La traque de la truite est lancée

PêcheDepuis une semaine, la période de protection du salmonidé a pris fin: la pêche en rivière est ouverte. Nous avons suivi deux pêcheurs que tout oppose, mais mus par une même passion.

Louis Zesiger, pêcheur amateur, nous parle de l'ouverture de la pêche en rivière.
Vidéo: Sami Zaïbi

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Louis, fan de la Versoix depuis 6 ans

Quand il se faufile dans les forêts de branches nues, Louis Zesiger a l’habileté du Sioux. Chapeau rond vissé sur la tête et cuissardes remontées jusqu’aux hanches, ce biologiste de 23 ans manie d’une main experte sa canne de 2,70 m à travers la végétation hivernale. Arrivé sur la rive, il enfile ses lunettes polarisantes, qui lui permettent de mieux discerner le fond de la rivière, et propulse d’un habile coup de poignet son hameçon esché d’un petit poisson vers la berge opposée. La traque est lancée.

Attendre tout l’hiver

En ce jour de semaine, Louis devait initialement aller travailler. Mais quand on lui a formulé notre demande de reportage, il s’est rué sur le prétexte pour prendre un jour de congé et retourner vers sa bien-aimée, la Versoix. On sent poindre une intenable excitation, presque une impatience dans ses gestes. C’est que pendant six mois, les cannes sont restées à la cave et les fils désespérément secs. La relation du pêcheur à sa rivière a cela de spécial qu’elle se fait fusionnelle une moitié de l’année et inexistante, ou presque, pendant l’autre moitié. Alors la semaine de l’ouverture de la pêche, fixée au premier week-end de mars, a toujours quelque chose de spécial. On y projette tous les rêves couvés, toutes les stratégies mises au point, toutes les frustrations ruminées pendant l’hiver.

Comme souvent durant les premiers jours de la saison, Louis est jusqu’à maintenant resté bredouille, malgré plusieurs jours de traque depuis l’ouverture. L’eau est encore froide, le poisson léthargique. Difficile de susciter son appétit. Mais aujourd’hui, il a un bon feeling. L’eau est légèrement trouble et s’est réchauffée, c’est bon signe. Un peu en amont de Versoix, le pêcheur mise sur la subtile technique du vairon mort manié, qui consiste à balader le petit poisson acheté en magasin dans les «couloirs» et «trous» où se cachent les salmonidés. «Tout un art», murmure notre Sioux en effectuant de délicats lancer-ramener. Les postes les plus intéressants se situant sous les branchages de la rive opposée, propulser l’appât au bon endroit requiert une précision chirurgicale. De temps à autre, la ligne s’accroche dans les branchages et l’opération de démêlage s’engage difficilement.

Un poisson légendaire

Louis cherche la mythique «Blanche». Il s’agit de la truite lacustre, qui naît en rivière, puis descend se gaver dans le Léman avant de remonter en rivière se reproduire durant l’hiver. Certains spécimens peuvent atteindre presque un mètre pour huit kilos. Avec un peu de chance, l’une d’elles n’a pas encore entrepris son voyage de retour vers le lac. La lacustre est synonyme de patience. Avant la fermeture de la pêche en octobre dernier, Louis a pris une semaine de vacances pour la traquer. Résultat: pas une touche. «La truite lacustre, c’est le poisson de rêve. C’est pour elle que je vais à la pêche. Parfois, des pêcheurs qui en prennent une pleurent de joie, c’est dire si la sensation est forte», confie le mordu entre deux lancers. Lui, il en a attrapé une dans la Versoix, 54 centimètres d’une belle robe blanche piquée de gros points noirs. Elle figure sur sa photo de profil Facebook.

On sent un authentique et profond respect pour le biotope qui l’entoure. Quand un oiseau chante là-haut, il s’arrête, l’admire et nous apprend son nom. «La Versoix représente beaucoup de souvenirs pour moi. Émotionnellement, j’ai un lien fort avec elle, je me bats toute l’année pour sa conservation.» Alors la semaine dernière, quand il trouve une truitelle encore nourrie par son sac vitellin, c’est l’extase. Surtout que la reproduction naturelle ne fonctionne plus très bien dans le cours d’eau, en raison des canicules à répétition et du captage d’eau en amont. La plupart des truites présentes proviennent de pisciculture.

Quand il est l’heure pour nous de revenir à la ville, Louis est encore bredouille. Mais évidemment, un quart d’heure après notre départ, il envoie un SMS: «Premier poisson de l’année: 45 centimètres.» Certes c’est une truite de remise et non une lacustre, mais elle suffit amplement à son bonheur. La saison est enfin lancée.


