1969: filles et garçons ne font plus classe à part

Rentrée scolaireIl y a cinquante ans, pour la première fois à Genève, collégiennes et collégiens partageaient les mêmes bancs et programmes scolaires. Récit et témoignages.

Début des années 70. Garçons et filles réunis au sein d'une même classe au Collège Calvin. Notez leur bonne humeur.

Début des années 70. Garçons et filles réunis au sein d'une même classe au Collège Calvin. Notez leur bonne humeur. Image: DR

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Jour J moins 2. Lundi matin, 77 000 élèves genevois, trépignant ou maugréant, reprendront le chemin de l’école. Mixte, l’école, c’est une évidence. Cela n’a pas toujours été le cas. Il y a un peu plus de cinquante ans, damoiseaux et damoiselles étudiaient des choses sensiblement différentes, dans des écoles, cycles et collèges résolument distincts. Les filles fréquentaient ainsi la Florence ou Cayla, puis l’École supérieure des jeunes filles (futur Collège Voltaire); les garçons La Gradelle, Budé ou l’Aubépine, puis le Collège de Genève (futur Calvin). Pour résumer à gros traits, d’un côté, on formait de bonnes épouses; de l’autre mûrissait l’élite de la République. Coup de théâtre donc, en 1969: les programmes sont unifiés. Et ce n’est plus le sexe qui détermine l’établissement de l’élève, mais son adresse. Bon dernier parmi les cantons romands, Genève embrasse enfin la coéducation.

«En fait, quand on commence à farfouiller dans les règlements, on s’aperçoit que l’avènement de la mixité a été plus compliqué que ça», sourit l’archiviste du DIP, Chantal Renevey Fry. «En 1969, les trois collèges sont certes devenus mixtes. Certains cycles, mais pas tous, l’étaient déjà depuis quelques années. Il faudra attendre 1974 pour que les écoles primaires le deviennent toutes. Il y a cinquante ans, les derniers degrés des écoles en Ville de Genève et à Carouge ne mélangeaient pas partout garçons et filles.» Voyez le bazar réglementaire d’alors.

Moins qu’une volonté pédagogique, ce sont plutôt le pragmatisme et la logistique qui président à cette révolution scolaire. «Depuis le début des années 60, on construit des cycles partout dans le canton», poursuit-elle. «La génération du baby-boom arrive. Les effectifs explosent. Il faut y aller. D’autre part, la loi sur la démocratisation des études, qui promulgue la gratuité de l’enseignement secondaire supérieur et l’attribution de bourses pour les moins nantis, provoque un afflux d’élèves dans le secondaire.» Bref, il s’agit d’agir, comme dirait l’autre.

Collège ou gymnase?

D’ailleurs, le passage à la mixité ne suscite, étrangement, nulle polémique au bout du lac. «Personne n’a levé un sourcil. Je n’ai pas trouvé trace de débat au Grand Conseil», commente Chantal Renevey Fry. Il faut dire que l’on sort à peine de Mai 68; sans doute les mentalités sont-elles à point. «Seul le nom du nouvel espace scolaire provoque quelques discussions: collège ou gymnase?» note Anne Monnier, historienne de l’éducation, qui a consacré sa thèse à l’accès des jeunes Genevoises aux études supérieures (voir note). «Le terme collège désigne jusqu’alors l’établissement réservé aux garçons; certains voudraient lui substituer le mot gymnase, pour marquer le nouveau cap. Mais la tradition l’emporte. Ce sera collège, en référence à l’institution créée par Calvin en 1559.»

Côté harmonisation des programmes aussi, le masculin l’emporte. «Pour l’organisation de l’enseignement, on se calque largement sur ce qui se pratiquait chez les garçons», glisse Anne Monnier. Sauf à l’École de culture générale, qui naît alors. Elle prépare aux carrières de la santé et du social, en s’inspirant de filières préexistantes au sein de L’École secondaire des jeunes filles et de l’École professionnelle et ménagère.

