Comment j’ai survécu au crash du CEVA

ExerciceUn reporter de la «Tribune de Genève» a pris part à l’accident factice organisé vendredi.

Vidéo: Georges Cabrera

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«Veuillez évacuer dès l’ouverture des portes, il y a de la fumée en queue de train!» Le message a retenti hier peu après 10 h à bord d’un convoi à deux étages, bloqué dans le boyau souterrain du CEVA à la hauteur de la frontière. Je prends congé de mes camarades de voyage. C’est chacun pour soi.

Plus tôt, à l’aube, le rendez-vous pour l’exercice géant était donné au stade de la Praille. Entre deux croissants, nous, 1200 figurants (dont un quart a toutefois manqué à l’appel, apprend-on), avons été répartis, briefés à l’aide d’un micro défaillant et, pour certains, grimés en blessés. Comme volontaire inscrit dès le mois de mai, j’ignorais presque tout de ce qui m’attendait. Me voilà affublé d’une fiche bleue. Je m’appelle Philip Menard, 48 ans. Je devrai évacuer le train et, arrivé à la surface, jouer une intense souffrance due à une épaule luxée. Certains, munis d’une fiche blanche, seront trop blessés pour fuir par leurs propres moyens.

Je bavarde avec mes futurs camarades d’infortune, dont certains viennent de loin. Parmi leurs motivations sont évoqués la curiosité, le vœu de se préparer à un éventuel vrai désastre, l’occasion pour des professionnels du secours et du chemin de fer de passer «de l’autre côté», ou celle de voyager avant tout le monde sur le tronçon CEVA. Alors que, du Bachet à Chêne-Bourg, les nouvelles gares défilent enfin sous nos yeux, mon voisin de compartiment se livre. Xavier, 29 ans, a œuvré quatre ans sur le chantier de Pont-Rouge et découvre enfin l’ensemble auquel il a pris part: «Ça fait quelque chose!»

Le train s’arrête. Son conducteur annonce que nous avons heurté un engin de chantier. Après inspection, il ordonne l’évacuation. Ayant longé les voies et grimpé des escaliers, me voici sur la Voie verte. Un homme en gilet fluo m’ordonne de rejoindre le sol français, tout proche. Je m’y étends, hurlant de douleur, ce qui fait rire mes comparses épargnés par la collision qui passent leur chemin. «Dans la vraie vie, je vous aurais aidé», assure une dame. Un autre gilet m’enjoint de repasser en Suisse où on s’occupera de moi. Geignant de mon mieux, je suis encore ballotté à plusieurs reprises. On finit par m’affubler d’une fiche médicale. Je réclame des antalgiques. En vain.

On m’intime de rallier le nid de blessés, en contrebas. Je refuse: j’ai mal et on me promène! Mais je finis par obtempérer malgré les cris venus du nid: «C’est un mouroir ici, personne ne s’occupe de nous!» On tente la fuite. Mais si les secours sont rares, la police, elle, nous encercle. Nous sommes captifs. Nous jouons nos rôles à fond entre deux fous rires. Mais on persifle aussi en regardant les seuls secours présents entasser devant nous des estropiés. «Faudrait pas que ça arrive en vrai, il serait déjà mort le gars en détresse respiratoire, tout comme la dame qui a perdu son œil», estime ma voisine. «Il y a pas mal de bobets galonnés qui se promènent sans rien faire», fustige un autre naufragé. Pire, la presse (la vraie) débarque, s’appropriant les sauveteurs qui n’ont pas encore trouvé de temps pour nous.

Quatre heures après le choc, je suis enfin gavé de morphine puis transféré vers le poste médical avancé du cycle du Foron. Secouriste, psy, policière se relaient à mon chevet. Mais mon cas n’est pas prioritaire. On s’impatiente alors que l’exercice semble partir en eau de boudin. Apparemment, ce vendredi, de vraies urgences ont accaparé les secours, privant la simulation de médecins, infirmiers ou hélicoptère.

Y a-t-il eu des morts? «Vu comme les choses se sont passées, il y en aurait eu beaucoup dans la réalité», estime une secouriste. Et sa collègue de tempérer: «Dans la vraie vie, des renforts auraient été envoyés.» La morale? Ne prenez pas le train sans vos antidouleurs. On ne sait jamais.


Une simulation binationale inédite

Le bilan de la catastrophe fictive qui s’est déroulée vendredi au cœur du CEVA est tombé en fin de journée. Les secours décomptent 20 personnes décédées, 105 blessés graves et près de 30 blessés légers, et plus de 600 personnes impliquées à des degrés divers. Il n’y a pas que l’évacuation, le tri et la prise en charge médicale des victimes qui ont été joués mais aussi l’encadrement des familles et l’enquête technique et judiciaire. Un hélicoptère a aussi été mobilisé pour l’occasion.

Un exercice grandeur nature intitulé «Confine Tre» qui n’avait pas pour objectif de faire naître des vocations d’acteurs, mais bien de se préparer au pire. Dix mois de préparation ont été nécessaires pour mettre en place l’exercice. Et ils étaient 900 professionnels sur 22 sites à gérer la crise: pompiers, policiers, médecins, ambulanciers, infirmiers et même des membres issus de la Protection civile suisse formés spécialement durant trois jours au soutien psychologique étaient sur place.

Enseignements précieux

Pour corser le scénario, l’accident ferroviaire joué s’est produit au Foron, à la frontière franco-suisse. «La difficulté première est précisément la coordination entre les différents services de secours des deux pays», insiste Philipp Zimmermann, directeur de l’exercice et représentant des CFF et de la SNCF. «Les doctrines de base sont communes entre les deux pays, mais la structure de commandement ou la hiérarchie politique peut être parfois différente», ajoute Birgit Gartner, médecin.

Cette simulation géante n’a pas de précédent, tant du côté suisse que français. Un exercice hors norme pour une ligne ferroviaire qui devrait transformer la mobilité dans la région. Dès le 15 décembre 2019, date de sa mise en service intégrale, le Léman Express desservira 42 gares sur 230 km de lignes. Environ 50 000 personnes devraient emprunter la ligne quotidiennement. Ce sont 240 trains qui circuleront dans les cantons de Vaud et de Genève ainsi que dans la région Auvergne-Rhône-Alpes, dans l’Ain et la Haute-Savoie.

«Les enseignements tirés aujourd’hui ne serviront pas uniquement à traiter un cas de figure comme celui-ci, mais n’importe quel événement de grande ampleur», résume Philipp Zimmermann.

Au total, 100 observateurs étaient présents pour tirer les leçons de la gestion de cette (heureusement) fausse catastrophe.

Lorraine Fassler

Créé: 13.09.2019, 19h34

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