Les trois vies de l’avion de Yasser Arafat

AviationLe jet jadis utilisé par le raïs moisit à Cointrin, d’où il n’a quasi plus décollé depuis le décès du leader palestinien, en 2004. Entre vols en Irak et intrigues judiciaires en Suisse, l'appareil a bien vécu.

L’aéronef croupit à Cointrin depuis dix ans.

L’aéronef croupit à Cointrin depuis dix ans. Image: Lucien Fortunati/ AP

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Il croupit. Dans le coin d’un parking presque vide pour avions dits «ventouses» parce qu’ils ne décollent plus, ou restent longtemps cloués au sol. A ses côtés, un autre appareil: un Boeing appartenant au gouvernement de la Guinée équatoriale, séquestré dans le cadre d’une procédure en justice liée à des mauvais paiements depuis le début de l’été.

D’autres aéronefs sont passés par cette aire de stationnement durant l’été, comme un Gulfstream G550, propriété d’un important trust domicilié dans le Delaware. Pour eux, l’entreprise de maintenance Jet Aviation est aux petits soins: elle fait tourner leurs moteurs et leur turbogénérateur en charge de l’énergie à bord, et les décarcasse.

Pour notre jet, rien de tel. Entre ses roues et le sol, on devine d’ailleurs des toiles d’araignée. Un endroit idéal pour ces petites bestioles: ici, rien ne bouge sinon le vent, qui porte des insectes vers le piège tendu par leurs prédateurs. Le vieux coucou mériterait une meilleure fin, lui qui a jadis été utilisé par Yasser Arafat, l’homme d’Etat palestinien et ancien Prix Nobel de la paix décédé il y a une quinzaine d’années.

Dans les rangs d’Iraqi Airways

Construit en 1979 par le groupe américain Lockheed Corporation, le modèle L-1329 Jetstar 2, numéro de série 5233, capable d’accueillir dix passagers, a eu plusieurs vies.

Celui qui était fameux pour ses quatre réacteurs placés à l’arrière – deux de chaque côté – a d’abord servi en Irak, où il était immatriculé. Deux lignes horizontales vertes, l’une foncée et l’autre claire, traversaient alors son fuselage et sur sa dérive trônait une silhouette d’oiseau vert, l’uniforme typique d’Iraqi Airways. Il intègre la plus ancienne compagnie aérienne du Moyen-Orient en même temps que Saddam Hussein arrive au pouvoir – peut-être a-t-il été utilisé par l’ancien homme fort de l’Irak. Le cinquième président irakien l’a-t-il cédé à Yasser Arafat, réputé proche de Bagdad sous son ère? Toujours est-il que notre appareil sera ensuite utilisé par celui qui, en 1990, a soutenu l’invasion irakienne au Koweït, quitte à créer des scissions au sein de son mouvement, l’Organisation de libération de la Palestine. A bien des égards, le Jetstar 2 va alors symboliser l’indépendance des territoires palestiniens et de leurs dirigeants, libres de leurs mouvements.

Aux couleurs de la Palestine

Le charismatique leader pose même avec son keffieh devant son avion en novembre 1998, pour son premier vol au départ de Gaza à destination de Paris. Une date historique: l’aéroport de Gaza avait été inauguré la veille. Un envoyé spécial de la Tribune de Genève avait alors été dépêché sur place pour une série de reportages. L’aéronef? Il est désormais blanc, trois lignes aux couleurs de la Palestine (noire, rouge et verte, entrecoupées de blanc) le traversent, un aigle de Saladin d’or figure à côté de sa porte d’entrée et il est immatriculé en Algérie. Glorieuse époque.

Ça se complique ensuite. On trouve de nombreuses traces de l’avion sous ses couleurs palestiniennes à Cointrin dès 2005, un an après la mort du leader du Fatah. Il apparaît défraîchi, triste comme un chien sans maître. Il erre d’ailleurs longtemps à Genève, certains observateurs se demandent s’il revolera un jour, tant il paraît usé. Une longue période de transition qui verra le Lockheed être immatriculé au Liban.

