Parlez-Moix d’amour si vous êtes écrivain

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«Je n’ai pas à répondre au tribunal du goût. Si j’étais homosexuel, je ne présenterais pas mes excuses parce que j’aime les hommes.» Voilà l’explication que l’écrivain français Yann Moix a livrée ce matin sur RTL, pour défendre son point de vue publié récemment dans le magazine Marie-Claire. Il y expliquait ne pas pouvoir aimer une femme de 50 ans. «Je trouve ça trop vieux. Une femme de 25 ans a un corps extraordinaire. Une femme de 50 ans n’a pas un corps extraordinaire du tout». Il ajoutait aussi qu’il n’aimait que les «femmes asiatiques». Il n’en a pas fallu davantage pour affoler les réseaux sociaux, scandalisés par le politiquement incorrect de la provocation. Insultes, témoignages de sentiments d’outrage et d’offense et smileys vomissants ont partout éclos. Répondant au même niveau que l’écrivain, l’auteure Colombe Schnek l’a même gratifié d’une photo de ses fesses nues pour lui manifester son mépris, ainsi que pour lui montrer le genre de séant dont il se privait.

«Ce n’est pas de ma faute, je ne suis pas responsable de mes goûts, de mes penchants. Je n’en suis pas fier, c’est plutôt une malédiction», assénait Yann Moix - avec raison - au micro de RTL, prônant sa «parole qui n’est altérée par aucune tricherie». Malheureusement, il ne suffit pas d’être sincère pour être original ou intelligent. Car ce qui dérange, ce ne sont pas les goûts prédéfinis de Yann Moix concernant ses partenaires sexuelles, dont il dit se lasser «après trois mois». Il ne fait là que rejoindre les rangs de tous ceux pour qui les relations humaines ne représentent que des échanges de services. Ce modèle de l’amour commercial basé sur l’offre et la demande est encouragé notamment par les applications de rencontres (qui permettent de choisir les âges, les lieux, l'apparence voire les moyens financiers), la pornographie (qui fonctionne sur la catégorisation des êtres pour répondre à la demande du client), et la publicité. Ta jeunesse contre mon argent, ta beauté contre ma notoriété, ta soumission contre mon ascendant intellectuel qui te rassure. Win-win. Ne manque plus qu’un contrat que les deux parties signeraient, et qui légitimerait ensuite que l’on jette sans scrupules celui qui aurait failli à son cahier des charges. Tu ne m’excites plus assez? Ciao. Tu as perdu ton job et ta position sociale? Bye-bye.

Ce qui dérange véritablement, donc, c’est l’usurpation qu’un homme se revendiquant écrivain fait du mot «aimer». A-t-on vraiment besoin qu’un auteur, dont la fonction est de dresser le portrait d’une société sans être dupe de ses turpitudes, confonde amour et désir? Se répande sur ses goûts de corps féminin que la société de consommation le pousse justement à préférer? Se fasse le chantre de la liberté d’expression pour se rouler dans la satisfaction d’être le jouet de ses propres «pulsions»?

Laissons la plume de Jean-Jacques Rousseau répondre à celle, moins fournie, de Yann Moix sur la question de l’amour. L’écrivain genevois, qui avouait dans Les Confessions quelques penchants dont on ne se vantait pas forcément dans les salons à l’époque, prônait également la sincérité comme vertu cardinale mais défendait un tout autre avis sur la question. «Je ne sais si je m’abuse, mais il me semble que le véritable amour est le plus chaste de tous les liens. C’est lui, c’est son feu divin qui sait épurer nos penchants naturels; c’est lui qui nous dérobe aux tentations. […] Le cœur ne suit point les sens, il les guide. Non, il n’y a rien d’obscène que la débauche et son grossier langage. Le véritable amour toujours modeste n’arrache point ses faveurs avec audace; il les dérobe avec timidité. […] Sa flamme honore et purifie toutes ses caresses; la décence et l’honnêteté l’accompagnent au sein de la volupté même, et lui seul sait tout accorder aux désirs sans rien ôter à la pudeur. Ah ! dites, vous qui connûtes les vrais plaisirs, comment une cynique effronterie pourrait-elle s’allier avec eux ? Croyez-moi, mon ami, la débauche et l’amour ne sauraient loger ensemble, et ne peuvent pas même se compenser», plaçait l’écrivain dans la bouche de Julie dans La Nouvelle Héloïse, un personnage imaginé «selon [s]on cœur.»

Si vous aussi, vous attendez d’un écrivain qu’il élève notre âme plutôt que de revendiquer comme une vertu l’aveu de ses pulsions formatées, ne lisez pas le dernier livre de Yann Moix. Mais plutôt ces auteurs qui nous rappellent que l’on aime lorsqu’on sent l’envie, impérieuse et bouleversante, d’être digne de l’autre, en devenant un être meilleur. Et si la quête d’un tel amour s’avérait justement, ô amis libertins de tout poil, l’aventure la plus folle que vous ayez jamais réalisée? (TDG)

Créé: 08.01.2019, 17h40

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