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Fondation Beyeler«Matisse est l’une de nos expos les plus coûteuses»

L’événement est aussi artistique pour la Fondation de Riehen qui réunit 73 œuvres significatives de l’artiste, si rare en version rétrospective. Visite en coulisses.

A visitor walks past a painting titled «Grand nu couche» by French artist Henri Matisse during a press visit of the exhibition "Matisse - invitation au voyage" at the Beyeler foundation in Riehen near Basel, on September 20, 2024. (Photo by Abdesslam MIRDASS / AFP) / RESTRICTED TO EDITORIAL USE - MANDATORY MENTION OF THE ARTIST UPON PUBLICATION - TO ILLUSTRATE THE EVENT AS SPECIFIED IN THE CAPTION
En bref:
  • L’exposition «Matisse, invitation au voyage» est visible à la Fondation Beyeler.
  • Elle présente des œuvres venues du monde entier, excepté la Russie.
  • La sélection inclut des chefs-d’œuvre rares, plus exposés en Suisse depuis des années.
  • Ce projet colossal a nécessité le soutien de nombreux mécènes et fondations.

Oui… l’impossible est dans l’exposition «Matisse, invitation au voyage», accroché en plusieurs endroits de la Fondation Beyeler. Sans les désigner, le directeur Sam Keller couve du regard quatre scènes d’intérieur, réunies dans une salle, si semblables dans l’art de créer une vie débordante à huis clos et si singulières dans leurs gammes de motifs.

L’oxygène – chez Matisse, on peut dire la couleur, souveraine, sensitive – circule en vase clos. Parfois les fenêtres se fondent dans le décor, parfois intérieur et extérieur fusionnent. Mais jamais cette respiration de peintre n’imite le réel. Jamais elle ne se désolidarise de la présence de l’imaginaire. Et jamais, il y a quatre ans, Sam Keller n’aurait osé rêver réunir un tel quatuor pour célébrer l’art d’un enfant du Nord (1869-1954) qui a trouvé le «bonheur» dans la lumière.

«L’intérieur rouge, nature morte sur table bleue», huile de 1947 venue de la Collection d’art de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, Düsseldorf.

Le miracle s’est répété avec trois versions d’«Intérieur au bocal de poissons rouges» rassemblées sans tomber dans la paresse d’un simple appel à la comparaison. Ou encore avec ces «Nu bleu», découpages stars d’un peintre, âgé, infirme, et astreint à se réinventer un art dans «le dessin avec des ciseaux». Tous dansent, rythmant la dynamique de groupe d’une œuvre obsédée par l’expression. On ressent leur sororité sculptée dans la feuille gouachée, on observe leur émancipation de la planéité, on les envie même d’être si libres d’aller à l’essentiel. 

«Lorsque l’on obtient une pièce, on est super content. Puis vient une deuxième réponse positive. Et même une troisième, alors oui… on devient vite gourmand», jubile ouvertement Sam Keller. Des refus, il y en a eu! C’est le jeu des expositions mais ils décuplent aussi l’énergie des troupes à trouver autre chose. À négocier. À insister, encore.

«Baigneuses à la tortue» (1907-08) illustrent ce désir d’aller à l’essentiel de Matisse.

Les «Baigneuses à la tortue» – une toile aussi synthétique que dense, aussi narrative qu’énigmatique – pourraient en témoigner. Sortant rarement de leur écrin du Saint-Louis Art Museum, elles dopent le pouvoir magnétique de l’ensemble et font oublier les réserves émises par les commissaires de la dernière grande rétrospective Matisse en Suisse – il y a dix-huit ans au même endroit –  convaincus d’avoir «touché aux limites de ce qui est faisable question coûts et assurances.»

Faire sans la Russie

On parle cette fois d’une trentaine de prêteurs pour une septantaine de pièces, arrivées des États-Unis et de toute l’Europe. Mais «La danse» est restée accrochée à Saint-Pétersbourg en audacieux chef-d’œuvre du XXe siècle. Comme la triomphante «Desserte rouge» du Matisse, esprit tutélaire du noyau d’artistes fauves.

«Bien sûr que s’il n’y avait pas eu la guerre, nous aurions sollicité des prêts», réagit Sam Keller. «Mais c’est une question d’intégrité, le moment n’est pas à la collaboration avec des musées de l’État russe. Au début, on a pensé à la difficulté de faire sans, mais avec ce qu’on a obtenu, chuchote-t-il, ces prêts ne manquent pas vraiment pour traverser et raconter près de six décennies de création.»

