Face aux pluies diluviennes, nos villes sont démunies

Le déluge qui a douché Lausanne et une partie de la Suisse romande cette semaine interpelle. Nos maisons et nos systèmes d’évacuation sont-ils encore adaptés à la réalité climatique?

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La pluie est tombée sur la tête des Romands cette semaine. De Lausanne au Jura en passant par Fribourg, l’ampleur du déluge (41 litres d’eau par mètre carré en dix minutes sur les hauts de Lausanne) a surpris tout le monde et ces images d’apocalypse diluvienne resteront gravées dans les mémoires et dans les statistiques. Dans un monde climatique déréglé, il y a fort à parier qu’au fil des années il pleuvra encore plus fort et plus vite. Dès lors, nos villes, nos bâtiments et nos systèmes d’évacuation sont-ils suffisamment adaptés à ces circonstances exceptionnelles? Il apparaît clairement que non. Le chef de l’état-major du plan de catastrophe de Lausanne, Michel Girod, est formel: «Quand ça arrive, on fait avec et on attend que ça passe.»

Volonté de faire mieux

Face à la météo, donc, il y a d’abord un aveu de faiblesse. À l’impossible nul n’est tenu. «Nous n’avons quasi aucune chance contre la force des éléments, admet Denis Froidevaux, chef de l’état-major vaudois qui gère les situations extrêmes. Nous partons perdants et ne pouvons que subir. Nous ne pourrons jamais garantir une sécurité absolue à la population.» Il signale toutefois que le canton de Vaud se prépare depuis une dizaine d’années aux épisodes météo violents, qu’il s’agisse d’orages, de canicules ou de grands froids. Analyse et cartographie des risques, formations, exercices, il y a une volonté de mieux faire face aux dangers naturels.

D’autant qu’en milieu urbain, selon le Vaudois, la situation est encore plus délicate. «L’urbanisation croissante, l’occupation du territoire et la densification compliquent les interventions lorsque nous sommes confrontés à des événements de ce type. Regardez seulement en termes de mobilité: sur le trafic routier et ferroviaire, les impacts sont considérables.» Pour Nicolas Borgognon de MeteoNews, la topographie de Lausanne a aussi joué. «C’est une ville en pente et donc très rapidement, les torrents ont dévalé les rues. Dans une cité plate comme Genève, l’impact aurait été différent. Il y aurait sans doute eu davantage de caves inondées. C’est ce qui s’est passé dans le Jura cette semaine, même si les sols calcaires jurassiens absorbent mieux l’eau. Si la surface est argileuse, elle pompera moins et ça restera en surface.»

«Ce n’est pas un problème de tuyauterie»

Michel Girod n’est pas près d’oublier ces images saisissantes de canalisations qui refoulent et de geysers jaillissant au cœur de Lausanne. «Techniquement, nous ne pouvions rien faire. Impuissants, nous devions juste attendre la fin des intempéries. L’eau, c’est comme l’électricité, ça prend le chemin le plus court et ça s’enfile partout. Notre système d’évacuation des eaux claires répond à 99% des cas. Ce n’est pas une question de calibrage de tuyauterie. Il est irréaliste de construire des voies d’évacuation avec des diamètres de deux mètres.»

L’exemple bernois

Au niveau cantonal, on se base sur les statistiques sur dix ans pour adapter le plan général d’évacuation des eaux (PGEE). Tout en relevant le caractère extraordinaire du déluge du siècle, le chef vaudois de la division de l’eau, Philippe Hohl, détaille les mesures qui ont été prises par la Ville de Berne et dans certaines zones européennes à risque. «Dans le sud de la France, où ce genre d’événements météorologiques est courant, le dimensionnement urbain est différent. L’aménagement des routes et des trottoirs est pensé en fonction afin que l’eau ne pénètre pas dans les bâtiments. Autre exemple: à Berne, au bord de l’Aar, qui inonde régulièrement la partie basse de la ville, il y a un système de protections métalliques des maisons.» N’est-ce pas imaginable à Lausanne? «Peut-être qu’il faut initier la réflexion, mais repenser tout le dimensionnement de la ville, c’est clairement impossible. On pourrait imaginer que les entrées des magasins soient légèrement surélevées.»

Dans ses réflexions, le canton de Vaud, par la voix de son responsable de l’eau, estime qu’il intègre et anticipe les incertitudes liées au dérèglement climatique: «Nous réfléchissons à donner suffisamment de place en élargissant nos cours d’eau. Par ailleurs, nous imaginons des scénarios en simulant des débordements. Nous guidons ensuite cette eau dans les zones les moins vulnérables afin qu’elle produise le moins de dégâts possible. Mais dans les surfaces construites, il faut bien l’avouer, c’est plus compliqué.»

