L’appel de la neige

L'or blanc est capricieux. Idéalisé et redouté, l'hiver joue avec nos sentiments. Allons à la rencontre de celles et ceux dont le métier est profondément lié à la neige.

Texte: François Modoux
Photos et vidéos: Odile Meylan
Publié le 6 janvier 2018

«Toujours plus de gens arpentent la montagne en hiver, mais les accidents dans des avalanches restent stables et le nombre des victimes n’augmente pas», se réjouit Gian Darms. Modeste, le jeune Grison ne s’attribue pas les mérites de ce bilan favorable. Indirectement, il y contribue pourtant un peu. Il a fait de sa passion pour la neige son métier: prévisionniste avalanches.

Employé à l’Institut fédéral pour l’étude de la neige et des avalanches (SLF) à Davos, Gian Darms est un des sept experts qui produisent deux fois par jour le bulletin d’avalanches. Cette information sur les niveaux de danger dans les grandes régions alpines est la référence que consultent les professionnels de la montagne et les amateurs de poudreuse. L’Internet et le numérique ont amplifié l’audience du bulletin. On le consulte sur le site du SLF. Mieux, on le télécharge sur son smartphone grâce à l’application whiterisk, portail du SLF pour s’informer, apprendre et interagir avec des spécialistes sur le thème des avalanches en Suisse. «Le public est en général mieux informé sur les dangers que par le passé», se réjouit Gian Darms. Revers de la médaille, il observe aussi une attitude consumériste qui peut favoriser la prise de risque: «On paie volontiers 1000 francs pour un set de matériel incluant le sac à airbag et le détecteur de victimes d’avalanche, ce qui peut donner un faux sentiment de sécurité. Mais on rechigne à prendre des cours pour se former à évaluer soi-même les dangers et à prendre les bonnes décisions.»

Quand une tragédie survient, Gian Darms sait garder ses distances: «Je ne le prends pas personnellement. Notre bulletin n’est qu’un outil d’aide à la décision. Sur le terrain, chacun prend ses responsabilités.» Le Grison sait trop bien que même des professionnels aguerris peuvent se laisser surprendre par une coulée inattendue. «Le plus tragique, c’est peut-être quand des personnes se sont aventurées en toute ignorance des dangers auxquelles elles s’exposaient.»

Gian Darms, 33 ans, est un enfant de la montagne. Il a grandi à Ruschein, près de Flims. Il est gymnasien chez les Pères bénédictins de Disentis quand les grandes avalanches de 1999 isolent la vallée de la Surselva, provoquant la suspension des cours. Au même moment, des coulées de neige XXL endeuillent Evolène. «J’étais fasciné par la puissance de ces avalanches. Ça a été le déclic, j’ai décidé d’étudier les dangers naturels pour devenir prévisionniste avalanches.» Il étudie la géographie à l’Université de Zurich, travaille une année dans un bureau d’ingénieurs et dès qu’il en a l’occasion, en novembre 2011, il rejoint le SLF à Davos.

Il y arrive avec une riche expérience de terrain. Car, parallèlement à ses études, il a travaillé aux Grisons comme patrouilleur, sécurisant les pistes et pratiquant le minage des pentes. Un jour, il est emporté par une avalanche: «J’ai été à moitié enseveli. Plus de peur que de mal! C’est une piqûre de rappel, une invitation à la prudence et à l’humilité.»

J’étais fasciné par la puissance de ces avalanches. Ça a été le déclic.

Un réseau d'observateurs

Gian Darms est responsable du réseau de 70 observateurs que le SLF rémunère, modestement, pour délivrer chaque jour des observations détaillées sur l’état du manteau neigeux dans leur région: hauteur de la neige, qualité des cristaux, dureté des couches, température et humidité de la neige. Ces informateurs réalisent tous les quinze jours le test du bloc glissant, «le père de tous les tests du manteau neigeux». On isole un bloc de neige de 2 mètres de large sur 1,5 mètre de haut dans une pente présentant une déclivité d’environ 30 degrés, le seuil pour le départ spontané d’une coulée. Le but est de déterminer s’il existe des couches fragiles et dans quelle mesure les ruptures de plaques importantes peuvent se propager dans ces couches fragiles.

Ce jour de décembre, Gian Darms se trouve dans le somptueux cirque de Parsenn, près du Weissfluhjoch.

Le manteau neigeux mesure 40 centimètres

Le prévisionniste avalanches isole un bloc de neige dans une pente exposée au déclenchement spontané de plaques.

Gian Darms taille un profil de neige à la pelle et stimule, mais sur une surface un peu réduite, le test du bloc glissant.

Le test du bloc glissant est le «père des tests» pour évaluer la résistance du manteau neigeux.

Prise de la température de la neige en profondeur.

Evaluation de la forme des cristaux.

Observation de la taille des grains de neige dans les différentes couches accessibles une fois le profil de neige dégagé.

