Faut-il diminuer le taux d'encadrement dans les crèches?

Débat en VilleLe Grand Conseil a décidé d'augmenter le nombre d'enfants par adulte, afin d'offrir plus de places d'accueil. Scandalisés, la gauche et les syndicats ont lancé un référendum. La conseillère administrative Esther Alder (Les Verts) et Christina Meissner, députée UDC, en ont débattu aux Savoises

De gauche à droite au Café des Savoises: Christina Meissner, Irène Languin et Esther Alder.

De gauche à droite au Café des Savoises: Christina Meissner, Irène Languin et Esther Alder. Image: Laurent Guiraud

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Voulez-vous transformer les crèches en parkings à enfants ?

Christina Meissner (CM): Certainement pas. J’admire toutes les personnes qui travaillent avec les enfants, c’est une lourde responsabilité et l’engagement de Mme Alder est remarquable. Cela étant, il faut élargir notre vision. Il y a un an, les Genevois ont voté pour une adaptation de l’accueil de la petite enfance aux besoins des familles dans un délai de cinq ans. C’est un temps très court et il existe une forte demande. Ce projet de loi, en augmentant le taux d’encadrement actuel de un adulte pour dix enfants de trois à quatre ans à un pour treize, a le mérite de proposer une solution praticable et immédiate. Dans la loi actuelle, il existe déjà la possibilité d’augmenter le ratio à un adulte pour douze enfants. Rajouter un bambin, ce n’est pas rien, mais ce n’est pas insurmontable non plus. Et des dérogations seront admises pour des enfants aux besoins particuliers.

On évoque 370 places supplémentaires sans délai. Séduisant, non ?

Esther Alder (EA): Evidemment, c’est un enjeu important et il y a une pression forte des parents. Mais la décision du Grand Conseil entraîne une péjoration inadmissible de l’accueil: c’est toute l’action éducative des institutions de la petite enfance qui est mise à mal. Une place de crèche n’est pas une place de gardiennage. La tâche pédagogique dévolue au personnel est l’éveil et l’attention portée individuellement à chaque enfant. Cette relation interactive entre l’enfant et l’adulte nécessite du temps et risque de passer à la trappe. Car devoir surveiller treize bambins exige une vigilance permanente. Il y a d’autres solutions pour faire des économies. En Ville, par exemple, on revisite chaque espace de vie enfantine pour voir où on pourrait répondre au besoin de places supplémentaires tout en respectant les normes existantes. Une autre piste serait d’optimiser l’occupation des places existantes, car certains groupes d’enfants sont incomplets, pour cause d’absence ou de maladie. On pourrait aussi créer des abonnements qui permettraient plus de souplesse dans l’occupation de ces places. Enfin, des financements supplémentaires peuvent être trouvés sur la tarification faite aux parents. Aujourd'hui, le seuil maximal de revenu pour le couple parental est fixé à 150 000 francs annuels. Pourquoi le plafonner, alors que certains gagnent beaucoup plus?

Les crèches ne pourraient-elles plus mener à bien leurs missions pédagogiques?

CM: Mais si! Et répéter qu’il n’y aura plus qu’un adulte pour treize enfants au lieu de dix n’est pas tout à fait juste. Il n’y aura qu’un adulte au bénéfice de la formation supérieure. Mais la loi précise qu’en tout temps, les petits doivent être en présence d’au minimum deux adultes. Dire que ceux qui ne sont pas les plus qualifiés n’arriveraient pas à assurer la sécurité des enfants, c’est remettre en question les mamans: elles ne sont pas certifiées, que je sache…

A-t-on besoin d’être bardé de diplômes pour s’occuper des enfants ?

EA: La vraie question est: qu’attend-on d’une structure petite enfance? Elle doit répondre à des besoins éducatifs, de développement psychologique et psychomoteur. Une expérience faite aux Etats-Unis me paraît intéressante. On a conçu un programme sociopédagogique de haute qualité pour des enfants issus de milieux défavorisés. Ils ont été suivis durant tout leur cursus scolaire, comme ceux d’un groupe témoin. Eh bien, à l’âge de cinq ans, ces enfants avaient déjà atteint un niveau élevé en termes de Q.I., et, plus intéressant, à leur majorité, il y avait deux fois plus de filles en formation postobligatoire que dans l’autre groupe cible. C'est la preuve que chaque franc qu’on investit dans l’éducation et la petite enfance porte ses fruits plus tard. Ce n’est pas pour rien que Françoise Dolto disait que tout se joue avant six ans. Les parents ne s’attendent pas seulement à ce que les crèches s’occupent de leurs petits en termes de sécurité et de gardiennage, mais ils souhaitent qu’on leur apprenne à vivre en collectivité, cela participe à l’égalité des chances de bénéficier de telles structures. Aujourd’hui, notre société est très hétéroclite et on a besoin de trouver des ciments communs. Si on doit faire des économies, ce n’est pas dans le domaine de l’enfance.

CM: Ce franc, il faudra le partager à tous les niveaux de la formation. L’école obligatoire, les HES, l’Université: il faudra bien faire des choix. Aujourd’hui, la place de crèche, c’est 40 000 francs par année par enfant en moyenne. Avec ces mesures, on espère arriver à 30 000. Le prochain débat est d’inciter tout le monde à mettre la main à la poche, notamment les entreprises.

