À Genève, la trottinette électrique l’envoie sur le billard

AccidentMalgré son casque, Andréï Fontanelle a subi une commotion cérébrale et un éclatement de la pommette, ce qui a nécessité une lourde opération. Il témoigne.

C’est au prix d’une lourde intervention qu’Andréï Fontanelle a évité d’être défiguré.

C’est au prix d’une lourde intervention qu’Andréï Fontanelle a évité d’être défiguré. Image: Georges Cabrera

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Trois morts à Paris, un à Londres cet été. Le boom des trottinettes électriques s’accompagne d’un macabre décompte (lire ci-dessous). À Genève aussi, les accidents s’accumulent. Au début du mois, une patronne de café faisait les frais d’un usager indélicat qui l’a laissée avec un poignet brisé en filant à toute allure à travers sa terrasse (notre édition du 12 août).

En décembre dernier, le Genevois Andréï Fontanelle, âgé de 33 ans, a subi une lourde opération au visage après un grave accident de trottinette électrique. Un gros semestre plus tard, il nous livre son témoignage.

Les photos postopératoires ne sont pas belles à voir. Sur les clichés, il apparaît crâne rasé, de profil, avec 50 agrafes lui courant sur le crâne façon serre-tête. Une intervention au niveau du cerveau? «Non, mais ma pommette avait éclaté et il a fallu me décoller le visage par le haut pour remplacer l’os par une plaque de titane.» Glaçant. «Attendez, je vous montre une vidéo de ce type d’opération.» Non vraiment, insistons-nous en voyant les doigts du trentenaire tapoter sur son téléphone «arcade zygomatique opération en direct».

Six heures d’opération

Sur la terrasse du restaurant L’Échalotte, où il travaille en tant que serveur, Andréï Fontenelle raconte. «Ça faisait trois mois que j’avais ma trottinette électrique. Pour moi qui habite aux Charmilles et qui travaille à Plainpalais, c’était parfait: je galérais à vélo dans la montée de Saint-Jean, j’avais trouvé la solution idéale.»

La nuit du 12 décembre 2018, il «fait la fête», boit de l’alcool. «À 4 h du matin, je suis monté sur ma trottinette pour rentrer. À la rue de la Bourse, j’ai eu un faux mouvement et j’ai chuté sur la route, tête la première sur le visage.» Sans casque? «J’en portais un, heureusement. Sinon j’y serais resté. Une trottinette, ce n’est pas comme un vélo: on a moins d’équilibre et on ne peut pas se retenir sur les mains quand on chute.»

Lorsqu’il reprend connaissance, des passants l’entourent, quelqu’un a appelé une ambulance. «Je n’arrivais pas à bouger. Je pensais à des mots mais sans pouvoir les prononcer. J’étais sonné», se souvient-il.

Aux HUG, on diagnostique une commotion cérébrale, une fracture de l’arcade zygomatique et une abrasion de la joue. Il passe un scanner et une IRM. Le type de cicatrisation de l’os déterminera l’opération à pratiquer sur l’arcade zygomatique. Plaque en titane – l’opération la moins lourde – ou reconstruction complète de l’os?

Sept jours après l’accident, c’est finalement la première solution qui est choisie. Sous la supervision du Dr Scolozzi, l’équipe médicale procède au décollement du visage par le haut, comme on pèlerait une orange. Le but: éviter de toucher aux nerfs de la pommette, en lien direct avec les mouvements de la bouche. Six heures plus tard, Andréï Fontenelle commence sa période de rétablissement, avec des antidouleurs puissants et un arrêt de travail d’un mois. «Parfois, la douleur était telle que je me réveillais la nuit pour pleurer.»

Ses agrafes retirées, il reprend le service. «J’avais peur que les clients soient effrayés par ma cicatrice quand je me penchais pour déposer les plats. Mais les cheveux ont repoussé autour, ça cache un peu.» Après un passage chez la psychologue pour soigner le trauma, Andréï Fontenelle exerce ses muscles du front chez un physiothérapeute.

La trottinette, «c’est fini»

Conséquence inattendue de l’accident, une faculté étrange lui est apparue: «Selon le type de douleur que je sens dans le visage, je peux prédire le temps qu’il va faire dans les trois jours.»

