1916, de Genève à Verdun

Commémoration Première Guerre mondiale Des événements célèbrent le centenaire de la bataille et reviennent sur le rôle de notre cité.

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Il est 7 h ce 21 février 1916. Les Allemands lancent l’attaque sur Verdun. Un déluge d’obus écrase la défense, les lignes sont pilonnées pendant des heures. Puis l’assaut est lancé, l’infanterie avance. Les combats de proximité s’engagent, les grenades fusent, on se terre dans les trous d’obus. La peur, la boue glacée, les hurlements, les corps disloqués. Et partout, la mort.

Ceux qui en reviennent parleront d’un enfer. Une bataille d’une violence inédite, de part son ampleur, sa durée – dix mois de combat – et le nombre de mobilisés – les deux tiers de l’armée française ont combattu à Verdun. Parmi ces soldats, des Suisses, dont une majorité issue du canton de Genève. Pour commémorer le centenaire de la bataille, la branche suisse de l’association Ceux de Verdun, fondée en 2008 par son président Jean-Paul Bénier, organise ce mois une série d’événements à Genève dont une exposition qui débute le 5 novembre. L’occasion de retracer le lien entre Genève et Verdun, de l’engagement des citoyens au rôle du CICR.

Solidaire et ne pas rester passif

Lorsqu’on évoque l’implication des Suisses dans la Première Guerre mondiale, on se demande d’abord pourquoi les habitants d’un pays neutre ont accepté d’aller mourir pour une cause qui n’était pas la leur. Flavio Borda d’Agua, historien et commissaire de l’exposition, avance quelques hypothèses. «Il y a les Français qui vivent à Genève, ceux-ci sont obligés de s’engager. Ensuite, il y a des Genevois suisses animés par un élan patriotique qui s’engagent dans la Légion étrangère. Les Suisses étaient autorisés à aller combattre à l’étranger, en revanche les autres pays ne pouvaient pas les recruter directement sur le territoire suisse. On sent la nécessité d’être présents, de participer, à l’image de ce qu’il se passe dans d’autres pays, comme au Portugal.»

Cédric Cotter, historien à l’Université de Genève et auteur d’une thèse sur les liens entre action humanitaire et neutralité suisse pendant la Première Guerre mondiale, abonde: «La plus grande partie des mobilisés sont motivés par la volonté de se battre pour la France. On veut montrer sa solidarité avec le pays voisin et l’Entente. Une solidarité aussi avec la Belgique, neutre comme la Suisse et pourtant attaquée. On se dit que ça peut aussi arriver à la Suisse… On s’engage aussi pour ne pas rester neutre, passif, face à un événement d’une telle ampleur. En 1915, la Suisse est entourée par des pays en guerre, certains se disent qu’il est difficilement défendable moralement de ne rien faire.» Il avance encore l’argument financier, «il y avait beaucoup de chômage en Suisse à ce moment-là». Et Flavio Borda d’Agua de conclure: «A cette présence sur le terrain, il faut ajouter l’engagement à Genève même où des collectes d’habits et des levées de fonds sont organisées par les habitants.»

Etrangers ou naturalisés

Ces soldats qui partent combattre pour la France, n’était-ce pas en contradiction avec la neutralité de la Suisse? «Le Conseil fédéral prend vite conscience que cela peut être problématique, confirme Cédric Cotter. Dès 1915, il incite d’ailleurs les citoyens à ne pas s’engager. Mais ce n’est ni interdit ni punissable. Et d’ailleurs, la question ne soulève pas vraiment de débat, la Suisse est neutre sans vraiment l’être dans les faits, la France comme l’Allemagne ont bénéficié de ses soutiens, humains ou logistiques…» Après la guerre en revanche, le Code pénal militaire change: il sera désormais interdit de servir dans une armée étrangère.

Combien de Suisses se sont engagés? «Les seules estimations dont on dispose sont très vagues, on parle de 6000 à 14 000 hommes, continue l’historien. Nous ne disposons pas d’informations précises sur le nombre de Genevois, nous savons seulement que la plupart étaient intégrés dans la Légion étrangère.» Or, celle-ci n’est pas intervenue à Verdun, aucun Genevois n’y a donc combattu? «Si, il y en a sûrement eu. Une partie des volontaires était des Genevois suisses par leurs parents mais nés en France, ils ont pu obtenir la nationalité par le droit du sol ou par naturalisation facilitée – dès le début de la guerre, la France a décidé de naturaliser plus facilement pour mobiliser davantage. Cela leur a permis d’intégrer d’autres troupes et de combattre à Verdun.»

