Caritas achète et revend de la pacotille neuve dans ses brocantes

MalaiseLa vente de produits neufs a contribué à une crise interne à La Fouine. L’association caritative veut réajuster le tir.

À La Fouine, comme dans d’autres brocantes tenues par Caritas, des produits bas de gamme neufs côtoient des objets de seconde main.

À La Fouine, comme dans d’autres brocantes tenues par Caritas, des produits bas de gamme neufs côtoient des objets de seconde main. Image: Lucien Fortunati

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Des cageots de boules de Noël neuves, des sacs à main en similicuir imitant des grandes marques, des bibelots encore emballés de plastique. Habituels à Maxi-Bazar, ces objets détonnent à La Fouine, l’espace de vente de marchandise de seconde main de Caritas. Ils détonnent aussi dans les autres boutiques caritatives de l’association dont la fonction est d’aider les personnes en situation de précarité, où ces stocks d’objets neufs côtoient meubles et vêtements d’occasion.


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Sont-ce là des objets hérités gratuitement, à la suite d’un déstockage de magasin? Même pas. Caritas achète ce matériel neuf, et le revend. Entre 2017 et 2019, pas moins de 371 000 francs ont été investis pour cette marchandise bon marché. Curieux pour une association caritative à vocation sociale et écologique bénéficiant de subventions publiques. Ces achats de matériel neuf au sein de brocantes de seconde main avaient été fortement critiqués par d’anciens collaborateurs et avaient contribué à une crise interne.

«Chinoiseries» à l'origine douteuse

Bien que rentable selon Dominique Froidevaux, directeur de Caritas Genève, qui souligne que «le ratio affaires-coût d’achat de 3,5» s’obtient «rarement» avec de la seconde main, cette stratégie va pourtant être revue à la baisse en 2020. Le stock restant sera tout de même écoulé: «Sa valeur nous laisse espérer un bénéfice de 170 000 francs», estime le directeur.

Puisque si profitable, pourquoi cette stratégie est-elle réévaluée? Le directeur évoque le problème éthique posé par certains objets divers rebaptisés «chinoiseries» par des employés: «Ils n’ont probablement pas été réalisés dans des conditions de respect de l’environnement et des travailleurs et des travailleuses. Nous devons éviter de participer à un tel commerce même si ces produits ont été fortement dégriffés et rachetés à très bas prix pour attirer une clientèle qui les achète chez nous», estime-t-il.

Comment se fait-il que cette réflexion n’intervienne que maintenant? «Certains achats réalisés, en 2018 en particulier, n’ont pas fait l’objet d’une stratégie concertée.» Le directeur n’a-t-il donc pas été informé dès le début? «J’ai été mis devant le fait accompli. Il y a eu parfois des tensions au sein de notre direction entre l’exigence de rentabilité et les priorités éthiques. Je le concède. Mais nous avons entrepris, avec notre comité, une analyse détaillée de notre modèle d’affaires dans une perspective d’amélioration de notre gouvernance», indique Dominique Froidevaux.

L’arrêt d’achat de «chinoiseries» pour des raisons éthiques fait grincer plus d’un ancien collaborateur. Ces derniers racontent comment l’ambiance s’est dégradée à La Fouine, notamment à propos de cette nouvelle stratégie commerciale. En 2017, une nouvelle équipe rejoint La Fouine. Elle est chargée de transformer la grande brocante en espace de formation. Or, ces changements ne plaisent pas à tous. R., l’ancien responsable des ventes de la seconde main, s’oppose à certaines pistes envisagées, dont celle d’utiliser les personnes en emploi de solidarité pour former d’autres personnes. Il s’oppose aussi à la nouvelle équipe, qui a eu l’idée d’acheter du matériel neuf bas de gamme pour le revendre. Après plusieurs mois de burn-out, ce collaborateur aux plus de vingt ans de service est licencié, à un an de la retraite.