Quant à la trottinette électrique, «c’est fini», jure-t-il. «J’ai deux enfants, je ne peux pas me permettre de finir en légume.» Son rôle de rescapé lui a donné une mission, qu’il prend au sérieux. «Je répète à tout le monde de porter un casque en deux-roues. Et de faire vraiment attention avec la trottinette électrique.» Il fustige notamment les adeptes de ce minivéhicule qui roulent sur les trottoirs, «des écouteurs dans les oreilles», et manquent d’écraser des piétons. Et ceux qui débrident leur appareil, de façon à dépasser les 20 km/h réglementaires. Marianne Grosjean


À l’étranger, les dangers inquiètent

Le boom de la trottinette a-t-il déjà fait beaucoup de dégâts humains en Suisse? Difficile à dire. Les États-Unis, qui ont plus de recul que nous sur le sujet, avec des chaînes de location actives à vaste échelle depuis 2017, n’y voient pas plus clair. Le magazine «Consumer Reports» a tenté l’exercice mais n’a obtenu que des résultats partiels, totalisant 1545 blessés en 2018 aux États-Unis. Et au moins huit morts depuis l’automne 2017. En réaction à ce bilan, le loueur Bird a rétorqué que la voiture restait le premier péril urbain à en juger par les 6000 piétons tués par an dans le pays.

Plus près de nous, la région parisienne compte depuis le printemps ses premiers décès liés à l’essor de l’e-trottinette. Un piéton octogénaire a été fauché en avril par un tel engin sur un passage clouté. Deux usagers ont perdu la vie. L’un dans une collision avec un camion, le 10 juin. L’autre, le 9 août, après s’être engagé illicitement sur l’autoroute A86, où il a été percuté par un motard, lui-même grièvement blessé.

L’hôpital Saint-Antoine, l’un des neuf services généraux d’urgence de la capitale, a indiqué en mai au «Nouvel Observateur» qu’il recevait 40 patients par semaine pour des accidents de trottinette, souffrant de traumatismes évocateurs de ceux qu’on peut subir à moto. La France va encadrer le nouveau jouet, qui sera interdit sur les trottoirs dès septembre (c’est déjà le cas en Suisse). Une association de victimes de collisions avec des trottinettes vient de se former et menace d’une plainte collective la Mairie de Paris, accusée de laxisme.

Au Royaume-Uni, où la trottinette électrique est en principe bannie du domaine public, on déplore un premier décès: celui d’une présentatrice TV. Le 12 juillet, son engin n’a pas fait le poids face à un camion dans un giratoire londonien.

En Suisse, le Bureau fédéral de prévention des accidents se dit incapable de produire des chiffres, la police n’ayant pas de statistiques spécifiques et les déclarations officielles étant rares dans le cas où on se blesse seul. Aux HUG non plus, on n’a pas de données ou de prise de position particulière à communiquer.

L’assureur AXA n’a pas plus de compte spécifique. Selon lui, l’assurance responsabilité civile entre en matière pour les dommages causés à des tiers (pour autant que l’usager n’ait pas commis de faute, comme le fait de rouler sur la route avec un engin non homologué). Quand l’usager est touché, l’assurance accidents entre en scène.

À la Jonction, le magasin Tec & Way se veut rassurant. «Sur mille trottinettes que je vends par an, j’ai deux ou trois clients qui me disent être tombés et avoir souffert le plus souvent de petits bobos, témoigne Nicolas Saramon, gérant. En cinq ans, je n’ai que trois clients qui ont dû être transportés en ambulance.» La prévention que dispense un commerce spécialisé joue un rôle, selon lui – il préconise notamment le port systématique du casque. Le risque croîtrait avec les achats en grande surface ou quand la location se pratique à large échelle. Marc Moulin

Créé: 17.08.2019, 09h17

Qui les utilise?

Qui sont les clients des loueurs de trottinettes électriques en libre-service? Si Genève a failli connaître en mai le lancement d’une première flotte, Paris en a vu se déployer douze depuis l’été 2018 et c’est dans cette ville que le bureau de recherche 6-t a lancé une étude. Résultat? Les usagers sont surtout des locaux (58%), des hommes (66%), jeunes (plus de la moitié a moins de 35 ans) et de bon niveau (53% de cadres, 19% d’étudiants).

Ils sont avant tout motivés par le côté amusant de l’engin (69%) et le gain de temps (68%). Les freins principaux sont le prix (57%), l’insécurité (51%) et les intempéries (48%).

L’étude dit que l’utilisation de ces services «n’a pas d’impact en termes de démotorisation». Sans l’engin, les trajets auraient été effectués à pied (44%), en transports publics (30%) ou parfois à vélo (12%). La part modale de l’e-trottinette à Paris serait de 0,8 à 1,9%, rivalisant avec celle du vélo en libre-service.

Un fait effarant ressort de l’étude: 10% des trajets sont effectués à plusieurs sur une seule trottinette. M. M.

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