Le but est de déterminer s’il existe des couches fragiles.

La méthode a été développée dans les années 1970 en Suisse. Guide de montagne et spécialiste des avalanches, Werner Munter en a été le promoteur avant de l’abandonner, la jugeant insuffisante et lui préférant la méthode dite de réduction des risques. Entre Werner Munter, figure charismatique et polémique, et le SLF, les relations furent tendues à une époque. «Le consensus est revenu, assure Gian Darms. Le bloc glissant est un test standard reconnu au niveau international, à condition de le considérer comme un test important mais pas suffisant pour évaluer la solidité du manteau neigeux à un endroit donné.».

Des modèles numériques

L’équipement et les techniques des prévisionnistes avalanches ont peu évolué depuis quelques décennies, souligne Gian Darms. Récemment, de nouvelles technologies sont engagées dans la recherche sur la qualité de la neige. Le Graal, c’est de modéliser le manteau neigeux et son comportement associé à des variables météorologiques. Gian Darms s’en réjouit: «Ça avance vite et un modèle fiable délivrera bientôt sa propre évaluation des degrés de danger par région. Cette information sera un deuxième avis pour le prévisionniste responsable de rédiger le bulletin d’avalanches.» Sur le terrain, le randonneur ou le freerider, aussi informé soit-il, sera toujours seul à décider: je me lance ou je renonce.

Dans la salle de rédaction du bulletin d’avalanches, à l’Institut SLF de Davos. L’évaluation des degrés de danger est la synthèse de plusieurs informations: neige fraîche et accumulée, vent, température, observations sur le terrain.

L’Institut pour l’étude de la neige et des avalanches, c’est 140 collaborateurs au total, mais aussi 25 doctorants issus principalement des sciences naturelles et des sciences de l’ingénieur, et une dizaine d’étudiants stagiaires.

La Confédération assure la moitié du budget de l'institut, qui avoisine les 16 millions de francs. Le reste des ressources est acquis en vendant des services ou en participant à des projets de recherche financés par des tiers – économie privée, fonds européens, etc.

Environ 16 millions de visiteurs par an consultent le portail internet de l'institut. Outre le bulletin d’avalanche quotidien en hiver, on y découvre des rapports divers sur tous les projets de recherche menés par l’Institut. Par exemple sur les méthodes d’enneigement artificiel. Sur les propriétés de glisse de la neige - les compétences du WSL sont très demandées par l’industrie et les fédérations sportives pour optimiser la glisse des skis. Sur les relations climat-neige.

En Suisse, 25 personnes meurent chaque année dans des avalanches, une moyenne calculée sur la longue durée. Le chiffre, stable, descend à 23 si l’on restreint aux vingt dernières années. Plus de 150 avalanches impliquant des personnes sont signalées chaque année. Dans les cas les plus graves, quand les personnes sont enfouies sous la neige, une personne sur deux survit. Dans 90% des cas, l’avalanche a été déclenchée par la personne ensevelie

Un outil pour canonner sans exagérer

Les images de bandes de neige artificielle traçant une ligne blanc brunâtre dans les alpages verts en fin de saison, quand plus personne ne skie, n’ont pas aidé à faire accepter les canons. Ceux-ci se sont toutefois imposés en dépit des réticences écologiques initiales qui s’exprimaient avec vigueur. Des domaines comme Arosa-Lenzerheide ou Laax canonnent plus de la moitié de leurs champs de ski.

Ce mal nécessaire, admis pour perpétuer le ski dans les Alpes, pousse aujourd’hui à améliorer la gestion de l’enneigement artificiel. L’Institut pour l’étude de la neige et des avalanches de Davos (SLF) est dans le coup. Il est un des partenaires du projet européen Prosnow, volet d’une série de recherches menées sous le label: «Une économie plus verte».

«Il doit être possible d’économiser jusqu’à 30% de l’eau utilisée par les canons à neige», déclare Pirmin Ebner (en photo ci-dessous). Diplômé de l’EPFZ en physique de la neige. Cet Allemand de 31 ans coordonne le groupe de scientifiques du SLF impliqué dans Prosnow.

L’objectif principal est de réduire la consommation d’eau et d’électricité. Pirmin Ebner détaille l’enjeu: «Jusqu’à présent, on a produit la neige de culture au jour le jour, quand la météo le permettait, c’est-à-dire quand le froid s’installait. Une gestion rationnelle, donc fine, suppose de mieux anticiper les besoins et de les croiser avec tous les paramètres de la fabrication de neige de culture.»

Le manque de données est à l’origine du manque d’anticipation. Pour faire mieux, huit stations pilotes dans l’arc alpin participent à Prosnow. Arosa-Lenzerheide est la station suisse retenue. Sous la houlette de Météo-France, qui a la haute main sur tout le projet financé par la Commission européenne via le programme Horizon 2020, douze partenaires européens tentent de relever le défi. Chercheurs, fabricants de canons à neige et exploitants de remontées mécaniques collaborent dans ce projet qui vient de démarrer pour trois ans.