Genève a les crèches les plus chères du monde. Ne faut-il pas revoir les normes ?

EA: Aujourd’hui, nous avons besoin d’investir dans de nouvelles infrastructures. On peut questionner leur coût et mettre en place des équipements plus fonctionnels, même s’il ne faut pas négliger les critères liés à la qualité et à la sécurité. Toutefois, ce n’est pas là qu’on va faire des économies énormes.

CM: Mais tout compte!

EA: Je vous signale qu’on a aussi les prisons les plus chères du monde. On est l’un des pays les plus riches du monde et on a les standards qui vont avec.

Actuellement, le taux d’encadrement à Genève est l’un des plus élevés de Suisse…

CM: Oui, et j’ose espérer que les petits Genevois ne sont pas si différents des autres qu’ils ont besoin de conditions particulières. Par exemple les normes européennes recommandent, pour cette tranche d’âge de trois ans, un adulte pour quinze enfants. En Espagne, ça va jusqu’à vingt-cinq. Faut-il vraiment avoir des normes si divergentes à Genève? Il faut savoir raison garder. Si on peut encadrer des enfants sans problème avec des normes moins contraignantes en France ou en Belgique, je ne vois pas quel est le problème de le faire à Genève, qui est encore très loin de ces normes maximales !

EA: Pourquoi toujours se comparer au pire? On peut aussi évoquer le taux d’encadrement dans les crèches suédoises, où il y quasiment la moitié moins d’enfants par adulte que chez nous.

CM: Avoir des enfants, c’est un choix. Responsabilisons aussi les parents, qui devraient passer du temps avec leurs enfants plutôt que de les mettre douze heures par jour en crèche. Il doit y avoir de l’accueil pour ceux qui le désirent mais aussi des facilités pour les familles qui font le choix de garder leurs enfants à la maison. La proposition de l’UDC de défiscaliser les parents qui gardent les enfants à la maison est une bonne option.

EA: Mais les familles n’ont pas toujours le choix, elles doivent faire bouillir la marmite! Cependant, je pense qu’un congé parental d’une année, comme ça se pratique dans les pays du Nord, devrait être envisagé, pour permettre au parent, homme ou femme, d’être auprès de son enfant s’il en éprouve l’envie.

La répartition du personnel va changer. Doit-on craindre des licenciements?

EA: Aujourd’hui le personnel formé constitue les deux tiers des employés. Le projet de loi exige 50% d’éducateurs, l’autre moitié sera composée à 30% de détenteurs de CFC et à 20% d’auxiliaires. Oui, les milieux professionnels s’inquiètent pour leurs postes de travail. Je n’accepterai pas de licenciement ni de péjoration au niveau de la prise en charge des enfants dans ma commune. En Ville, les familles attendent 2000 places. Plus de 1000 nouvelles places devraient être créées pour 2016.

CM: Je ne peux pas imaginer les communes qui se sont fortement engagées pour la petite enfance, comme Vernier, licencier. Il faudra étudier l’aménagement au cas par cas pour faire de la place et accueillir plus d'enfants. Du mobilier peut probablement être changé, l’occupation de l’espace peut être modifiée. Il ne faut pas dire que ce n’est pas possible. Et je rappelle que la loi fixe un cadre: on parle d'un minimum d’un adulte formé pour treize enfants. Si une collectivité publique a la volonté d’avoir un taux d’encadrement plus élevé, c’est permis!

Votre vision de la crèche idéale ?

CM: J’aimerais que les parents aient le temps de pouvoir véritablement s’occuper de leurs enfants. C’est là que se créent les liens essentiels. Une personne étrangère ne remplacera jamais cela. Dans les cas où ce n’est pas possible, l’Etat doit intervenir. Mais la crèche idéale, c’est le nid familial.

EA: La crèche, comme d’autres dispositifs, vient en soutien à la parentalité. Les enfants y apprennent l’éveil aux autres, à vivre en collectivité et se préparent socialement à leur entrée dans la vie scolaire. La crèche idéale prend en compte ces besoins, avec un personnel de haute qualité en termes de formation, qui peut soutenir les parents, détecter certaines problématiques et permettre aux enfants de s’épanouir au mieux. (TDG)

Créé: 07.06.2013, 11h43

Conseillère administrative en Ville de Genève, Esther Alder est en charge du Département de la cohésion sociale et de la solidarité, dont dépend le Service de la petite enfance. L'écologiste défend des crèches de haute qualité et dénonce les «places au rabais» que le projet de loi risque d'engendrer. (Image: Laurent Guiraud)

Députée UDC, Christina Meissner est cheffe de son groupe parlementaire au Grand Conseil. Elle défend les mesures votées par le parlement cantonal le 17 juin, qui permettront, selon elle, de faire des économies et d'offrir davantage de places de crèche sans délai et sans coûts supplémentaires. (Image: Laurent Guiraud)

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Les débats en ville sont menés par notre journaliste Irène Languin. (Image: Pascal Frautschi)

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