Cent immeubles surélevés à Genève: la guerre continue

UrbanismeL'application de la loi de 2008, jugée par certains trop laxiste, suscite la controverse. Antonio Hodgers tire un premier bilan.

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Moche, hideux, horrible, monstrueux. Les lecteurs de la Tribune de Genève ont usé des pires mots pour qualifier la surélévation prévue à la rue des Deux-Ponts à la Jonction. Dévoilé mercredi par notre journal, ce projet prévoit de rajouter deux étages à un immeuble déjà surélevé, sous forme de grosses boîtes aux grandes baies vitrées. Une architecture qui n’a pas passé auprès de l’écrasante majorité des lecteurs, qui se lamentent sur l’avenir de l’image de la ville.

Cet avenir est pourtant tracé. Depuis six ans, une nouvelle loi, dite des surélévations, est en vigueur. Elle autorise des gabarits plus élevés et permet ainsi de «construire la ville sur la ville». Mais l’Etat vient de créer un groupe de travail avec la Ville de Genève, «en vue d’adopter une politique commune et consensuelle en la matière». Il ne veut pas en dire plus.

Le consensus? Il était à la base de la loi. Un compromis avait été négocié avec les défenseurs du patrimoine. On devait définir, sur des cartes, les immeubles susceptibles d’être surélevés et les autres. Mais ces cartes n’ont jamais été appliquées. «Les règles du jeu n’ont pas été respectées, déplore Marcellin Barthassat, architecte et membre de Patrimoine-Suisse. Le message officiel qui est donné c’est: vous pouvez surélever partout, sans distinction.» Or, si l’architecte ne voit pas d’inconvénient à surélever dans des quartiers aux immeubles espacés, il réclame plus de doigté au centre-ville.

«La ville perd son identité»

«Le bilan est négatif. On ne tient pas compte du paysage urbain, de son harmonie. Genève s’est imposé des gabarits homogènes, c’est une ville régulière. Ce sont ces règles qui donnent son identité et son caractère à la ville. Or, quand on s’en affranchit, on laisse libre cours à des gesticulations individuelles qui ressemblent parfois à ces architectures Benetton qu’on va retrouver dans toutes les villes.» Ce n’est pas qu’une question d’esthétique. En surélevant, on réduit parfois la lumière dans la rue et les appartements voisins.

Une ville dénaturée? L’architecte François de Marignac n’y croit pas. «Genève a une longue tradition de surélévations; elles ont été faites à large échelle dans la Vieille-Ville. Mais il est vrai que ce mode de faire s’est perdu et qu’il nous faut le réapprendre.» L’architecte reconnaît à demi-mot qu’à ses débuts l’application de la loi a été un peu hasardeuse. La Commission d’architecture, qui préavise les projets, a dû affiner sa pratique. Elle se montre désormais plus exigeante. «Nous refusons par exemple une surélévation isolée sur un ensemble d’immeubles afin d’éviter des ruptures de gabarits.»

«Un faux problème»

Il y aurait donc eu «une crise de jeunesse. Mais avec la patine du temps, on se rendra compte que les surélévations sont un faux problème. La ville se portera tout aussi bien. Il est pertinent de la densifier, ne serait-ce que pour des questions de développement durable.»

Pertinent? Certains le contestent. A commencer par la Ville de Genève et son magistrat Rémy Pagani. «La ville est déjà très dense. Elle doit se développer en s’élargissant, pas en s’élevant. Les surélévations se contentent d’entasser des logements sans tenir compte du lien social et des besoins. Il faut plus de places de parc, plus de voiries, plus de services et plus d’espaces pour les enfants. Mais on ne peut pas agrandir les rues.»

Aux Pâquis et à la Jonction, des habitants ont lancé la fronde contre les surélévations. Ils dénoncent les inégalités territoriales: «On «bourre» le centre-ville alors qu’on continue de sous-densifier la périphérie.» Autre critique: ces logements sur les toits ne s’adresseraient qu’aux riches. A cela, les partisans des surélévations répondent qu’elles contribuent à la mixité sociale et qu’elles apportent de la manne fiscale.

Ce débat politique se joue en partie devant les tribunaux. La Ville a déposé de nombreux recours. La jurisprudence qui en a découlé a contribué à faire émerger des projets mieux préparés. Rémy Pagani reconnaît que «la pratique s’est améliorée, les projets aberrants sont moins nombreux. Et désormais, nous en discutons avec Antonio Hodgers», le chef du Département de l’aménagement. Les juges ont aussi porté une limite aux loyers, qui étaient parfois exorbitants.

90 logements en 2013

De 2008 à 2013, 109 projets de surélévations ont été autorisés, pour un nombre de logements inconnus. Les statistiques ne comptent ces derniers que depuis 2013: il y a eu ainsi 90 appartements créés cette année-là, soit 7% de la production totale. Plus de 90% des dossiers se situent en Ville de Genève. (TDG)

Créé: 20.10.2014, 13h32

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Le geste architectural ne passera pas inaperçu. Bien visible du pont de Sous-Terre, une impressionnante surélévation, portant l’immeuble à 27 mètres, va dominer la Jonction. «Un ovni va débarquer sur le quartier», ironise le conseiller administratif de la Ville Rémy Pagani. Ovni ou pas, le Département de l’aménagement d’Antonio Hodgers vient d’accorder l’autorisation de construire, alors que les experts sont divisés sur le projet. Cette surélévation est la deuxième pour l’ancienne usine Beyeler, si l’on omet une transformation réalisée il y a plusieurs décennies. La première, réalisée en 2010, a ajouté deux étages, avec des façades métalliques foncées et des fenêtres verticales. La dernière va davantage marquer les esprits. Sa conceptrice, l’architecte genevoise Brigitte Jucker-Diserens, a imaginé de grosses boîtes largement vitrées, disposées perpendiculairement. Cette construction comprendra deux étages, avec des décrochements en façade et de généreuses terrasses.

Qui va loger là-haut? Des étudiants! Mais pas beaucoup. Une douzaine de chambres composent deux appartements collectifs, avec salles communes. Elles vont compléter la centaine de pièces existantes dans les étages inférieurs, louées à des étudiants d’une université américaine.

L’architecte Jean-Jacques Oberson a travaillé comme consultant sur ce projet: «Nous avons beaucoup collaboré avec la SCMA. C’est un excellent projet, qui mettra notamment en valeur la toiture du bâtiment. Dans sa situation en pointe, devant un grand espace, il est logique de mettre en valeur un élément architectural.» La rupture de style proposée? «La stratification fait partie de l’histoire de la ville, elle n’a rien d’exceptionnel.» Quant à sa volumétrie, elle s’inscrit dans le projet de densification de la ville. D’ailleurs, poursuit-il, le bâtiment voisin le long du Rhône sera démoli et reconstruit en s’appuyant sur le gabarit de la surélévation.

Sur la base du préavis de la SCMA, le département a donné son feu vert. «Le projet répond à l’intérêt public qui consiste à mettre à disposition des logements bon marché pour les étudiants, explique Jérôme Savary, chef de cabinet d’Antonio Hodgers. L’intérêt patrimonial a été examiné par la SCMA.» Des recours sont possibles de la Ville et Patrimoine suisse qui étudie le cas.(CB)

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