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Musique genevoiseFuture Faces réveille le tortueux plaisir de Joy Division

Surpris en plein Covid, l’album «Euphoria» glisse comme un gant de velours sur le marasme ambiant. Une invitation à l’hédonisme, selon ses auteurs, Alex Muller et Matt Baumann.

L’Usine, 11 février 2021. Alex Muller et Matt Baumann, alias le duo d’obédience cold wave Future Faces, auteur de l’album «Euphoria» publié chez Roosevelt Records, label cofondé par Matt Baumann.
L’Usine, 11 février 2021. Alex Muller et Matt Baumann, alias le duo d’obédience cold wave Future Faces, auteur de l’album «Euphoria» publié chez Roosevelt Records, label cofondé par Matt Baumann.
Laurent Guiraud

Retour de flamme de la cold wave. Invoquant tous les saints patrons du post punk, Siouxsie Sioux, Ian Curtis et Robert Smith, le duo genevois Future Faces ouvre grand les vannes du pathos monté en sauce, larguant ses bombes glacées sur la face blême du monde ravagé par le Covid. C’est de saison. Ça cogne et gronde comme en 78. Au secours, maman j’ai peur! Dieu que c’est bon, ces retrouvailles inopinées. De la madeleine plein la bouche, merci docteur Proust.

Jouer la cold wave: la recette est parfaitement connue. La réussir, cependant, réclame une maestria certaine. En tirer du grain encore comestible, a fortiori, relève du tour de force. Ou de la nécromancie. Quarante ans précisément après la mise en bière du chanteur de Joy Division, Ian le torturé, modèle absolu de la vocalise d’outre-tombe, Alex Muller et Matt Baumann, le premier au chant, ensemble aux machines, composent une fresque musicale qui, pourrait-on dire, n’a pas pris une ride.

Danse machine

Bien sûr que tout est neuf. C’est même l’intérêt du disque: remise à jour complète de la machine à danser. Eh oui, la cold wave est aussi, surtout, faite pour danser, mieux encore lorsqu’elle embrasse un de ses propres rejetons, l’electro body music: quatre coups lourds portés au sol pour faire onduler les corps. «Quelques plugs sonores sur l’ordinateur, mais des synthés analogiques tout de même: le rapport avec l’instrument physique offre un contact plus… sensuel.» Et ils ont bien raison, nos deux «corbeaux» lacustres.

Corbeaux des années 1980 vêtus de noir de pied en cap. «On ne l’a jamais été, en fait. Personnellement, je n’étais même rien du tout.» Ni gothique en flanelle ni Curiste à rouge à lèvres. Alex est catégorique. Cependant: «J’étais ado, je vivais mes premières sorties à l’Usine, je regardais ces gens de loin, non sans être fasciné. De vrais vampires.» Qu’on songe à l’élégance des bustiers, les poses extraordinaires de dandy blafards. Il n’a jamais pris l’habit, cependant. Mais la voix, oui. Au sortir d’une expérience extrême avec un groupe d’obédience industriel contrarié, HEX (très recommandable album «Hex» publié en 2018 chez Hummus Records, à La Chaux-de-Fonds).

«On voulait retrouver guitares et batterie rock pour se défouler en duo», raconte Alex. Sauf qu’un synthé ou deux se sont immiscés dans le studio. Plus surprenant encore, pour lui surtout, Alex s’est mis au chant. «Je n’ai rien d’un chanteur, pourtant. Je n’ai pas quatre vérités à exposer au monde entier. J’ai pris la voix comme n’importe quel autre instrument. Sinon qu’à force, il faut bien l’avouer, un mode d’expression nouveau pour moi s’est imposé. Peut-être bien que la prochaine fois j’assumerai l’ambition d’un songwriter.»

À deux d’abord, en triturant des fichiers sons sur leur laptop, avant que ne vienne du renfort – Julien Marty, guitariste du groupe rock Animen à la guitare, Ludovic Lacroix, guitariste du groupe metal Promethee (quel éclectisme!), «Euphoria» a pris sa forme définitive. «Ce que nous retenons de la cold wave, de Cure en particulier, poursuit Matt, c’est l’introspection, riche de sens mais brute dans son expression, ramenant en surface autant de joie que de tristesse. Une musique propice au rêve, une musique laissant de l’espace.»

Buffet froid

Future Faces, pour la pochette de son premier opus, a choisi du velours, ainsi qu’une fontaine à absinthe, superbe avec ses robinets miniatures, de même qu’un pavé. Le tout photographié en gros plan couleur. Du meilleur effet dans son format vinyle. Comme la musique, très sombre en apparence, chaque objet raconte à son tour l’état d’esprit de ce duo somme toute assez disert sur les émotions qui l’habitent. Le pavé pourrait renvoyer à cette insoumission propre au punk. Le velours, comme l’absinthe, à une certaine mystique, de subversion politique aussi – «l’objet est une contrefaçon», sourit Matt. Enfin plane sur l’ensemble une forte vapeur d’hédonisme.

«Euphoria», mais oui. Hédonisme, euphorie, voilà qu’on touche au cœur du projet. De l’érotisme? Peut-être, mais cela reste dans le non-dit. Derrière les architectures machinées, derrière la carapace brutaliste, un courant bien plus ancien que la vague postpunk remonte doucement des abysses. C’est une onde de synthés à l’entame de l’onirique «Nation (of Thousand Flags)», des arpèges fragiles au terme du robuste et imposant «Radiant». C’est le romantisme, le visage non moins tourmenté, l’esprit en quête d’absolu Si les Future Faces restent pudiques, attitude très nineties genevoises, ça n’empêche les deux esthètes de préparer des mets subtils, motivé par l’envie pressante de partager un buffet de roi. Même froid. Cette cold wave là n’a rien de réchauffé.

«Euphoria», par Future Faces (Roosevelt Records)