Professorat mâle

Concrètement, ce sont les directeurs des trois collèges du bout du lac qui fomentent ce coup de Jarnac. «Il est à noter que c’est un Bâlois, Werner Uhlig, alors directeur de l’annexe du Collège de Genève sur la Rive droite (futur Collège Rousseau), qui lance le mouvement. Ses deux collègues genevois n’osent sans doute pas prendre l’initiative.» Quand le trio présente son projet au boss du DIP de l’époque, André Chavanne, celui-ci fonce. La réforme n’a rien d’anodine. Elle exige une réorganisation drastique de l’organigramme scolaire. Et puis, qui dit mixité scolaire dit mixité du corps enseignant. Ce qui n’a rien d’une évidence. La profession reste alors plutôt masculine au secondaire. Au Collège des garçons, le professorat est mâle quasi à 100%. À l’École supérieure des jeunes filles, il est féminin, mais certaines disciplines demeurent l’apanage des messieurs.

La mixité n’est pas la seule bombe scolaire de 1969 à Genève. On l’a dit, la gratuité des études et la systématisation des bourses sont instaurées simultanément. «Il y a clairement la volonté d’instaurer l’égalité de l’accès aux études pour tous. Dès la création du cycle d’orientation en 1962, le législateur genevois entend offrir à tous les enfants du canton les mêmes perspectives scolaires», analyse Anne Monnier. «C’est une spécificité genevoise remarquable.»

Un demi-siècle après ce grand chamboulement, l’école non mixte paraît d’ailleurs appartenir à un autre temps. Voire à une autre planète. Sauf qu’il reste un reliquat de cette époque révolue dans le système scolaire genevois. Ben oui: l’éducation physique, dont l’enseignement s’avère, aujourd’hui encore, mixte ou pas, selon les degrés, les classes, les établissements… Bref, selon l’humeur d’on ne sait trop qui. Faudra en causer, un de ces jours.

A lire. «Le temps des dissertations». Par Anne Monnier, Éd. Droz (2018), 360 pages


«La mixité, c’est comme la vinaigrette: il faut mélanger»

Isabelle Collet enseigne à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Genève. Chercheuse, elle s’est spécialisée dans les questions de genre. Elle nous parle de la mixité dans l’école d’hier et d’aujourd’hui.

L’avènement de la mixité à Genève constitue-t-il un moment clé de notre histoire scolaire?

Oui, c’est un événement majeur. Il y a une évidente rupture entre l’école d’avant et l’école d’après. Cinquante ans de mixité, ce n’est finalement pas grand-chose au vu de la longue histoire de l’école. Pourtant, la non-mixité est aujourd’hui totalement ringarde, désuète, oubliée. La mixité est accomplie.

À l’époque, le changement ne provoque étrangement aucun débat à Genève. Pourquoi?

Les débats ont eu lieu bien avant, à la fin du XIXe siècle. Les arguments en faveur de la non-mixité sont alors d’ordre moral: la cohabitation pourrait nuire à la sécurité des filles et distraire les garçons. Les partisans de la mixité, eux, ne se placent pas sur le terrain pédagogique mais purement économique. À partir du moment où l’éducation secondaire devient obligatoire pour les filles, seules les grandes villes peuvent se permettre d’avoir deux établissements, un pour filles et un pour garçons. La mixité, c’est simplement réunir tous les élèves dans une même structure. C’est plus simple. On ne s’est pas posé beaucoup plus de questions.

Lesquelles, par exemple?

J’ai monté un cours sur la mixité avec les enseignants. Ça vaut le coup de réfléchir un peu à tout ça. Actuellement, l’école est mixte, mais garçons et filles se mélangent très peu. Ils sont juxtaposés dans la classe. C’est comme la vinaigrette, si l’on ne s’en occupe pas assez, les deux ingrédients se séparent. Cette mixité, il faut la faire vivre, l’accompagner, l’encadrer, apprendre à la gérer. Filles et garçons cohabitent, oui, mais collaborent-ils, travaillent-ils ensemble, partagent-ils?

Selon vous, des espaces scolaires de non-mixité sont-ils souhaitables?

C’est un thème qui rejaillit périodiquement et qui cache des motivations très variées. Certaines féministes préconisent des expériences de ce type pour conforter l’estime de soi chez les filles. Au Canada, on veut lutter contre l’échec scolaire en arguant que l’école est trop féminine dans ses valeurs et son personnel. Nicolas Sarkozy était revenu en arrière, en autorisant la non-mixité dans certaines conditions… Aujourd’hui, beaucoup voient les inconvénients de la mixité. Mais avant de tenter des espaces de non-mixité, essayons de la faire vivre vraiment dans les classes. Tentons le coup avant de revenir en arrière.

