Ayop, ce requérant qui mobilise les Genevois

RencontreLe Tchadien victime de l’incendie des Tattes devrait être renvoyé d’ici lundi soir. Il nous livre son récit du voyage qui l’a mené à Genève

Ayop Aziz s’est fracturé le crâne en chutant du troisième étage lors de l’incendie du foyer des Tattes en novembre.

Ayop Aziz s’est fracturé le crâne en chutant du troisième étage lors de l’incendie du foyer des Tattes en novembre. Image: STEEVE IUNCKER-GOMEZ

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A l’heure où nous écrivons ces lignes, le sort d’Ayop ne tient qu’à un fil. Ce Tchadien de 19 ans, blessé à la tête après avoir chuté depuis le troisième étage lors de l’incendie du foyer des Tattes à la mi-novembre, a évité de justesse hier son retour vers l’Espagne, premier pays de l’espace Schengen où il a été enregistré. Selon les accords de Dublin, Genève dispose désormais de moins de 72 heures pour renvoyer ce requérant d’asile jugé gênant, devenu en quelques semaines le symbole d’une politique migratoire qualifiée d’inhumaine par une partie de la population. Mais qui est ce jeune africain dont le sort mobilise des centaines de Genevois et l’ensemble des partis de gauche? Nous avons rencontré Ayop Aziz mercredi soir aux Tattes, à Vernier. Il était loin de se douter que le lendemain, des policiers viendraient le chercher de force pour l’amener à l’aéroport. Au restaurant de la Croisette, à côté du foyer, il commande un café, les mains jointes sous la table. Dehors comme dedans, Ayop porte sa doudoune ouverte. Entre les deux pans de sa veste, on aperçoit Batman poser fièrement. «He’s very strong», plaisante-t-il en regardant son pull. Ce sera un des rares sourires de la rencontre. Son parcours est chaotique. Il le raconte sans artifice, mais on sent que les blessures sont profondes.

«Je pensais que c’était facile»

Ayop est né à Bethel, un petit village du Tchad situé à la frontière centrafricaine. Il ne sait rien de ses parents, ni s’il a des frères et sœurs. Le requérant a été élevé par un prêtre avec cinq autres jeunes. Il semble garder de bons souvenirs de ces années, mais il ne s’éternise pas.

Tout bascule lorsque le prêtre quitte la maison. L’homme qui le remplace ne plaît pas à Ayop. «Il ne nous donnait pas à manger et plus personne ne venait nous enseigner les cours», explique-t-il dans un mélange d’anglais et de français. C’est alors le déclic. A 17 ans, Ayop décide de partir en Europe. «Je pensais que c’était facile là-bas.»

Le Tchadien confie son plan aux jardiniers de la maison. «Ils étaient Centrafricains. Comme je les connaissais bien, je leur ai demandé de m’emmener avec eux.» La frontière franchie, le jeune homme rencontre d’autres Africains prêts à tenter leur chance sur le Vieux-Continent.

Le petit groupe quitte le pays en direction du Cameroun. Après une halte d’un mois, ils ne sont plus que six à vouloir rejoindre le Maroc. Un long périple commence. Les migrants font des trajets en voiture, d’autres à pied. «Parfois, on marchait deux jours sans manger et en dormant dans les buissons, c’était dur», confie Ayop. Le jeune homme n’a pas d’autres affaires que les vêtements qu’il porte sur lui et son téléphone portable «pour appeler les amis restés au Tchad».

Les six voyageurs atteignent la ville marocaine de Nador, sur la côte méditerranéenne, trois mois plus tard. L’église espagnole leur fournit de quoi manger et un peu d’argent. Mais les migrants doivent être prudents. «Là-bas, les policiers traquent les Africains car ils savent qu’ils sont ici pour rejoindre l’Espagne, explique le jeune requérant. On était obligé de se cacher dans des buissons en dehors de la ville.»

L’escalade du grillage

Et puis une nuit, ils prennent le risque. Ils escaladent le grillage qui protège l’enclave espagnole de Melilla, un peu à l’ouest sur la côte. Dans cette «small Spain», ils rejoignent un camp de réfugiés.

Ayop y reste deux mois. «Je nettoyais des voitures, ça allait un peu mieux.» Puis les Espagnols le transfèrent dans un autre camp près de Malaga pour libérer des places. A peine arrivé sur le continent, le Tchadien s’enfuit et rejoint un ami à Barcelone. «C’est lui qui m’a conseillé d’aller en Suisse, il m’a dit qu’il n’y avait pas de travail ici.»

Le jeune homme arrive au centre de Vallorbe à l’automne 2014. Il est rapidement envoyé aux Tattes, à Vernier. Si les conditions dans le foyer sont dures dès le départ, elles empirent après l’incendie. Les quelques affaires qu’Ayop avait amassées au cours de son périple partent en fumée.

En plus des douleurs physiques dues à sa chute, le Tchadien souffre de stress post-traumatique grave. Il redoute de dormir dans ce bâtiment où le feu s’est déclaré, il se sent mal. L’hôpital lui a prescrit «des tablettes» qu’il prend quand il se sent «en colère».

Aujourd’hui, Ayop ne pense qu'à une chose: guérir. Son rêve? Travailler et avoir une famille. Le jeune requérant aimerait trois enfants, deux garçons et une fille. «Trois c’est bien, comme ça, je pourrais veiller sur chacun d’eux.» (TDG)

Créé: 27.03.2015, 20h24

«On ne comprend pas pourquoi l’Etat s’acharne»

«On ne comprend pas pourquoi l’Etat s’acharne contre lui alors qu’il est une victime de l’incendie», s’emportent Mes Pierre Bayenet et Laïla Batou, avocats d’Ayop Aziz. Hier, le Ministère public a mis en prévention pour infraction mineure le jeune Tchadien qui avait refusé jeudi de monter dans un avion pour l’Espagne, comme le lui ordonnaient les forces de l’ordre. Remis alors à la police, le requérant a été placé en détention administrative. «Il risque d’être renvoyé en Espagne d’ici lundi soir par vol accompagné, précise Laïla Batou. Il aura alors des menottes et sera encadré par deux policiers.»

Les avocats espèrent toutefois obtenir d’ici là une réponse du Conseil d’Etat à la pétition signée par 2200 personnes et déposée au début de mars. Le texte demande aux autorités cantonales d’intervenir auprès de Berne pour suspendre ou renoncer au renvoi des victimes de l’incendie. «Tous ces témoins qui sont renvoyés, ce sont des preuves qui disparaissent», déplore Pierre Bayenet. C.G.

La Ville réclame la suspension du renvoi

Le Conseil administratif de la Ville a demandé hier au Conseil d’État de suspendre l’exécution du renvoi d’Ayop Aziz. «Une procédure est en cours pour établir les responsabilités dans ce dossier. Monsieur Aziz a eu le courage de se porter partie civile, il doit pouvoir assister et participer au procès», argumente-il dans son communiqué. L’Exécutif rapporte d’autre part que «ses médecins déconseillent, à ce stade, tout transfert dans un autre pays».

Chargé du renvoi, le Département de la sécurité et de l’économie refuse de s’exprimer sur un cas individuel. En revanche, il rappelle que s’agissant d’une personne sous régime «Dublin», le renvoi est ordonné par la Confédération dans un délai de six mois, sous peine de la voir attribuée définitivement. Le Ministère public n’avait semble-t-il plus à entendre Ayop Aziz dans le cadre de la procédure des Tattes. Une société de médecins indépendants, mandatée par la Confédération, aurait donné un avis médical favorable au départ. C.G./S.R.

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