En s’appuyant sur des prévisions météorologiques à plusieurs jours et climatiques sur la saison, en répertoriant des données d’enneigement sur les pistes (hauteurs de neige mesurées, images satellites), il s’agit de proposer un outil d’aide à la décision pour les stations. Si le futur modèle remplit ses promesses, les stations pourront canonner, mais sans exagérer. Elles peuvent espérer un petit gain d’image et de moindres dépenses. L’enneigement artificiel coûte à la station d’Arosa-Lenzerheide entre 5 et 6 millions de francs par an

Son joker abattu, il progresse vers la zénitude

François Perraudin a surmonté son accident «en dialoguant avec celui qui veille là-haut». Leçon de sagesse par un guide de montagne à l’épreuve du risque.

Deux ans ont passé depuis l’accident. François Perraudin a digéré, il peut témoigner sans culpabilité ni crainte d’être jugé. «J’ai pris un sacré coup sur la patate», lâche le Bagnard, 61 ans, guide de montagne depuis 1981. Dans le métier, en Suisse romande, il est une référence. Un pédagogue et un conférencier recherché, notamment sur la gestion des risques. Cheveux en bataille, sourcils broussailleux, le verbe franc, il confesse: «L’accident, ça n’arrive pas qu’aux autres.»

C’est la neige qui a piégé François Perraudin. Dans la vie d’un guide, assure-t-il, l’hiver est la saison «la plus délicate» à traverser. Aux jeunes, il enseigne la devise: «Expert, méfie-toi. L’avalanche ne sait pas que tu es un expert.» Autrement dit: le risque zéro n’existe jamais et la coulée peut surprendre le professionnel le plus aguerri. Parce que la stabilité du manteau neigeux n’est pas une science exacte.

Ce jour-là, le 29 avril 2015, les conditions pour le ski en haute altitude sont excellentes. François Perraudin accompagne une amie en terrain connu: «son» massif des Combins, «le petit Himalaya des Bagnards». Ils sont en route pour effectuer des prises de vues. Un peu plus tôt, ils ont skié le raide couloir sous le col du Moine, sur une neige compacte et dure. Ils progressent crampons aux pieds, skis sur le sac, sous le Combin du Meitin, empruntant un autre couloir présentant la même exposition et une qualité de neige semblable au précédent. «J’ai choisi l’itinéraire le plus prudent, contournant un éperon rocheux», se souvient le guide. Une plaque à vent, deux mètres de large, cède sous leur passage. Surpris, les deux alpinistes perdent l’équilibre et sont entraînés dans la pente sans être enfouis sous la petite coulée.

Ils dévaleront le couloir vertigineux, sur 150 mètres. François Perraudin a voltigé par-dessus l’éperon rocheux, ce qui l’a fracassé; son amie a passé juste à côté. Victime d’un traumatisme crânien et de multiples fractures sur le côté gauche à la jambe et au bassin, le guide est en état de choc, inconscient, quand son amie peut déclencher les secours. Il se réveillera aux soins intensifs à l’Hôpital de Sion.

La question clef et le débriefing

«Ai-je commis une faute?» François Perraudin s’est bien sûr posé la question cent fois. Aurait-il pu repérer cette sournoise accumulation de neige? Et aurait-il alors anticipé qu’elle risquait de céder? Il évoque le débriefing post-traumatique, «essentiel pour avancer». Avec les proches, avec celle qu’il accompagnait, avec les secouristes, avec des collègues guides. Mais ce n’est qu’un bout du chemin.

«Le travail d’introspection pour retrouver confiance et surmonter le choc, tu le fais seul. Ça m’a pris une année.» Il fait une analogie avec les Cafés Mortels de l’ethnologue Bernard Crettaz: «J’ai beaucoup dialogué avec celui qui veille là-haut, ça m’a aidé.» Et cet aveu: «Je pensais être croyant, j’avais fait baptiser mes enfants à l’Hospice du Grand-Saint Bernard. Mais c’était enfoui. J’apprends à redécouvrir la foi.» L’épreuve a révélé des besoins de spiritualité. Elle a changé la perspective: «Tu prends conscience de la richesse de la vie. De l’importance des proches.»

Plus humble et encore plus prudent qu’avant l’accident, François Perraudin se sait miraculé: «Dans une vie de guide, on a un joker. Je l’ai abattu.» L’accident le pousse à encore mieux comprendre la neige et sa dynamique mystérieuse. Il reprend des cours pointus sur le risque d’avalanche. Il recherche un dénominateur commun à tous les pratiquants de la poudreuse en hiver et trouve du plaisir dans la transmission de ses connaissances du risque d’avalanche: «Le plus gratifiant de mon métier, c’est partager. Je suis un passeur.»



