Antonio Hodgers: «Genève se prive de 20'000 logements»

AménagementLe conseiller d'État Antonio Hodgers réagit après quatre refus de déclassements par le peuple.

Antonio Hodgers ne minimise pas les blocages mais demande aux Genevois d’en mesurer les conséquences.

Antonio Hodgers ne minimise pas les blocages mais demande aux Genevois d’en mesurer les conséquences. Image: Enrico Gastaldello

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Antonio Hodgers, président du Conseil d’État et responsable de l’Aménagement, reconnaît que les récents échecs en votation populaire sur des projets de déclassement ne sont pas anodins. Une réflexion sur le futur de Genève s’impose selon lui. Interview.

Vous venez d’être désavoué par la population sur quatre objets liés à l’aménagement. On ne peut plus planter un clou à Genève?
La population a manifesté son désir de faire une pause dans les projets de construction prévus. C’est un vote lié au fort développement de ces dernières années où le nombre de logements construit est le plus important enregistré depuis deux générations. C’est une réaction face aux nuisances et à une détérioration perçue du cadre de vie. Clairement, ces votes appellent un certain nombre de réponses et de réflexions.

Par rapport au début de la décennie passée, on a l’impression que plus personne n’ose réellement porter des projets d’aménagement, notamment dans les partis. Pourquoi?
On constate effectivement un flottement général qui tranche avec le passé. Le PLR, en général ardent promoteur du logement, a appelé à refuser le projet. L’Asloca et la Chambre immobilière ne sont pas allées au front, alors qu’elles sont signataires d’un accord sur le logement de 2006. J’ai convoqué une réunion avec un certain nombre de ces partenaires prochainement pour en discuter. Mais le débat est plus large.

C’est-à-dire?
Au-delà du périmètre considéré, la décision du peuple bloque la construction des 20'000 logements envisagés par le plan directeur sur 11% de la zone villas. C’était notre plus grande réserve de logements, plus grande que ce que peut offrir la Praille. Les conséquences potentielles de ce blocage sont les suivantes: 20'000 logements en moins à Genève, c’est 20'000 logements nécessaires en plus hors du canton. Ce sont au moins 20'000 pendulaires de plus sur les routes et des loyers en hausse, puisque le nombre de logements vacants à Genève va diminuer. Le paradoxe de ces votes récents, c’est qu’ils ne préservent pas un statu quo, mais qu’ils aboutissent à une détérioration de la situation. À moins qu’on ne réduise la croissance, naturellement…

Effectivement. «À quoi bon une Genève de 600'000 habitants?» s’interrogeait sur les réseaux sociaux un député proche des milieux de la construction….
Une partie des milieux immobiliers a intérêt à maintenir la pénurie de logements pour préserver le niveau des loyers… Mais je poserais le problème autrement. Moi aussi je trouve qu’il y a trop de voitures, trop d’avions, pas assez d’espaces publics. Mais dire que le 600'000e Genevois sera de trop est une absurdité. Attaquons-nous au système, pas aux gens. La vérité, c’est que nous avons mené une politique de croissance économique agressive sans investir dans le maintien et le développement de la qualité de vie, sans limiter les nuisances en ville. Le nombre de frontaliers a été multiplié par quatre. Il faut se poser des questions sur le type de croissance que nous voulons. C’est pourquoi je veux réunir ce printemps tous les acteurs de la société civile, dans le but de discuter de ces questions de développement et de qualité de vie.

Ces votes n’anticipent-ils pas une situation de saturation des zones constructibles, qui serait de toute façon intervenue dans dix ans?
Peut-être. Mais n’est-ce pas un peu arrogant pour une génération de décréter que, désormais, le développement du canton, c’est fini? Que les 40'000 Suisses installés en France sont condamnés à y rester? Dans le passé, on a déjà tenté le blocage du logement et on en connaît les conséquences en termes de pendulaires, de pollution et de temps perdu. On n’en sort pas. Nous vivons et nous allons continuer à vivre dans une métropole binationale d’un million d’habitants, ce qui suppose, pour s’en sortir, coconstruction, concertation et investissement massif dans les transports et les espaces publics. D’un point de vue écologique, la ville est la seule solution pour affronter la crise climatique. Mais la nôtre ne fait pas très envie pour l’instant.

Une ville vivable, ce n’est pas du blabla, ça?
Regardez les rues de Genève, elles sont pleines de places de stationnement. La voiture domine la voirie. On pourrait pourtant facilement enlever des places de parking pour poser des rangées d’arbres. Quelques votations à venir permettront de savoir si les Genevois veulent aller dans ce sens.

Quelles options vous reste-t-il après les échecs sur ces déclassements? Lever le moratoire sur la zone villas, proposer de nouveaux déclassements?
Ce moratoire, qui vise uniquement les dérogations permettant de construire de manière un peu plus dense dans cette zone, je souhaite le maintenir un ou deux ans. Car le résultat n’est pas du tout probant en matière de qualité et de gestion du territoire. Pour le reste, il faut admettre que notre seule marge de manœuvre pour construire, ce sont ces 11% de la zone villas dont le plan directeur prévoit le déclassement. Parce qu’on ne va plus sacrifier de la zone agricole et que la zone industrielle a fait sa part avec le PAV. Il faut que les Genevois soient conscients de cela.