Est-ce que mixité signifie égalité?

Voilà une question difficile. Je dirais que c’est une condition nécessaire mais pas suffisante. La Suisse a eu longtemps un mode de gestion de la mixité assez particulier: la gémination. Garçons et filles sont dans la même classe mais n’ont pas les mêmes cours ni les mêmes barèmes. Genève a abandonné assez tôt la gémination pour uniformiser l’enseignement. Vaud a eu des barèmes différents jusqu’en 1980. L’éducation ménagère pour les filles, pendant que les garçons font du bricolage, est un exemple de gémination. Donc non, hélas, mixité ne signifie pas égalité.

Propos recueillis par J.Est.


Anne Etienne: «On nous incitait à venir en jupe»

Image : DR

Ancienne enseignante, Anne Etienne a effectué ses deux premières années de collège à l’École supérieure des jeunes filles, rue Necker. Puis les deux dernières (1969-1971) à Rousseau. Aînée d’une fratrie de trois garçons, elle était habituée à fréquenter le sexe opposé. La mixité à 17 ans? Même pas peur. Elle se souvient de la «bonne ambiance» à Necker: «J’ai gardé le contact avec quatre filles de l’époque.» Mais, sourit-elle aujourd’hui, «l’été, on nous proposait des cours de repassage et de cuisine. Et, durant l’année scolaire, on nous incitait à venir en jupe, sauf lorsque le thermomètre passait au-dessous de zéro.» À Rousseau, Anne a donc été heureuse de pouvoir enfin passer des pantalons.

Elle se rappelle aussi ses surprises-parties. Généralement tout en sobriété, sans alcool. De la libération des mœurs, aussi. Anne était plutôt «chahuteuse» à cette époque. Tout le contraire de son amie Barbara Speziali, qui se souvient d’avoir été «une fille très sage». Après Necker, elle s’est retrouvée à Calvin. Tout comme Myria Marrache. Comment cette Genevoise a vécu la mixité? «L’esprit frondeur de certains garçons m’a amusée, et la diversité des points de vue masculins et féminins a ajouté bien du sel et de l’intérêt aux leçons. Et disons-le franchement, on a presque tous tendance à faire un effort supplémentaire en présence de personnes du sexe opposé!» résume Myria Marrache. R.R.


Pierre Conne: «Il nous arrivait de faire des virées»

Image : P. Abensur

Comme de nombreux Genevois et Genevoises, le député et médecin Pierre Conne avait déjà expérimenté la mixité à l’école primaire. Le fait d’avoir cohabité entre garçons ou filles représente donc pour eux une sorte de parenthèse. C’est le cas de ce Genevois né en 1952: «lorsque j’étais âgé de 10 ans, je croisais aussi des filles dans des activités sportives, à Genève Natation notamment».

«Les deux premières années (1967 à 1969), j’étais ensuite dans une classe de garçons, au Collège Calvin. Les deux dernières, dans une classe mixte, en latine», précise-t-il. Cette mixité ne l’a pas troublé. «Je n’ai pas ressenti de différence notable. Après l’école, les collégiens se dispersaient selon leurs affinités. J’habitais aux Eaux-Vives. Je me rendais au collège à pied mais le plus souvent en vélomoteur. Après les cours, il nous arrivait de faire des virées dans le quartier. Nous pouvions aussi nous réunir dans les sous-sols aménagés dans les logements de certains de mes camarades. Mais pas particulièrement avec des filles de ma classe. Nous étions entre copains et copines.» Et si la drague était présente, c’était surtout la musique qui les réunissait. «Nous écoutions les Beatles, Georges Brassens ou les groupes qui s’étaient produits à Woodstock. À cette époque, la télévision se limitait à une ou deux chaînes en noir et blanc». Une émission radio les captivait: «Salut les copains». Mais ça, c’est une autre histoire. R.R.


Christiane Monnier: «Les garçons étaient d’une galanterie!»

