«Le 14 juin est une bataille pour la dignité»

Grève des femmesDevenue conseillère fédérale en 1993, Ruth Dreifuss avait participé à la préparation de la grève de 1991. La Genevoise livre ses souvenirs et dit ses espoirs pour 2019.

La première femme présidente de la Confédération attend avec impatience la grève des femmes de 2019.

La première femme présidente de la Confédération attend avec impatience la grève des femmes de 2019. Image: Georges Cabrera

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Ruth Dreifuss fut conseillère fédérale de 1993 à 2002. Élue dans des circonstances exceptionnelles – Christiane Brunner, la candidate officielle du Parti socialiste, n’avait pas obtenu l’aval de l’Assemblée fédérale – celle qui fut la première femme à accéder à la présidence de la Confédération a également vécu de l’intérieur les préparatifs de la grève du 14 juin 1991. Elle était alors secrétaire syndicale de l’Union syndicale suisse.

Toujours aussi engagée et alerte, la socialiste genevoise évoque ce que fut cette première grève des femmes, rendant hommage à Christiane Brunner, et parle de celle qui se prépare. Avec une certaine gourmandise.

Vous avez littéralement été portée par les femmes lors de votre élection en 1993. Un élan suscité par la grève de 1991?
Certainement. On voit très bien la continuité avec la journée de grève de 1991 qui doit tant à Christiane Brunner, sa figure marquante. Rappelez-vous les couleurs, ce sont les mêmes qui étaient portées lors des deux événements. Mon élection n’a toutefois pas été la seule suite. Au niveau législatif, il y a eu des avancées, notamment la loi sur l’égalité, enfin en vigueur à partir de 1996. Enfin, car la Suisse a toujours besoin de temps pour réaliser des choses.

Quels souvenirs gardez-vous de cette vague rose qui a déferlé sur la Suisse?
En réalité, nous n’étions absolument pas sûres que notre appel serait entendu. Il y avait donc une certaine appréhension. Lorsque les téléphones ont commencé à sonner, dès 6 heures du matin ce 14 juin, annonçant des événements dans des endroits les plus inattendus (comme certains cantons alpins ou petites villes), cela a été un soulagement. Ce qui m’a marquée, c’est la débauche d’imagination déployée par les femmes pour exprimer quelque chose de douloureux et alors que des mesures de rétorsion au travail pouvaient être prises. Certaines ont choisi la pause pour manifester, d’autres l’habillement ou les balais suspendus aux balcons. Je pense que les femmes ont inventé, le 14 juin 1991, une forme d’expression nouvelle. Et avec la volonté d’associer tout le monde. Tout ce qui a été fait convergeait vers un unique message: nous voulons sortir de l’ombre et qu’on reconnaisse enfin notre travail.
C’est ce côté inclusif qui fait que les personnes en butte aux différentes formes que peut prendre l’inégalité ont pu se rassembler. Et c’est le même esprit qu’on a retrouvé en 1993 lorsque Christiane Brunner n’a pas été élue au Conseil fédéral et que des milliers de femmes ont manifesté pour exprimer leur colère.

Quelles grandes avancées ont été rendues possibles par la grève de 1991?
Le projet de l’assurance-maternité, même s’il a encore fallu attendre quatorze ans pour que celle-ci devienne réalité. Je citerais également le droit du divorce, ainsi que la 10e révision de l’AVS, qui a permis qu’on reconnaisse pour la première fois le travail effectué dans les ménages. Sans oublier, évidemment, la loi sur l’égalité de 1996, qui interdit les discriminations basées sur le genre sur le lieu de travail.

