CEVA: au cœur du tunnel de Pinchat

ReportageUne soixantaine de  personnes œuvrent à 30 mètres sous terre pour réaliser le plus long tunnel de la liaison ferroviaire.

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Plus on s’enfonce, plus le plafond s’abaisse. La température augmente jusqu’à atteindre 25 °C. L’air se charge d’humidité et de poussière, les décibels s’affolent et l’odeur du diesel écœure. Le visiteur tiendrait difficilement une journée dans cet environnement, enfoui à 30 mètres sous la colline de Pinchat.

L’imposante galerie interdite au grand public grouille pourtant d’activité jour et nuit, 24 h sur 24. Une cinquantaine d’ouvriers et une dizaine de techniciens se relaient du lundi au vendredi pour excaver des milliers de mètres cubes de gravats. Il faudra quatre ans pour construire le tunnel de Pinchat, reliant le Val d’Arve au Bachet-de-Pesay sur la liaison ferroviaire Cornavin-Eaux-Vives-Annemasse (CEVA). Rencontre avec des travailleurs de l’ombre.

Une statuette les protège

A l’entrée de l’immense gueule sombre, une statuette en bois entourée de bougies repose dans une niche. «C’est sainte Barbe. Elle est présente à l’entrée de tous les tunnels en construction en Europe», décrypte Eric Liardon, codirecteur du chantier. On apprend qu’elle a reçu la bénédiction de l’abbé de la paroisse de Carouge-Acacias et qu’on offre même un jour férié aux ouvriers pour la fêter, le 4 décembre, avec la célébration d’une messe à l’intérieur. C’est dire son importance. «C’est notre patronne. Chaque jour, quand je commence le travail, je la regarde et lui demande de me protéger», confie le chef d’équipe Laurentino da Costa Guimaraes. Catholique, le Portugais respecte cette «tradition» qui n’a rien à voir avec la «superstition».

Que craint-on exactement? «En souterrain, il n’y a pas de risque de chute, mais d’écrasement à cause des machines en mouvement dans ce milieu confiné où il y a peu d’échappatoires», explique Eric Liardon.

«On veut voir le bout!»

Il faut marcher 400 mètres, le long des parois ruisselantes, et croiser une dizaine de camions pour atteindre le front et prendre conscience de ces risques. Une pelle hydraulique de 44 tonnes attaque seule un mur de terre compacte, dans un bruit d’enfer. Une machine s’agite pour charger les gravats sur un dumper, au son des bips stridents. Les yeux rivés sur son équipe, le contremaître Rui Pereira da Silva, casqué et revêtu d’un gilet fluo, crie chaque mot. «On excave mètre après mètre. Comme la terre est meuble, qu’il y a des risques d’éboulement, on projette du béton pour sécuriser les parois, pour éviter que ça s’effondre, décrit-il. Puis on pose un cintre métallique, le treillis, et on le remplit de béton.» Pour réaliser 12 mètres de structure, la bataille dure six jours. L’ingénieur Eric Liardon doit gérer en plus d’autres difficultés: «Comme ce chantier est situé en ville, il y a beaucoup de contraintes liées à la sécurité et à l’environnement.» Aux commandes de sa pelle hydraulique, José Nascimento. A quoi pense-t-il face à ce bouchon de terre? «On veut voir le bout!» s’exclame-t-il. Patience. Les équipes œuvrant de chaque côté du tunnel se rejoindront à la fin de l’année 2015. En attendant, José espère une découverte. «Une fois, j’ai vu une pièce métallique et j’ai pensé que c’était un coffre…» Dans le Jura, il était tombé sur des ammonites; un trésor pour ce collectionneur de fossiles. Mais ce sous-sol genevois ne contient «que du sable et des cailloux».

«Le virus du tunnel»

Au bout d’une heure, l’atmosphère se fait oppressante. Pas pour ces spécialistes. «Après deux tunnels, on est vacciné», raconte Rui, qui en compte dix-neuf à son actif. Le Portugais, âgé de 45 ans, arrivé en Suisse en 1991, a attrapé «le virus du tunnel!» sourit-il. Tout comme José, une dizaine d’ouvrages au compteur, qui relève les atouts de ce métier: «A l’intérieur, on est protégé des intempéries, de la neige et du froid en hiver, de la chaleur en été.» Seul inconvénient: il faut s’accommoder du travail de nuit, qui casse le rythme. Mieux payés que sur un chantier classique, les ouvriers ont droit à un supplément de 5 fr. par heure, en raison de l’absence de la lumière du jour, de l’air ventilé et de l’humidité. Pour le travail de nuit, c’est 2 fr. de l’heure et 10% de vacances en plus. Après huit heures passées sous terre, ces hommes se retrouvent pour la grande majorité sur le site de la Fontenette, où des chambres sont mises à leur disposition. Ils attendent le week-end pour rejoindre leur famille, installée parfois au bout de la Suisse. Ces spécialistes des tunnels s’habituent à tout, sauf peut-être à l’éloignement.

Créé: 28.01.2014, 18h37

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