Alexandre pêche au cadre. Ricardo, en arrière plan. Photo : Laurent Guiraud

Ricardo Da Silva, expert du Rhône depuis 22 ans

À Genève, devant le Bateau-Lavoir, changement d’ambiance. Le vrombissement de la rivière est remplacé par celui des voitures circulant au-dessus de nos têtes, sur le pont de la Coulouvrenière. Ricardo arrive en tenue de ville pour une petite session calée entre deux obligations. Il sélectionne dans sa boîte la mouche la plus adéquate au temps nuageux ambiant, la noue au nylon et fouette d’avant en arrière, dans une gestuelle magistrale, sa ligne qui se dépose précisément à l’endroit souhaité. Dans les eaux limpides du Rhône endigué, il cherche lui aussi la légende d’argent, cette truite qui prend ses reflets altiers et ses kilos en s’engraissant dans le Léman adjacent.

Commes des crevettes

Depuis vingt-deux ans, Ricardo vient presque tous les jours tremper sa ligne dans le Rhône, dès qu’il a quelques minutes, après avoir couché les enfants ou pendant la pause de midi. Pêcher en ville a ses avantages. Fort de toute cette expérience, il a accumulé une connaissance époustouflante du fleuve à Genève. Direction et force du vent, turbidité de l’eau, météo, tous les éléments ont leur importance. Mais le facteur au cœur de l’équation n’est plus naturel. Désormais, c’est le débit du barrage du Seujet qui influence le plus le comportement des poissons, souvent à la défaveur des pêcheurs du Rhône. Ricardo est en rogne contre l’installation, qui a complètement déstabilisé le biotope: «Depuis que le barrage est installé, 90% du cheptel a disparu, en raison des fluctuations de niveau.»

À l’inverse, le passé est glorifié, idéalisé. On y projette l’absence de tous les maux actuels. La pêche y aurait été miraculeuse, la rivière parfaite, et les poissons gigantesques. À chaque lancer, il raconte la prise (ou le décrochage) d’un poisson qui s’est déroulée exactement dans le trou, le couloir ou le contre-courant dans lequel navigue sa nymphe, qu’il confectionne lui-même. Elles sont le fruit d’années de développement. Pour imiter au mieux les gammares, ces petits crustacés dont raffolent les truites, il est carrément allé dans le Rhône, en été, chercher les petites bêtes en retournant des cailloux.

Tout comme Louis, il fait «pomme» depuis l’ouverture, c’est-à-dire bredouille. «Les poissons sont léthargiques, ils ne sont pas encore attablés. La pêche est difficile, mais on y croit. De toute manière, le pêcheur est un éternel rêveur», livre-t-il en scannant le profond cours d’eau. En moyenne, il faut cinq à dix sorties à Ricardo pour mettre au sec une seule truite. Dans le Rhône, c’est encore plus frustrant parce qu’on les voit à travers l’eau cristalline, ces poissons qui font rêver, remuant tranquillement leur queue échancrée dans le courant. Mais lorsque la petite imitation de crevette leur passe devant, elles l’ignorent nonchalamment. Et subitement, devant le Bâtiment des Forces Motrices, Ricardo crie «Touche!», l’extrémité de sa canne ploie. Mais une demi-seconde plus tard, le poisson se décroche. La tension retombe. Le poisson est vainqueur.

L’amitié avant tout

Sur le quai, Ricardo salue les autres pêcheurs, dont certains font comme lui partie du «Geneva Street Fishing Club», qui réunit les adeptes de la pêche de rue. Tous se connaissent, se demandent des nouvelles, de la vie comme de la pêche, car toutes deux sont intimement liées. Le streetfishing rompt avec l’image d’Épinal du pêcheur solitaire et met l’amitié au centre de sa passion. «Au fond, les prises sont secondaires. L’important, c’est de retrouver les copains et de s’évader un moment. Si je n’avais pas ça, j’aurais déménagé depuis longtemps.» Sans poissons au bout de la ligne, les camarades vont les chercher au fond de leur poche. Ils sortent leur smartphone, se montrent les photos des trophées, présentant le spécimen de près, de loin, d’en haut, d’en bas. Ils en parlent comme de conquêtes féminines: on rappelle la date de la prise, l’endroit de la rencontre et comment la belle a été séduite. Véritables talismans, ces souvenirs rappellent, lors des bredouilles habituelles, que le miracle est possible, juste là, maintenant. Si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain.

Créé: 10.03.2019, 22h40

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