Image : DR

Christiane Monnier, 80 ans, a connu la mixité à l’école à une époque où cela n’allait pas de soi. D’abord comme étudiante, lorsque au milieu des années 50, elle intègre le Collège de Genève (Calvin) et donc une classe de garçons, pour suivre la filière «latin-grec». Car ce n’est qu’à Calvin, à l’époque, que ce cursus est offert. «Nous étions deux filles au milieu d’une classe de garçons, et je dois dire que cela s’est extrêmement bien passé. Les garçons étaient d’une galanterie! Toujours aux petits soins avec nous. C’est d’ailleurs à Calvin que j’ai connu mon mari», raconte-t-elle. «Au collège, j’avais un sentiment de grande liberté, et je crois que cela était en partie dû à cette mixité.»

Bien sûr, la spécificité de sa classe a tout de même généré quelques situations cocasses. «Comme ce prof qui s’est arrêté net de nous lire un livre un peu osé, lorsqu’il s’est souvenu que des filles étaient présentes dans cette classe! Mais les profs étaient dans l’ensemble très intégrants.» Dans les années 60, Christiane Monnier devient professeure elle-même, enseignant le français, le latin et l’histoire à la Florence, établissement du secondaire alors réservé aux filles, mais qui passe à la mixité en 1966. Un passage bien négocié: «L’arrivée des garçons n’a suscité aucun débat parmi les enseignants. On voyait plutôt cela d’un bon œil. J’ai personnellement trouvé que les garçons avaient une forme de douceur en eux et amenaient une influence bénéfique dans les classes.» C.M.


René Longet: «Cet élitisme masculin me déplaisait»

Image : G. Cabrera

Comme beaucoup de politiciens genevois de sa génération, René Longet est passé par le Collège de Genève (qui deviendra le Collège Calvin) dans son cursus d’études. Après avoir vécu la mixité à l’école primaire, il a connu six ans d’études entre gars seulement dans les années 60. D’abord au collège inférieur, à la rue Jaques-Dalcroze, établissement préparant les garçons de 13 à 15 ans à l’entrée au collège, puis trois ans à Calvin. Avant qu’il ne bifurque à Rousseau, en 1969, pour y passer sa dernière année et la maturité dans une classe mélangée filles-garçons.

«Je me souviens que j’étais heureux de retrouver la mixité», raconte René Longet. «À l’époque, on ne se posait pas trop de questions sur cette séparation filles-garçons, c’était comme ça. Mais j’ai toujours trouvé cela bien peu naturel. À Calvin, l’ambiance était, disons… monacale! Et surtout, j’étais mal à l’aise avec cette idée que le Collège de Genève était là pour produire l’élite genevoise de demain, exclusivement masculine s’entend!»

Pour voir certaines de ses copines de quartier qui, elles, étaient à Voltaire, il fallait soit participer à des activités communes aux collèges, comme la chorale, soit faire

le pied de grue devant l’établissement des filles. «Il y avait comme un sentiment de transgression de devoir aller rôder comme ça, à la sortie des cours, pour voir les copines.» C.M.

Créé: 24.08.2019, 08h34

Travaux d’aiguille: le boulet des écolières

La première École secondaire des jeunes filles s’ouvre en 1848. L’enseignement est prodigué par un «maître spécial», juché sur une estrade, qui est épaulé d’une «maîtresse d’étude», elle installée derrière un bureau à même le sol. Voyez la différence de hauteur.

S’il y a une discipline qui, longtemps, distinguera l’éducation scolaire des filles, c’est la couture. Du primaire au supérieur, du XIXe siècle aux années 70, nulle n’y coupe. Des générations de bambines seront ainsi marquées, voire traumatisées, par l’apprentissage de l’aiguille.

À l’orée du XXe siècle, les Genevoises de 13 ans ont trois cursus scolaires possibles: continuer le primaire deux petites années supplémentaires; entrer à l’École secondaire et supérieure des jeunes filles; ou intégrer la toute fraîche École ménagère et professionnelle. Chaque voie correspond à un milieu social et à une conception de la place de la femme dans le monde.
L’école supérieure, plutôt fréquentée par les progénitures des familles aisées, forme de parfaites maîtresses de maison, cultivées, susceptibles de tenir une conversation, d’éduquer leurs enfants, d’aider un mari dans son travail. L’école ménagère se veut plus concrète, technique, pragmatique, avec l’idée que la future écolière pourra subvenir seule à ses besoins.
J.Est.

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