Né d’un père avocat et d’une mère institutrice, François Perraudin a grandi à Sion. Le ski, une passion dès l’enfance, l’a conduit à embrasser la montagne dans toutes ses dimensions. Trois décennies qu’il guide, photographie, écrit, filme, raconte l’alpe, les cimes et ceux qui y vivent. Son parcours est celui d’un autodidacte, curieux de tout, créatif et jaloux de son indépendance. «Je suis un intello de la montagne», souligne celui qui obtint jadis au Poly de Zurich son diplôme d’ingénieur en sciences naturelles. «Mes parents songeaient pour moi à un métier sérieux. J’y suis allé surtout pour comprendre les forces naturelles qui ont sculpté les sommets.»

«Le vrai repos est dans le mouvement»

Toujours occupé à de nouveaux projets qu’il mène avec le soin de l’artisan, il cite le poète Maurice Chappaz: «Ainsi je vais, le vrai repos est dans le mouvement.» Increvable? 62 ans en janvier prochain, il conserve du plaisir à guider, mais cherche à partager un plaisir esthétique plutôt que l’exploit sportif. Il dit non s’il ne se sent pas à l’aise avec le projet de course. Il assume aussi des choix qui le cataloguent «vieux jeu». Il a par exemple banni l’héliski il y a dix ans: «Ne pas avoir la fibre pour l’environnement, c’est couper la branche sur laquelle on est assis.» Le sac à dos airbag qu’un client lui a offert reste à la cave: «C’est bon pour les patrouilleurs et les freeriders, surexposés au risque de coulée. Moi, je veux rester capable d’apprécier le danger et d’écouter mes tripes. Je ne me lance pas si c’est trop risqué.»

L’an dernier, François Perraudin a consacré un ouvrage à la spiritualité vécue dans la montagne. Ce travail lui a été proposé par la Congrégation des chanoines du Grand-Saint Bernard qui, bientôt, fêtera ses 1000 ans de présence en montagne. C’est arrivé peu après l’accident, alors que lui-même se reconstruisait. «Il n’y a pas de hasard», confie le guide. Il croit aux cycles dans la vie. Le sien est de progresser sur le chemin de la zénitude.

QUESTIONNAIRE À LA PRÉVERT

– Flocons de neige ou grand froid?
– Les flocons. La promesse de belles courses à ski.
– A Noël, vacances sur l'alpe ou une plage sous les cocotiers?
– Les vacances des autres, c’est toujours une période de travail pour moi, dans la montagne.
– La Laponie ou la mer en hiver?
– Je suis clairement terre, alors la Laponie. Mais voir en hiver les icebergs au Groenland, ce n’est pas pour me déplaire.
– La Brévine ou la Sibérie?
– L’appel du lointain, la Sibérie. Cela me rapproche du Nord Est chinois, dont j’ai ramené des souvenirs épatants à la suite d’un long séjour professionnel.
– Hiberner ou faire ripaille?
– Faire ripaille. En prenant soin de moi.
– Châtaignes ou cochon?
– La châtaigne, sous toutes ses formes. Ce matin, c’était en confiture sur les tartines.
– Aspirine ou grog au rhum?
– Je ne suis pas trop porté sur l’alcool. Punch aux pommes!
– Cheminée ou poêle habillé de pierre ollaire?
– Je me chauffe avec un poêle à pierre ollaire.
– Boules de neige ou causerie au coin du feu?
– Quand on a passé toute la journée dans la neige, pas besoin de prolonger avec une bataille de boules de neige. Sans hésiter : le plaisir de se retrouver autour du feu, pour la convivialité et le repos réparateur.
– Zermatt ou Arolla?
– Arolla pour son caractère authentique. Même si j’ai d’excellents amis à Zermatt que je retrouve toujours avec plaisir.
– Ski ou raquettes à neige?
– Le ski. Une passion depuis l’enfance, qui m’a amené à aimer la montagne.
– Schuss ou virages serrés?
– Virages serrés. Vieux jeu, avec élégance.
– Bernhard Russi ou Erhard Loretan?
(long silence). Cela va surprendre, je choisis Russi. Pour sa classe et sa longue carrière brillante et exemplaire. Ceci quand bien même j’ai beaucoup de respect pour l’alpiniste incroyable que fut Erhard, que j’ai connu personnellement.
– Fourrure de renard ou polaire et Gore-Tex?
– Laine de mérinos!
– Heure d’hiver ou heure d’été?
– L’heure d’été. Quand on part pour des grandes courses, ça permet de se lever un peu moins tôt ! Et les longues soirées d’été sont tellement agréables.
– Ours ou yéti?
– L’ours. Je n’ai jamais rencontré le Yéti.

Elle capte la neige comme un coup de pinceau

Céline Jentzsch photographie le grand froid, la glace éphémère, le manteau blanc qui couvre la taïga. Et l’homme aux prises avec la rudesse de l’hiver. Des images aux couleurs caressantes, telles des aquarelles.