Un autre ancien employé, C., également proche de la retraite, subit le même sort, après s’être montré très critique envers cette stratégie, selon lui. «Pour raisons économiques» à en croire son contrat de licenciement. «J’avais demandé à la direction (ndlr: soit le secrétaire général qui est un membre de la direction et le nouveau responsable de la seconde main, mais pas Dominique Froidevaux) devant les collaborateurs comment elle comptait s’assurer que ce matériel ne provenait pas du travail d’enfants en Chine, ou de la contrebande. Car D., le nouveau responsable des ventes qui se chargeait des achats de neuf, allait acheter des lots d’objets en Italie en package, sans que l’on sache exactement d’où ça venait.»

«Le loup dans la bergerie»

Il faut dire que D. cristallise les tensions. Opportuniste rusé pour les uns, bouc émissaire pour les autres, il prête le flanc à la critique, notamment à cause de son réseau parmi les brocanteurs de la place. «Sa mère est pucière et ses amis sont brocanteurs», nous confient plusieurs sources. Un «conflit d’intérêts évident» pour une partie des employés, qui estiment qu’une personne chargée entre autres de débarrasser des appartements pour emporter les meubles (un service proposé par Caritas) peut tout à fait se réserver le mobilier de valeur et le revendre à ses amis brocanteurs sans passer par La Fouine. «C’est le loup dans la bergerie», illustrent-ils. D. réfute ces soupçons: «Je connais les brocanteurs depuis que je suis enfant, mais ils ne bénéficient en aucun cas de favoritisme, au contraire. Tout ce qu’ils achètent est payé en caisse sous la surveillance de deux personnes. Par ailleurs, l’origine de la marchandise cherchée en Italie provient de la faillite d’une boutique italienne.»

Dominique Froidevaux défend son collaborateur: «Sur le plan des relations de travail, je concède qu’il y a eu des raidissements du côté de ce responsable, qui a été fortement attaqué par son prédécesseur licencié, et que des blessures restent vives chez certains membres de notre personnel.» Mais D. a-t-il été surveillé? «Je me porte garant de son honnêteté, car nous menons des doubles contrôles sévères pour limiter tout risque de fraude.» Quant au «conflit d’intérêts» reproché, Dominique Froidevaux le conteste. Il estime au contraire que «l’expérience d’un brocanteur est particulièrement utile dans la seconde main pour connaître les astuces des professionnels.» En revanche, il admet que D. «n’était pas formé en management». C’est pourquoi il assure avoir «renforcé les exigences d’un management bienveillant: les cadres doivent se montrer exemplaires en la matière et des formations ont déjà été engagées pour leur permettre de bien incarner cette approche.»

Écœuré par le licenciement de son ancien responsable R., J., un autre ancien employé, démissionne, après l’envoi d’un texte à ses collègues et à la direction expliquant sa déception quant au changement de philosophie du secteur de la seconde main, plus axé sur la rentabilité que le social. Deux autres employés, solidaires de l’ancien responsable des ventes R., seront encore déplacés vers d’autres services, et une demi-douzaine de bénévoles se retirent. En février 2018, «Le Courrier» faisait déjà état d’une «crise de confiance» au sein de la seconde main de Caritas. Qu’en est-il aujourd’hui? «La répartition des rôles n’est pas claire depuis que la nouvelle équipe est en place, estime une source interne. Il y a plusieurs semaines, tout le personnel de La Fouine est resté bloqué dehors pendant des heures, car le responsable de la clé n’était pas là et personne n’en possédait le double. Ce genre de situation ne pouvait pas arriver avant.»

Dominique Froidevaux reconnaît que «l’ambiance à la seconde main n’est pas encore au mieux, pour l’instant». Mais il croit au changement: «Nous avons maintenant achevé les travaux d’agrandissement de notre site, qui doit répondre à nos critères éthiques. J’ai pu obtenir aussi de quoi financer le démarrage du projet d’espace de formation. Et, avec la nomination d’un nouveau directeur (ndlr: lire ci-dessous), un virage s’amorce.»

Apprendre la négociation avec les matelas

Le directeur souligne aussi que, outre les «chinoiseries» à bannir à l’avenir, l’achat du neuf présente des avantages pour la structure de formation que souhaite devenir Caritas: «L’achat de produits dégriffés à bas prix nous permet d’améliorer notre cadre de formation. Par exemple, lorsque nous rachetons des duvets neufs, nous pouvons former nos apprentis à la négociation avec des fournisseurs.»