Y a-t-il également eu des déceptions?
Oui, à commencer par la politique des petits pas si typique de la Suisse. Quelle longue bataille il a fallu mener pour l’assurance-maternité! L’inscription de son principe dans la Constitution date pourtant de 1945. Cela aura pris soixante ans pour le concrétiser. Il faut en plus sans cesse recommencer à se bagarrer. Aujourd’hui, c’est pour le congé paternité.
Lorsque j’étais adolescente, c’était pour les droits civiques, avec son slogan de l’escargot, que je me battais. Il faut prendre une victoire après l’autre. Nous gravissons une rude montagne, mais nous ne sommes plus très loin du sommet. Chaque fois que quelque chose est gagné, je me dis: «What’s next?»

Qu’est-ce qui vous préoccupe le plus aujourd’hui dans le domaine de l’égalité?
Il est évident que l’inégalité salariale est une marque de mépris insupportable. Il y a également la pauvreté des femmes lorsqu’elles prennent de l’âge. À la retraite, contrairement à l’AVS, le 2e pilier sanctionne durement celles qui ont travaillé à temps partiel ou n’ont eu que de petits salaires. D’autres thèmes, qui étaient moins présents en 1991, émergent avec force aujourd’hui, comme le harcèlement sexuel et les violences sexuelles. Le point commun qui relie ces différentes revendications, c’est l’exigence du respect de la dignité des femmes. Le 14 juin est fondamentalement une bataille pour la dignité. Et je me réjouis de voir toutes les formes d’expression qui seront déployées durant cette journée.

Que pensez-vous de la polémique sur la prétendue exclusion des hommes?
En 1991, il y avait déjà un grand besoin des femmes de se retrouver ensemble pour parler et s’organiser. Mais il était également clair que l’implication des hommes était nécessaire. Le mouvement d’émancipation des femmes est aussi un mouvement d’émancipation des hommes. Ils ne doivent pas se sentir attaqués.
Par contre, dire que ce sont les femmes qui doivent exprimer ce qui les concerne me paraît normal. De même, cela ne me gênerait pas que la «Tribune de Genève» donne un maximum de place aux femmes. Je lance donc ce message: le 14 juin, Mesdames, prenez la place qui devrait être la vôtre. Et dans les médias, prenez la parole!


«L’ambition n’est pas un vilain mot!»

Ruth Dreifuss, à quand remonte votre aspiration égalitaire?
Cela me vient de l’enfance. À la maison, les inégalités – sur les droits politiques notamment – étaient un sujet de conversation à table. Mes parents étaient indignés. À l’extérieur, on me qualifiait de garçon manqué parce que j’adorais grimper aux arbres. Je trouvais déjà injuste ces rôles préétablis.

Quelle définition donneriez-vous de l’égalité?
C’est la dignité accordée à chacune et à chacun, la liberté et la chance de réaliser des projets de vie indépendamment des stéréotypes imposés. Je pense réellement que toutes les revendications formulées ici sont totalement justifiées, mais avec la vision internationale qui est la mienne, la souffrance de certaines femmes m’horrifie. Comment notre monde peut-il tolérer l’utilisation du viol comme arme de guerre? On devrait porter plus d’attention à ces sœurs-là. Il y a une urgence à rassembler toutes les luttes et à donner la priorité aux plus grandes souffrances.

Qu’avez-vous envie de dire à la jeune génération?
De se sentir vraiment libre, de se projeter dans l’avenir sans que leur perception du vieux monde ne les limite dans leurs rêves et leurs projets de vie. L’ambition n’est pas un vilain mot!

Allez-vous participer à la grève dans une semaine?
Bien sûr. On va commencer ici, aux Pâquis, dans mon quartier. C’est toujours un plaisir de se rencontrer pour manifester ensemble. Je suis impatiente de découvrir tout ce qui sera sorti de l’imagination des militantes. Puis je participerai à la marche qui nous conduira au parc des Bastions, transformé deux jours durant en marché, au sens noble, de l’égalité. L’appel au rassemblement est fixé symboliquement à 15 h 24, soit l’heure à partir de laquelle les femmes travaillent en réalité gratuitement dans ce pays.
L.B. / E.BY (TDG)

Créé: 07.06.2019, 07h06

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