Insolite à GenèveSept artistes choisis «à l’aveugle» s’exposent aux Pâquis
Le curateur malvoyant Roine Kouyo a sélectionné une vingtaine d’œuvres pour orner les murs de l’Hôtel N’vY, rue de Richemont. «Blind Collection» est à voir jusqu’au 22 décembre.

- Roine Kouyo, un curateur aveugle, organise une exposition à Genève.
- Originaire du Cameroun, il quitte son pays en raison de discriminations.
- Il obtient l’asile en Suisse et travaille comme guide pour le MAH.
- L’exposition «Blind collection» offre une perspective unique sur l’inclusion artistique.
L’histoire de Roine Kouyo est digne d’un roman. Le jeune curateur de l’exposition qui se tient actuellement à l’Hôtel N’vy aux Pâquis est aveugle. Son handicap ne l’a pas empêché de choisir les œuvres des sept artistes présentés dans le cadre de «Blind Collection».
Né au Cameroun en 1995, il perd la vue à l’âge de 4 ans à cause d’un glaucome non détecté. Malgré cela, il suit un parcours académique remarquable et obtient un diplôme universitaire en communication.
Passionné par le monde artistique, Roine crée une entreprise, la Compagnie managériale des arts. Après trois ans, il se voit contraint de vendre sa société. «Quelqu’un avait dévoilé mon homosexualité sur les réseaux sociaux et je me suis retrouvé au ban de la société, raconte-t-il. Au Cameroun, elle est interdite par la loi et mes associés ne se sentaient plus en sécurité avec moi.»
Après avoir été plusieurs fois cambriolé, il décide de quitter le Cameroun en 2018 pour venir en Europe. Il obtient un visa pour la Suisse, pays qu’il ne connaît pas. Dans sa tête, ce n’est qu’une destination de transit et son but est d’aller à Paris. Son avocate camerounaise lui conseille de demander l'asile en France, ce qui le surprend: «Je n’étais pas un fugitif, je ne connaissais personne qui avait demandé l’asile, mais j’imaginais qu’on pouvait le faire uniquement en venant d’un pays en guerre et non pour son orientation sexuelle.»
Anges gardiens
Sa demande doit néanmoins se faire en Suisse, premier pays à lui avoir accordé un visa. Roine prend le bus de Paris à Genève, puis le tram, se trompe de destination et arrive à Chancy. Perdu dans la ville, avec sa valise, son sac à dos et sa canne blanche, il est repéré par un homme à sa fenêtre, qui descend dans la rue pour l’aider. On est un samedi et les structures d’accueil sont fermées.
Le jeune homme est amené à l’Hôpital cantonal, où l’infirmière en chef le confie à la police, qui lui trouve un hébergement d’urgence chez Emmaüs pour le week-end. Le lundi, cette dernière le conduit à l’Office cantonal de la population et de la migration pour s’enregistrer.
Roine est alors envoyé à Vallorbe, au Centre fédéral. Les chambres de 6 à 8 personnes ne sont pas adaptées à son handicap et il n’y reste que quinze jours, grâce à une psychologue qui facilite son transfert à Genève. Au foyer de Saconnex, on l’oriente vers l’association Asile LGBTIQ+. L’ergothérapeute qui le suit à l’Association pour le bien des aveugles et malvoyants (ABA) lui dégote un travail de guide au Musée d’art et histoire (MAH). Il assure les visites guidées pour les personnes en situation de handicap.
Médiation à l’aveugle
«On m’envoie à la médiation pour parler d'œuvres d’art que je ne vois même pas, rigole Roine. Je présentais les sculptures du Suisse Henri Presset, au Musée Rath.» Il trouve un refuge derrière ces œuvres qui lui permettent de parler de la souffrance des autres. «Au MAH, je suis tombé fou amoureux de Ferdinand Hodler. C’était un coup de foudre.»
En janvier 2020, il obtient l’asile, se remet aux études et suit un CAS en administration culturelle à la Haute École de musique, puis une autre formation sur le marché de l’art à l’Ifage. Il y rencontre la galeriste Barbara Polla, celle qui l’aide à monter «Blind Collection» aux Pâquis.
C’est aussi en 2020 qu’il découvre l’association cofondée par Thibault Tranquart «Trust to achieve» dont le but est d’intégrer des personnes en situation de handicap dans le monde de travail. Une partie du bénéfice de la vente des œuvres exposées lui sera reversée.
«Une vente aux enchères aura également lieu à Paris au printemps pour donner de la visibilité à notre message d’inclusion, explique Marc Aubert de Trust To Achieve. Grâce aux fonds récoltés, nous pourrons poursuivre notre action.»
Tous les jours jusqu’au 22 décembre à l’hôtel N’vY, à l’heure du déjeuner et du dîner, Roine Kouyo sert de guide aux visiteurs, sur inscription.

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