Comme tous les enfants, elle a adoré voir tomber la neige. Ses yeux bleu gris brillent d’un éclat transparent quand elle raconte «la magie des flocons», cette «danse féerique» dont elle «ne se lasse pas». De ses hivers de gosse dans un village alsacien au pied du massif des Vosges, elle cite un souvenir ludique: «Après le passage du chasse-neige, on creusait des igloos dans les murs volumineux que faisaient les amas de neige sur les bas-côtés!»

Le nom de la photographe Céline Jentzsch est associé à l’hiver. À la neige et à la glace. Non qu’elle ait décidé de se dédier à capter les froids d’acier qui figent la nature et mettent l’homme à l’épreuve. Elle a aussi ramené des images colorées de ses voyages au sud, en Inde et en Afrique. Mais ses travaux les plus connus, distingués par des prix et plébiscités par le public, racontent l’hiver extrême du Grand Nord: la vie autour du lac Baïkal en Sibérie; le quotidien des éleveurs de rennes en Mongolie.

Traversée en traineau du lac Khövsgöl, ou petit Baïkal. Photo: Céline Jentzsch

Réparation sur les eaux gelées du lac Khövsgöl, également surnommé la «perle bleue de Mongolie». Photo: Céline Jentzsch

Une femme mongole en route pour le festival de glace. Photo: Céline Jentzsch

Photo: Céline Jentzsch

Photo: Céline Jentzsch.

Photo: Céline Jentzsch

Photo: Céline Jentzsch

Un détail de glace capturé au lac Baïkal, en Sibérie. Photo: Céline Jentzsch

A la rencontre des Tsaatans, les tout derniers éleveurs de rennes de Mongolie. Photo: Céline Jentzsch

Cette Française venue vivre en Suisse, d’abord en Gruyère et, depuis un an, aux Mayens-de-Chamoson, avoue «une fascination pour la pureté des grands espaces enneigés». Mais elle souligne derechef: «C’est compliqué de photographier la neige, de restituer la douceur et la palette des nuances subtiles du manteau blanc.»

On s’en doute, photographier dans le froid polaire est aussi une épreuve. Les boîtiers modernes résistent bien aux très basses températures, l’être humain souffre davantage. Déclencher les images par moins 30 degrés est un supplice pour les doigts peu habitués à des températures si extrêmes. «On affine son équipement, on devient plus habile, on trouve des trucs pour ne pas toujours enlever les moufles en duvet qui couvrent une double paire de gants fins», témoigne la photographe. Autre obstacle cité par l’Alsacienne: «Avec plusieurs couches superposées d’habits, le photographe est entravé dans ses mouvements. Il ne peut pas chipoter avec les réglages. C’est parfois frustrant.»

Un «voyage initiatique»

Lors de son voyage en hiver en Mongolie, à la rencontre des Tsaatans, ces éleveurs de rennes menacés de disparition, Céline Jentzsch a eu la chance de s’enfoncer profondément dans la taïga. Elle évoque un «parcours initiatique», digne d’un conte, avec sa féerie et ses angoisses.



La lente progression à dos de renne dans un paysage immaculé. La neige sèche comme du sucre cristal. Le cliquetis sourd des sabots sur le sol. Ses doigts enfoncés dans le poil épais de la bête pour les réchauffer. La glace vive, fragile miroir veiné de nervures turquoise. La forêt figée dans le gel. La lumière caressante. L’attention à la moindre odeur. Et dans ce paysage vierge, la menace du loup dont les traces nettes imprimées dans la neige trahissent la présence. La perspective oppressante de passer plusieurs nuits dans un tipi par moins 15 degrés – ce qui revient à dormir dans son congélateur…

De ce reportage aux confins de la Mongolie est né Un hiver avec mon renne. Cette série d’images est sans doute la plus originale qu’ait réalisée Céline Jentzsch. En surexposant chaque cliché, elle a créé un effet d’étrangeté. Les détails se dissolvent, la pureté de la blancheur cotonneuse ressort de manière accentuée. «Le procédé restitue mieux l’ambiance du froid intense, la blancheur omniprésente, le sentiment d’évoluer hors du temps», commente la photographe. Pour ce travail, elle a reçu le Prix du Public au Salon de la photo 2017 de Paris.

Les vertus de la peinture

Céline Jentzsch, 43 ans, est venue tardivement et par étapes à la photographie. Elle s’est appuyée sur sa longue pratique de la peinture: «Cela m’a sensibilisée à l’harmonie des couleurs et au cadrage.» Ses images ont le velouté de l’aquarelle. Le graphisme de certaines vues flirte avec l’abstrait. Ses photos lui ressemblent: elles respirent la douceur, la contemplation et une empathie assumée pour les hommes et les femmes dont elle saisit le quotidien frugal en le magnifiant. Ne voit-elle pas la photographie comme «un passeport pour le sourire»?