En cas de pénurie accentuée de logements, ne risque-t-on pas une gentrification du centre de l’agglomération et l’exil vers la périphérie des classes moins aisées?
Absolument. Seules les zones de développement permettent à l’État de contrôler les prix ainsi que de rendre la propriété accessible à la classe moyenne grâce à la loi Longchamp. Sans elles, cela risque de devenir compliqué pour les classes moyennes de vivre en ville. Et cela repousse également vers la France des immigrés qui travailleront à Genève mais ne bénéficieront jamais ni des droits politiques ni de la possibilité de s’intégrer ici. Ces questions territoriales ne sont pas anodines par rapport à la construction collective de la société genevoise. Genève ne doit pas devenir un «Monaco-sur-Léman».

L’UDC vient récemment de proposer de revoir le plan directeur actuel. Votre commentaire?
Ce parti a raison, mais on revoit en réalité constamment le plan directeur. Et les déclassements refusés vont forcément nous amener à le reprendre. Mais je le répète, il faut mener une discussion plus large sur le futur de Genève, qui tienne compte des dimensions économiques et pas uniquement territoriales. Car tout est lié.


«Le monde politique est en panne de projets»

L’absence du Conseil d’État pour commenter les votations du 9 février a été très mal perçue. Que s’est-il passé?
Franchement, pour vos lecteurs, le fait qu’Antonio Hodgers livre son commentaire par téléphone ou lors d’un point presse ne change strictement rien. Si on n’avait pas été disponible, cela aurait pu être un problème, mais ce n’était pas le cas. Pour être transparent, sachez que j’avais accepté, il y a neuf mois, d’être le témoin de mariage d’un ami pour qui c’était important. D’une manière générale, il me semble essentiel que les élus, pour leur équilibre mental et pour bien fonctionner, n’oublient pas leurs amis ni leur famille, même en s’investissant à 100%. Je revendique cette part d’humanité.

Certains se demandent si le Conseil d’État a toujours un projet collectif.
Il me semble que c’est davantage le monde politique aujourd’hui qui est globalement en panne de projets politiques. Ce n’est pas propre au Conseil d’État, même si, il est vrai, celui-ci a une pierre dans sa chaussure. Les approches des partis et des acteurs qui gravitent autour de la politique sont extrêmement sectorielles, il ne se dégage aucune vision d’ensemble. Tous les partis se voient dans l’opposition. Les mots «consensus» et «compromis», à la base du succès politique de la Suisse, semblent être des gros mots à Genève. Et ce n’est pas un hasard si les deux grands partis gouvernementaux historiques, le PLR et le PS, connaissent une grave crise interne.

C’est sans espoir?
De nos jours, pour moi, ceux qui fournissent un projet qui a du sens, ce sont les jeunes dans la rue. Parvenir à la neutralité carbone, réussir la transition écologique et numérique, cela, c’est un défi enthousiasmant. Il y a un nouveau modèle à inventer, mais ce n’est pas celui qu’on lit dans le résultat du 9 février, qui est plutôt tourné vers le passé. Or, ce qui est certain, c’est qu’on ne reviendra pas vingt ou trente ans en arrière.

N’y a-t-il pas également une panne de crédibilité?
Il est vrai que la politique ne peut pas vivre sans crédibilité. Entre la Ville de Genève et le Canton, nous avons six élus sur douze dans les exécutifs qui se trouvent en procédure judiciaire. Il est vraiment temps que ces procédures soient bouclées, parce que c’est extrêmement paralysant.

Pour revenir à des choses plus terre à terre, comment allez-vous manœuvrer pour récupérer au moins une partie des nouveaux postes que le Grand Conseil vous a refusés?
Nous n’irons pas en Commission des finances demander l’entier des 412 biffés par le Grand Conseil, mais uniquement ceux qui sont indispensables pour assurer les prestations, notamment dans l’enseignement. Si le parlement avait fixé ses priorités, je n’aurais peut-être pas été d’accord, mais au moins cela aurait eu un sens. Mais il ne l’a pas fait, la majorité n’a donné aucune indication.

Le 17 mai, la population votera peut-être le retour de la présidence tournante que vous souhaitez. En quoi cela va-t-il améliorer le fonctionnement du Conseil d’État?
Le Conseil d’État a toujours été contre le système de présidence unique pour la législature. Elle donne l’impression qu’on a un premier ministre, un gouverneur, ce qui est en contradiction avec le fonctionnement collégial du Conseil d’État. Être président, c’est beaucoup de protocole et devoir gérer les ennuis. On peut se sentir très seul dans ces situations. Or c’est moins vrai lorsque chaque collègue sait qu’il pourrait être à votre place. La présidence tournante est de nature à renforcer la collégialité au sein du collège.

Avez-vous toujours pensé cela?
Non, je suis un converti. Député, je pensais que la présidence unique pouvait être un bon système. Mais en ayant vu à l’œuvre François Longchamp et après l’avoir expérimenté moi-même, j’en ai vu les inconvénients. Par exemple la personnalisation excessive. Car je ne crois pas en l’homme politique providentiel, omniscient et omniprésent. Cela n’existe pas! Nous sommes des êtres humains, et on a parfois besoin d’être aidés. La difficulté est qu’à Genève, vous trouverez davantage de personnes pour critiquer que pour offrir des solutions.
E.BY et M.BN

Créé: 20.02.2020, 06h45

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