Les premiers experts criminologues

Histoire CriminalistiqueUn Nyonnais revient sur les débuts de la police scientifique et technique au bord du Léman.

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A la télévision, ils s’appellent Grissom ou Horatio Caine et œuvrent sur les scènes de crimes dans les villas de Miami ou de Manhattan. «Ce qu’on ne sait pas ou peu, c’est que les experts ne sont pas nés aux Etats-Unis mais au bord du Léman», précise le Nyonnais Nicolas Quinche. Pour rendre hommage aux pionniers de la criminalistique, cet historien sort un ouvrage dédié à la naissance de la police scientifique (éditions Attinger). Tout part des archives de l’Université de Lausanne, «un vivier de sources inédites et inexploitées». L’historien y plonge son nez et révèle qu’au début du XXe siècle, Lausanne, Paris et Lyon sont à la pointe. Il en tire le sujet de sa thèse, une anthologie puis ce livre dédié au grand public, à paraître le 1er décembre.

Sous l’impulsion de Reiss

On y découvre la genèse de la criminalistique, qui remonte aux chasseurs médiévaux étudiant les traces pour dresser le signalement des animaux. Il faut attendre le début du XXe siècle pour que la discipline se professionnalise. A l’époque, plusieurs facteurs expliquent son émergence. «Entre 1880 et 1914, l’Europe vit dans la terreur des attentats à la bombe des anarchistes.» Mais, pourquoi Lausanne? «On soupçonne Genève de vouloir créer une chaire de police scientifique. Il s’agit donc pour l’université vaudoise de damer le pion à sa rivale.»

Ainsi naît en 1909 le premier cursus universitaire de criminalistique, sous l’impulsion de Rodolphe Archibald Reiss. Cet Allemand d’origine, naturalisé Suisse, est un pionnier, «une star mondiale de la discipline». Une large partie de l’ouvrage est d’ailleurs consacrée à son parcours, à ses enquêtes ainsi qu’à des reproductions de ses clichés. «C’était un maître de l’image judiciaire, s’enthousiasme Nicolas Quinche. Il respectait un protocole. Il prenait les photos du général au particulier: de l’extérieur d’une maison où s’était produit un crime jusqu’aux détails du cadavre.» Le livre décrypte plusieurs enquêtes de Reiss. «On plonge dans sa pratique d’expert.» Le lecteur apprend comment il parvint à résoudre les incendies de La Côte en 1904 et 1905. «Sur une scène d’incendie avorté, il avait retrouvé un bout de carnet à moitié calciné. C’était un bulletin de pesage de foin. Il permit de remonter jusqu’à un pompier pyromane. Ce dernier avoua six incendies sur dix. Et son arrestation mit fin à la série.»

«Il révèle l’invisible»

Le travail de Reiss dépasse les frontières. En 1907, la Banque de France s’inquiète de la prolifération de faux billets. L’affaire rebondit à Genève où deux frères sont interpellés et révèlent le nom du faussaire: Daniel Friedrich, un graveur lausannois. «Les enquêteurs retrouvent 33 pierres lithographiques dissimulées dans les murs de son atelier. Mais elles ont été poncées. En les traitant et en les photographiant, Reiss fait réapparaître les têtes lithographiées, les signatures. Il révèle l’invisible!» Et Friedrich est condamné.

A travers de nombreux exemples, Nicolas Quinche montre que dès le début du XXe siècle, les bases de la discipline sont posées. «La préservation de la scène de crime, la documentation, les analyses des traces de chaussures, de dents… La technologie permet aujourd’hui d’amplifier l’analyse de ces traces», conclut-il.


«La preuve scientifique est désormais sur un piédestal»

Monica Bonfanti, cheffe de la police genevoise, a été formée à l’institut de criminalistique de Lausanne. Sa licence en poche en 1993, elle a ensuite consacré son doctorat à la balistique. Elle revient sur l’évolution de la discipline et son utilisation actuelle.

Quels sont les éléments mis en place par les pionniers qui sont encore utilisés aujourd’hui par la police?

Les principes de base de la criminalistique sont toujours d’actualité. C’est le cas du principe de l’échange de Locard (1920): «Nul ne peut agir avec l’intensité que suppose l’action criminelle sans laisser des marques multiples de son passage, tantôt le malfaiteur a laissé sur les lieux des marques de son activité, tantôt, par une action inverse, il a emporté sur son corps ou sur ses vêtements les indices de son séjour ou de son geste.» C’est la première citation que l’on apprend à l’Uni. Un autre exemple extraordinaire est celui des empreintes digitales, connues dès le VIIe siècle par les Chinois. Aujourd’hui, plus de 2000 traces digitales sont identifiées en Suisse chaque année.

Comment est utilisée la criminalistique dans la police genevoise?

En vingt ans, la criminalistique a été positivement bouleversée. La preuve scientifique est devenue omniprésente et l’ensemble du corps de Police y est sans cesse confronté. Plusieurs entités, telles que la brigade des cambriolages ou de la circulation routière utilisent, à divers niveaux de compétences, les méthodes et techniques de la criminalistique. Quel que soit le type d’infraction, des recherches de traces sont entreprises pour aider la justice à se déterminer. Le point central de cette organisation est la Brigade de police technique et scientifique (BPTS). Elle compte 37 collaborateurs. En 2013, la BPTS a traité ou contribué à l’exploitation des traces de 6975 affaires dont 4164 cambriolages.

Comment la criminalistique a-t-elle évolué?

De nouveaux moyens de preuve sont apparus (l’ADN par exemple). Les techniques d’investigations ont évolué, leur sensibilité également. Le travail sur les lieux d’une infraction comme en laboratoire prend donc plus de temps. Le niveau de connaissance requis pour mener des enquêtes a aussi augmenté.

Celui du public aussi…

En effet, la criminalistique s’est vulgarisée et sociabilisée. En 1989, personne ne savait ce que j’étudiais! Aujourd’hui, tout le monde connaît. L’un des points positifs des séries télévisées est qu’une victime d’infraction (de cambriolage par exemple) est désormais attentive à la préservation des traces. Le grand public mais aussi les auteurs d’infractions, les avocats, les magistrats connaissent mieux les moyens d’investigations techniques et scientifiques disponibles. Ils exigent des preuves scientifiques et posent des questions précises sur l’interprétation des éléments de preuve. La preuve scientifique est désormais sur un piédestal. Et il n’est plus uniquement question de déterminer la source d’une trace, mais également d’expliquer l’action délictueuse avec les traces prélevées. On a ainsi vu l’émergence de l’étude morphologique des traces de sang, domaine relativement nouveau en Suisse, qui peut permettre la reconstitution d’un événement. M.P. (TDG)

Créé: 13.11.2014, 21h10

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