Sa mère lui a donné le goût pour la décoration, l’esthétique, les beaux objets. Avec son père, elle a beaucoup bricolé. Les vacances en famille étaient consacrées à des activités au contact de la nature, guidées par la découverte de paysages nouveaux, la curiosité pour les habitants locaux, leurs modes de vie et leurs coutumes. Ce bagage a forgé son désir d’arpenter le monde. Affinant sa technique et multipliant les expériences au fil des voyages, elle a consacré toujours davantage de temps à la photographie. Jusqu’à risquer récemment le saut de renoncer à son travail administratif chez Swiss. Elle est désormais à 100% une photographe-voyageuse, la réalisation d’un rêve.

Cet hiver marque une étape. Avec son compagnon, Samuel Bitton, connu pour ses panoramas spectaculaires de montagnes, Céline Jentzsch a ouvert le 1er décembre à Montana la galerie Evana, contraction d’évasion et nature. Les deux photographes y présentent et vendent leurs œuvres. En 2018, ils uniront pour la première fois leurs talents dans un projet photographique au long cours, qui les conduira jusqu’en Chine. Dès juillet, ils embarqueront dans un vieux camion transformé pour la vie nomade. Les deux artistes se feront-ils concurrence? Céline croit plutôt à la rencontre féconde de leurs regards complémentaires: «Lui, la nature; moi, l’homme dans son écrin.»

QUESTIONNAIRE À LA PRÉVERT

– Flocons de neige ou grand froid?
– Le grand froid associé à la lumière translucide, qui crée des ambiances incroyables. Le flocon pour la merveille esthétique des structures physiques de la neige qui font des motifs délicats, beaux le sont des tapisseries. Je suis familière du grand écart, sensible aux vastes horizon mais aussi adepte de la macrophotographie qui se concentre sur les détails de l’infiniment petit.
– A Noël, vacances sur l'alpe ou une plage sous les cocotiers?
– Noël blanc! Avec toutes les traditions qui vont avec : les petits gâteaux, la décoration, le sapin, les odeurs comme la cannelle et le clou de girofle. J’aime ce moment associé à des rituels, des traditions.
– La Laponie ou la mer en hiver?
– La Laponie, avec les images de cartes postales, la neige et les rennes, une dimension féerique, les contes.
– La Brévine ou la Sibérie?
– J’aime bien La Brévine, avec son décor des sapins qui peut créer cette impression que l’on perd ses repères, un peu comme dans la taïga. Mais la Sibérie, c’est autrement plus fort comme aventure. Le froid y est plus sec, plus intense, et l’expérience de se détacher de notre quotidien occidental y est plus totale.
– Hiberner ou faire ripaille?
– Je suis attirée par l’expérience de se retirer un hiver dans une cabane au milieu de nulle part, comme l’a vécue et racontée Sylvain Tesson. Se retirer avec pour principale compagnons une volée de livres. Arrêter de courir, prendre le temps de dormir, de lire, de méditer, d’écouter la nature: j’en rêve parfois.
– Châtaignes ou cochon?
– Châtaignes.
– Aspirine ou grog au rhum?
– Un bon grog, ça fait toujours du bien. Mais quand je ne suis pas en forme, si la grippe ou les maux de tête m’affaiblissent, je suis contente de pouvoir avaler une aspirine.
– Cheminée ou poêle habillé de pierre ollaire?
– La cheminée, pour la magie du feu dans l’âtre.
– Boules de neige ou causerie au coin du feu?
– D’abord les boules de neige, puis parler du prochain voyage au coin du feu.
– Zermatt ou Arolla?
– Joker! Je ne connais pas Arolla...
– Ski ou raquettes à neige?
– Je pratique les deux avec plaisir. La glisse sportive, c’est ludique, tonique. La randonnée à skis ou en raquettes, c’est une expérience contemplative, tous les sens en éveil. Un moment privilégié pour observer la nature et écouter le silence.
– Schuss ou virages serrés?
– Les deux!
– Bernhard Russi ou Erhard Loretan?
– L’alpiniste. Le temps passé en Gruyère, j’ai entendu parler d’Erhard et vu un beau film qui faisait son portrait. Je ne pratique pas l’alpinisme mais mon trek au Laddak a été initiatique, j’ai tout de suite aimé cette vie rude et authentique en Himalaya.
– Fourrure de renard ou polaire et Gore-Tex?
– La fourrure de renard, j’en ai porté en Mongolie, pour me tenir chaud. Là-bas c’est ordinaire, et c’est d’une efficacité incroyable. Mais jamais je ne voudrais en porter ici. On est bien dans nos habits modernes.
– Heure d’hiver ou heure d’été?
– Heure d’été, pour les soirées qui s’étirent.
– Ours ou yéti?
– Ours. Dans la taïga.

Le «général Hiver» de La Chaux-de-Fonds

Le grand manitou du déneigement dans la plus haute ville du pays est coïnventeur d’un produit biodégradable destiné à sécuriser les trottoirs enneigés.