Il paraît certes vieux, usé par le destin, mais prêt à rebondir néanmoins. C’est en tout cas ce que se dit un mystérieux homme d’affaires basé en terres alémaniques, qui crée en décembre 2005 Dynacore SA, une société domiciliée au sein d’une étude d’avocats au centre-ville de Genève, pour gérer le célèbre aéronef acquis deux mois plus tôt. L’appareil est aussitôt acheminé chez Jet Aviation, une entreprise qui doit le remettre en état.

Le boulet du P48

«Les travaux de maintenance se sont avérés beaucoup plus importants, et plus chers, que prévu», indique l’avocat de Dynacore, qui préfère rester anonyme. La société genevoise refuse de payer les factures, Jet Aviation porte plainte. La procédure ira jusqu’au Tribunal fédéral, qui tranchera en 2010. Dynacore doit mettre la main au porte-monnaie et Jet Aviation stoppe les travaux.

L’avion aura entre-temps quand même été repeint au début de l’année 2008 - des couleurs blanches, vertes et or ont été choisies, ce qui lui donne un air pas si différent de sa première vie irakienne. Celui qui répond désormais au numéro de matricule suisse HB-JGK décollera même le 6 mai 2008, après avoir passé 1203 jours à terre, à Cointrin. Un vol test qui ne sera pas concluant. Le jet retourne dans le P48, le parking dans lequel il se trouve encore aujourd’hui, presque une décennie plus tard.

La troisième vie est longue. Dynacore cherche à s’en débarrasser, sans succès. La société tente de le vendre à plusieurs reprises. Un musée, puis un autre, sont contactés. En décembre dernier, le second paraît prêt à négocier, mais le transfert ne s’opère pas. Une société spécialisée dans les scanners pour avions se montre intéressée au début de l’année 2017: elle souhaiterait l’utiliser pour des démonstrations.

En attendant, l’avion demeure au P48, où les frais de parking sont précis: 7,50 francs par jour la tonne. Le Jetstar 2 pesant 21 tonnes, cela fait 157,70 francs par jour, ou 57 487,5 francs par an. Les factures ont été régulièrement payées jusqu’à il y a une vingtaine de mois, si bien que Dynacore doit aujourd’hui environ 100 000 francs à Genève Aéroport.

Une mauvaise nouvelle ne venant jamais seule, l’Administration fédérale des contributions, en charge de la TVA, s’est soudainement rappelée au bon souvenir de l’avion en mai dernier. L’AFC, qui estime la valeur de l’appareil à un million, réclame d’un coup plus de 150 000 francs à Dynacore, qui conteste cette nouvelle facture devant la justice.

«On ne désespère pas de trouver un repreneur ou une solution, si possible avant la fin de l’année», indique l’avocat de Dynacore, qui admet que la société a fait traîner le dossier et que l’avion s’est transformé en boulet. Un boulet qui pourrait sous peu aller à la casse, pour de bon cette fois. (TDG)

Créé: 01.10.2017, 16h43

Six dates clés

1979 Construction par le groupe Lockheed du modèle L-1329 Jetstar 2, numéro de série 5233. Ses doubles réacteurs de chaque côté de la dérive font fureur.

1998 L’avion est utilisé par la Palestine, qui l’aurait reçu en cadeau de Bagdad. En novembre, Yasser Arafat pose à ses côtés après l’inauguration de l’aéroport de Gaza. Le leader l’utilisera jusqu’à ses derniers jours.

2005 Acquisition en Suisse en octobre. La société Dynacore, qui le possède, s’inscrit au Registre du commerce genevois en décembre.

2007 Immatriculation en Suisse. Le jet a auparavant été enregistré en Irak, en Algérie et au Liban.

2008 Vols tests les 6 et 8 mai entre Genève et Berne. Le vol retour sera le dernier.

2017 L’appareil dépérit à Cointrin. Son propriétaire fait face à deux factures: 100 000 francs de frais de parking de Genève Aéroport et 150 000 francs de TVA.

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