L’Ecole Florimont au front

Pour en savoir un peu plus sur l’identité des Genevois engagés, reste à se tourner vers les archives. L’Institut Florimont possède des traces de l’engagement de citoyens. Car cette école privée de Lancy a vu partir douze de ses professeurs à la guerre ainsi que des anciens élèves. Deux enseignants et dix-neuf élèves ne sont jamais revenus, rapporte Kaarina Lorenzini, archiviste à l’Institut et présidente de l’association Lancy d’autrefois.

Des Français mais aussi des anciens élèves volontaires genevois, dont Camille Morin, mort en novembre 1914 en Belgique, d’une balle dans l’œil. Louis Moret aussi, décédé en captivité en 1916. Ou encore Georges Barathon, décédé en juillet 1914 à Meaux des suites de ses blessures, décoré de la croix de guerre et honoré par le général Pétain lui-même. Il y a eu 23 «survivants», dont le Père Edouard Paravy, directeur de l’Institut, et Auguste Curtil, élève puis professeur à Florimont, agent de liaison au front. Dans une lettre conservée par l’Institut, un général écrit: «Jeune sous-officier qui par sa gaieté et sa bravoure sait maintenir le moral de ses hommes. S’est particulièrement distingué en entraînant brillamment sa section à l’assaut sous un bombardement des plus violents.»


Depuis Genève, le CICR construit son identité

En 1914, le CICR comptait dix personnes à Genève. Un an plus tard, ils étaient 1200. Depuis Genève, le CICR va devoir développer considérablement sa mission pour faire face à cette Première Guerre mondiale. Daniel Palmieri, historien et responsable des archives au CICR, revient sur cette évolution.

En un an, la mission du CICR prend un tournant et Genève devient la capitale du renseignement sur les soldats…

Cette guerre est particulière: on perd la trace des soldats, enterrés par les obus ou écrasés par des effondrements de tranchées. Dès le début du conflit, les employés du CICR reçoivent des lettres de familles qui recherchent des informations sur leurs proches disparus au front. D’abord dix lettres, puis cent, et bientôt des milliers. En marge de son rôle initial pour les soldats blessés, le CICR doit alors élargir son champ d’action et il crée l’Agence internationale des prisonniers de guerre. Désormais, il va réunir et transmettre aux familles des renseignements sur les prisonniers, et au fur et à mesure, sur les autres catégories de victimes (civils, infirmes, otages, disparus). A la fin de 1914, l’Agence compte 1200 personnes, contre dix en début d’année! Quelque 3000 personnes y travailleront durant la guerre, pour enquêter sur les disparus, mener des interviews dans les régiments pour retrouver des compagnons, visiter des camps. L’Agence a produit 7 millions de fiches sur les soldats.

Le CICR se préoccupe également de la façon dont on fait la guerre. C’est une première?

Oui, car sa mission de base se centrait sur les victimes plutôt que sur les moyens. Mais avec la Première Guerre mondiale apparaît l’utilisation de nouvelles armes, chimiques. Les gaz de combat sont utilisés dès 1915 de manière indiscriminée, menaçant les populations civiles. De plus, dès cette année-là, on bombarde et on torpille des navires, y compris des navires hôpitaux. Le CICR s’y opposera.

Le 11 novembre 1918, la guerre prend fin. Mais pas la mission du CICR…

L’après-guerre pose en effet une série de défis. Il reste encore des centaines de milliers de prisonniers et le CICR va lancer de grandes missions pour les rapatrier. Jusqu’en 1922, il rapatrie 500 000 soldats depuis l’Allemagne, l’Autriche, la Russie. Sans compter le soutien qu’il doit apporter aux populations affamées par le conflit, décimées par la grippe espagnole, victimes des guerres civiles qui se déclenchent après la partition des Etats notamment. Il s’occupe également des orphelins de guerre – les structures étatiques sont insuffisantes pour accueillir cette nouvelle catégorie de victimes – ainsi que des soldats qui reviennent au pays après des années de guerre. Les Etats ont sous-estimé leurs traumatismes et la prise en charge était insuffisante. On constatera dans les années 1920-30 une hausse importante des violences domestiques; elles sont en partie liées aux traumatismes de ceux qui ont vécu la guerre. (TDG)

Créé: 02.11.2016, 19h53

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