Un geste de la tête, une poignée de main, un mot amical: tout le monde salue Joseph Mucaria quand il arpente les rues de La Chaux-de-Fonds coiffé de son légendaire stetson. Quand l’hiver et les frimas reviennent, le déneigement, c’est sa responsabilité. «J’entame mon 31e hiver à la neige, un sacerdoce», déclare celui que l’on surnomme le «général Hiver». Le voyer-chef de la commune s’interdit de prendre un jour de vacances de décembre à fin mars: «Je ne me vois pas partir skier alors que mes gars vont à la neige.» Le grand froid lui convient, dit-il avec son accent traînant des Montagnes neuchâteloises. C’est peu dire que le bambin arrivé en cachette de Sicile dans la cité horlogère, en 1958, s’est assimilé à son biotope.

Son père, maçon, était saisonnier quand il fit venir sa famille sans autorisation. Les enfants furent dénoncés, conduits au train par les gendarmes et renvoyés en Italie. Rebelote dès que le droit au regroupement familial fut reconnu à l’immigré. Ce jour de février 1963, quand Joseph posa le pied sur le perron de la gare de La Chaux-de-Fonds, en sandalettes et culottes courtes, il avait 8 ans.

Les classiques moqueries racistes sur le chemin des écoliers ne l’ont pas traumatisé. Joseph Mucaria évoque une enfance heureuse. Une adolescence centrée sur la boxe. Il se fait un nom sur le ring, devient un espoir national. «J’ai boxé pour la Suisse contre l’Italie à Turin!» Le métier d’architecte restera un rêve inaccessible. Un job de contremaître chez Stuag, ex-Implenia, ne lui apporte pas tout ce qu’il espérait. En 1986, l’ingénieur communal lui parle du poste de voyer-chef, il postule, on le choisit. «Je ne l’ai jamais regretté.»

L’entretien des routes dans une ville à la montagne devient en hiver une mission stratégique. Joseph Mucaria, qui a du charisme et la fibre d’un chef de meute, excelle en grand manitou d’une administration gestionnaire de la neige. Son royaume: 225 km de routes, dont 115 au centre-ville. Et 94 km de trottoirs. Altitude: entre 1008 et 1157 mètres. La mobilité de 39’500 habitants et 12’000 pendulaires et frontaliers dépend de l’efficacité de ses troupes.

Une mobilisation de 160 employés

Dès son premier jour, le voyer-chef a tenu la chronique locale de la neige. Chaque chute de flocons est mesurée et consignée dans de petits carnets, aujourd’hui sur ordinateur. Suivent les détails administratifs: combien d’hommes ont été engagés, avec quels moyens. L’hiver 1998-1999 fut le plus neigeux de son ère, avec une chute cumulée de 5,96 mètres.

Lui-même se décrit en homme d’ordre, aimant les principes et les règles. Il détaille les différents scénarios de mobilisation. Tout est réglé comme une mécanique horlogère. L’«alarme 40», qui met tout le personnel dehors, est actionnée quand le bulletin météo prédit que la chute de neige dépassera 7 centimètres. Jusqu’à 160 employés s’activent alors dans les rues dès 3 heures du matin. «Un scénario à 80’000 francs pour la Ville…», dit le chef du Service des espaces publics.

Subit-il des pressions aux économies? «Pas sur la neige! Pour que l’économie tourne normalement et pour la sécurité des plus fragiles, le déneigement rapide et efficace est une évidence.» En cas de pépin, il reçoit les doléances des usagers: «La reconnaissance du public pour le travail de la voirie existe. Mais les râleurs ont le coup de fil facile.»

Les fameuses «mesures hivernales» – des interdictions de parquer pour faciliter le passage des chasse-neige – sont une éternelle source de tensions avec les automobilistes. Gare à celui qui laisse sa voiture au mauvais endroit à la mauvaise heure: il est amendé. Si l’auto doit être emmenée à la fourrière, les frais (480 francs) sont pour l’usager. «La grande majorité des automobilistes jouent le jeu. Mais les réfractaires augmentent. Sans doute un effet de l’individualisme ambiant.»