Caritas veut revaloriser les vieux meubles

Avec son espace de formation et d'insertion professionnelle à venir, Caritas entend renforcer notamment son action écologique. Effectivement, si les vêtements inutilisables reçus sont recyclés par le biais d’entreprises comme Texaid, le point faible de la récupération reste le mobilier. Plusieurs sources font état d’une augmentation depuis deux ans du nombre de meubles amenés directement à la décharge sans passer par les locaux. «Les meubles démontés ne sont plus remontés, faute de personnel formé sur place. Le camion partant pour la décharge est toujours garé devant la porte», explique une source proche du dossier. Selon un employé, ce changement s’explique facilement: «Certains meubles stagnent pendant deux ans en boutique et personne ne les achète, car ils sont complètement passés de mode, comme les vieux buffets ou les très grosses armoires qui ne rentrent pas dans les appartements actuels.» Les amener directement à la benne se justifie donc, selon lui.

Camille Kunz, nouveau membre de la direction et en charge du projet de l’espace de formation, en fonction depuis un mois, explique que l’acheminement d’une grande quantité de matériel à la casse s’explique par la «baisse de qualité des meubles donnés», depuis environ dix ans. «Nous ne pouvions plus offrir le débarras d’un appartement complet gratuitement comme à l’époque, car les meubles donnés ne permettent plus de compenser le prix du déménagement. On facture donc aujourd’hui environ 800 francs la journée de débarras, en fonction de la difficulté du ramassage.» Le prix peut être plus élevé en l’absence d’ascenseur ou de place de stationnement en bas de l’immeuble, par exemple.

Les autres organisations caritatives du canton font-elles le même constat? Pas forcément. À l’Armée du salut, Laetitia Thabuis, gérante de filiale, constate plutôt l’inverse. «Nous n'avons pas de baisse de qualité des meubles. Je dirais presque au contraire que depuis que nous avons relooké notre brocante et mis en valeur les articles et meubles en créant des ambiances, nous avons de la plus belle marchandise qui arrive.»

Chez Emmaüs, on «ne constate pas une baisse de la qualité» des dons mobiliers, même si «les gens essaient d’abord de vendre sur internet leurs pièces de valeur, avant de nous appeler pour le débarras gratuit», observe Nicolas Duborgel, responsable de la communauté d'Emmaüs.

Au Centre social protestant (CSP), Marc Biéler, responsable de la seconde main, fait le même constat: «Les gens tentent de vendre leurs objets de valeur sur internet entre le moment où ils nous ont appelés et celui où l’on vient», sans que cela ne représente une perte significative pour le CSP, qui ne facture pas le débarras d’appartement «pour autant qu’il y ait des meubles pouvant être revendus». Ainsi, «les dons fluctuent selon les mois» au CSP, sans qu’«aucune baisse générale de la qualité» ne soit à déplorer.

Pourtant, la question du gaspillage du mobilier interpelle Camille Kunz, qui livre la vision de Caritas pour y remédier dans un futur proche.«Puisque certains vieux meubles ont du mal à partir en l’état, il faut les revaloriser. Un buffet peut être retravaillé, poli, transformé pour plaire à une clientèle qui apprécie les beaux objets, par exemple. C’est de l’upcycling», nous indique le nouveau responsable de l’espace de formation. Soit du recyclage «par le haut», donnant au final des objets plus précieux qu’initialement. «Une même réflexion sera faite pour les vêtements et tissus qu'on nous donne, l'idée étant de faire de la mode écoresponsable.»

Branché, le nouveau terme d’upcycling est également utilisé par Marc Biéler, qui assure que le CSP pratique la chose «depuis deux ans», grâce notamment à l’engagement de deux personnes spécialisées. Une source d’inspiration certaine pour Caritas, qui trouvera là un partenaire social tout indiqué en cas de collaboration future éventuelle. MAR.G.

Créé: 11.12.2019, 07h16

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