Une révolution sur à peine dix ans

Et ça commence fort avec «La desserte» (1896-1897), cette héritière des leçons impressionnistes que ses propriétaires ont accepté de prêter pour la première fois en trente ans. En face, l’idée de la couleur, sensation de lumière, se faufile déjà dans le sépulcral «Nu au soulier rose» (1900) avant de s’allumer, jubilatoire dans «La terrasse à Saint-Tropez» ou expérimentale dans la touche divisionniste de «Luxe, calme et volupté», tableau réalisé cette même année 1904. Sans réelle suite, la singularité recherchée n’y étant pas. Matisse va la trouver en voyageant plus loin encore, en Orient et dans l’intensité émotionnelle de la couleur.

A visitor looks at a painting (L) titled «Interieur, bocal de poissons rouges» by French artist Henri Matisse during a press visit of the exhibition "Matisse - invitation au voyage" at the Beyeler foundation in Riehen near Basel, on September 20, 2024. (Photo by Abdesslam MIRDASS / AFP) / RESTRICTED TO EDITORIAL USE - MANDATORY MENTION OF THE ARTIST UPON PUBLICATION - TO ILLUSTRATE THE EVENT AS SPECIFIED IN THE CAPTION

«Montrer l’importance et la fulgurance de ce développement est l’une des raisons majeures de faire une rétrospective», note son commissaire, Raphaël Bouvier. Les paysages, les femmes, les odalisques, les natures mortes, tous les thèmes défilent dans ce parcours qui alterne peintures et sculptures pour souligner la dynamique d’une œuvre autoféconde.

D’ailleurs, il y a toujours un Matisse en diagonale d’un autre, en miroir ou en embuscade, la preuve de l’infinie inspiration de l’artiste autant que clin d’œil ludique du commissaire, voire espiègle. Comme cette nudité allongée qui louche sur une autre, saisie de dos. Ou cette forêt de têtes de bronze qui fondent un même regard à 360 degrés. Ou encore cette silhouette sculptée au mimétisme affiché avec celle du «Grand nu couché».

A visitor looks at a painting titled «Composition (Les velours) (C) by French artist Henri Matisse during a press visit of the exhibition "Matisse - invitation au voyage" at the Beyeler foundation in Riehen near Basel, on September 20, 2024. (Photo by Abdesslam MIRDASS / AFP) / RESTRICTED TO EDITORIAL USE - MANDATORY MENTION OF THE ARTIST UPON PUBLICATION - TO ILLUSTRATE THE EVENT AS SPECIFIED IN THE CAPTION

C’est l’une des icônes du Baltimore Museum of Art et l’une des plus belles prises de l’exposition à la Fondation Beyeler. Et comme pour toutes les autres, excepté les frais de voyage et d’assurance, aucun dollar n’a été déboursé pour obtenir le prêt. La pratique peut avoir cours dans certaines institutions américaines, mais Sam Keller ne marche pas. «Quand on laisse une œuvre voyager, c’est au nom du partage avec le public. L’argent ne doit aucunement être un motif! Nous n’en demandons pas, nous n’en payons pas. Mais on échange très volontiers, c’est ce qui a permis de sortir les pièces du Saint-Louis et de Baltimore.»

«Une expo copieuse»

Être la Fondation Beyeler compte dans la réussite d’une telle rétrospective, le directeur ne le nie pas. Le nom est respecté dans le monde muséal, il a sa confiance et une masse critique de visiteurs qui la leste. Au-delà, il n’y aurait pas d’autres secrets de fabrication si ce n’est celui de pouvoir réunir les moyens nécessaires. Sam Keller admet des valeurs assurances «avoisinant» les 2,5 milliards des Gauguin accrochés en 2015 et présenter ici «l’une des trois expositions les plus coûteuses avec ce même «Gauguin» et «Le jeune Picasso» de 2019. «On a eu besoin de beaucoup de soutiens, appuie-t-il. Sans eux, l’exposition ne serait pas si copieuse.» 

Riehen, Fondation Beyeler, jusqu’au 26 janv, tlj (10h-18h), me (10h-20h), ve (10h-21h). fondationbeyeler.ch