Créé: 16.06.2018, 23h00

Évaluation des dégats

Un coût de 5 millions à Lausanne

Les intempéries de cette semaine ont laissé des traces. Tour d’horizon des dégâts et des régions les plus touchées en Suisse romande.

Vaud: Lausanne, mais aussi Yverdon, a été fortement impactée. À Lausanne, les pompiers, la protection civile et les différents services de la ville ont procédé à plus de 530 interventions. Il s’agissait pour l’essentiel d’inondations, mais aussi
de coulées de boue, de chutes d’arbres, de pavés soulevés
et d’amoncellements de gravats. Les dégâts sont estimés à environ 5 millions de francs.

Fribourg: Deux gros orages ont touché le canton dans la nuit de lundi à mardi. Plus de 100 interventions ont été effectuées, principalement pour des inondations et des fermetures de routes. Aucun blessé n’est à déplorer. Ces interventions se sont déroulées dans les districts de la Gruyère, de la Sarine, de la Singine et du Lac, a indiqué la police cantonale fribourgeoise.

Genève: Il est tombé 44 mm d’eau mardi à Genève, dont 12 mm en l’espace de 10 minutes seulement. Le Service d’incendie et de secours (SIS) de la Ville de Genève a effectué une vingtaine d’interventions mardi entre 18 h 30 et minuit pour des inondations dans des bâtiments. Les communes de Genthod, Versoix et Bellevue,
sur la rive droite du lac, ont été particulièrement touchées.

Jura: En trois heures, 76 mm d’eau sont tombés à Movelier. Ce sont les communes de Courroux et de Vicques, près de Delémont, qui ont été les plus touchées par les intempéries. En Ajoie, la Vendline est sortie de son lit, inondant en particulier le village de Bonfol. Plusieurs routes du canton ont été momentanément fermées au trafic après avoir été submergées.

Les orages seront plus violents

C’est la question à un million de dollars: les fortes pluies qui se sont abattues sur plusieurs régions de Suisse ces derniers jours sont-elles le résultat du réchauffement climatique? Doit-on s’attendre à de plus en plus de précipitations et de plus grande intensité?

Les météorologues ne se mouillent pas. Ils répètent tous à l’unisson que l’épisode exceptionnel qui s’est produit à Lausanne (41 mm d’eau en 10 minutes le 11 juin, nouveau record de Suisse), par exemple, ne peut pas être lié directement à la hausse des températures et résulte de conditions météo particulières: une dépression faisant remonter de l’air chaud et humide depuis la Méditerranée.

«Si on constatait durant plusieurs années de suite des pluies diluviennes à la même période, alors on pourrait établir un lien de causalité, mais ce n’est pas le cas», explique le climatologue Martin Beniston. La courbe du niveau de précipitations ne grimpe pas de la même manière que celle des températures, qui pointent, elles, clairement vers le haut depuis plusieurs décennies. La température annuelle moyenne a augmenté de près de 2 °C en 150 ans.

Le mois de mai et le début du mois de juin très humides que l’on a vécu ne seront pas la norme à l’avenir. «D’après les résultats des modèles climatiques, on devrait plutôt se diriger vers des étés secs et caniculaires, un petit peu comme en 2003 et en 2015, indique Martin Beniston. Un été sur deux d’ici à la moitié du siècle devrait être au moins aussi chaud que l’été caniculaire de 2003.»

Tout va bien donc et nous pouvons tous tranquillement retourner à nos barbecues (couverts de crème solaire)? Pas vraiment. Une atmosphère chaude contient plus d’énergie, ce qui augmente le risque de phénomènes extrêmes, relève Nicolas Borgognon, de MeteoNews. En chauffant, l’air est aussi capable de contenir plus d’humidité. «Il se dilate et peut absorber plus d’eau, comme une éponge», illustre le météorologue.

En clair, il ne pleuvra pas forcément plus en rythme annuel, mais lorsque des perturbations se produiront, les précipitations risquent bien d’être plus intenses. «On part sur des étés plus secs, mais avec des orages très violents», résume Christophe Salamin, de MétéoSuisse. À très court terme en tout cas, on peut ranger les parapluies. L’humidité a été chassée par la bise et dès lundi, les prévisionnistes tablent sur un retour du grand beau et sur des températures estivales.

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