QUESTIONNAIRE À LA PRÉVERT

– Flocons de neige ou grand froid?
– Le froid ne me dérange pas du tout. La neige, c’est la cause de soucis, mais c’est mon travail: je dois être prêt à faire face!
– A Noël, vacances sur l'alpe ou une plage sous les cocotiers?
– Depuis 31 ans que je travaille à la Ville de La Chaux-de-Fonds, je n’ai jamais pris de vacances en hiver. C’est la haute saison pour moi. C’est le moment fort où il faut orchestrer l’engagement des hommes sur le terrain, pour déblayer la neige et sécuriser le réseau routier. Je ne me vois pas partir en vacances à cette saison, impossible!
– La Laponie ou la mer en hiver?
– La Laponie. Je connais un peu la Suède, mais je découvrirais volontiers le Nord de la Scandinavie.
– La Brévine ou la Sibérie?
– En voisin, en ami, La Brévine ! On se connaît, on se comprend, on s’entend bien.
– Hiberner ou faire ripaille?
– Faire ripaille. Je suis un bon vivant, j’adore cuisiner.
– Châtaignes ou cochon?
– Les deux me vont.
– Aspirine ou grog au rhum?
– Un grog, bien dosé…
– Cheminée ou poêle habillé de pierre ollaire?
(Il sort un pavé en pierre ollaire d’une serviette déposée derrière son bureau.) La pierre ollaire! A la fin de l’année, j’offre des pavés comme celui-ci à quelques employés du service particulièrement méritants. On met la pierre dans le feu de cheminée, elle se charge de chaleur puis on la dépose sur une table et on grille la viande dessus. Une belle tradition.
– Boules de neige ou causerie au coin du feu?
– Boules de neige! J’en ai fait des batailles avec mes cinq enfants dans les parcs de La Chaux-de-Fonds!
– Zermatt ou Arolla?
– Zermatt, on y pratique le ski de piste très haut, jusque sur les glaciers. C’est particulier d’évoluer sur un glacier.
– Ski ou raquettes à neige?
– Le ski de piste. L’effort physique à la montée, ce n’est pas pour moi. J’ai fait un infarctus il y a dix ans, depuis je dois me ménager. La dernière fois que j’ai fait de la raquette, j’ai senti que j’étais peu bien. Il faut savoir écouter son corps.
– Schuss ou virages serrés?
– Droit en bas, avec conviction. Comme dans tout ce que je fais: je me fixe un cap, et je m’y tiens.
– Bernhard Russi ou Erhard Loretan?
– L’élégance du grand champion de ski. Je ne suis pas du tout alpiniste.
– Fourrure de renard ou polaire et Gore-Tex?
– Polaire et Gore-Tex! Les habits fonctionnels, efficaces, ça aide pour accomplir son travail en extérieur.
– Heure d’hiver ou heure d’été?
– L’heure d’hiver. J’ai développé une affinité toute particulière à l’hiver.
– Ours ou yéti?
– L’ours. Et pas n’importe lequel. Le grizzly, le plus beau des ours sauvages.

La vie locale dans la neige a rempli sa besace d’anecdotes. Il rit de bon cœur de ces habitants qui sortent en pyjama pour déplacer leur auto; des sorties de boîtes qui finissent dans le tas de neige… ou dans les égouts parce que le chasse-neige a malencontreusement déplacé un regard, ouvrant un trou béant sur le trottoir.



Le copeau de bois dans sa saumure

Sa fierté, c’est d’avoir coïnventé un produit naturel destiné à sécuriser les trottoirs enneigés: le copeau de bois trempé dans sa saumure à base de chlorure de magnésium. Là, il est intarissable. L’idée lui est venue en découvrant qu’un Japonais répandait des coquillages concassés sur la neige. «Ça m’a fait tilt. J’ai songé au bois, ressource abondante et naturelle dans nos contrées.»

Le copeau chaux-de-fonnier est breveté sous le nom Stop Gliss Bio. Il est biodégradable, économe en sel, donc moins corrosif. Il offre une alternative économique au gravier dont le recyclage en décharge après nettoyage coûte un saladier. Dispersé à bon escient, le copeau offre une sécurité accrue aux piétons, assure le voyer-chef.

En Suisse, des commandes ont été passées par quelques stations de montagne. À l’étranger, l’intérêt est embryonnaire. La ville d’Oulu, en Finlande, a testé le copeau et en est satisfaite. Les villes de Québec et de Montréal, en phase d’essai, donnent des retours favorables. Des contrats se discutent avec trois États canadiens.

Joseph Mucaria, 62 ans, a fait valoir son droit à la retraite anticipée. Il fait son dernier hiver, puis deviendra «consultant en viabilité hivernale». Il veut partager son expérience et promouvoir ses copeaux. En attendant, la Ville distribue gratuitement de petites bouteilles PET remplies du produit magique qui fait fondre la neige sur les trottoirs. Sa «mucariette» en poche, le citoyen est invité à disperser les copeaux devant son domicile, où la voirie ne passe pas. Le réseau de cassettes remplies de bouteilles est alimenté chaque jour. «Ceux qui pensaient que j’avais pété un câble se sont tus. Mon idée a déjà fait des émules au Japon.»

Il vend la perfection aux princes et aux fous de glisse

Benedikt Germanier veut réinventer Zai et ses skis célestes. Pour assurer la pérennité de la marque, il l’ouvre à la mode. Les vêtements sportifs seront le nouveau terrain d’une même quête d’excellence et d’exclusivité.

En langue romanche, zai signifie dur, résilient. C’est ce qu’on dit d’un paysan qui n’a que la peau sur les os, mais se montre résistant comme le granit. Par analogie, un mélange de vigueur, de robustesse et d’élégance minimaliste constitue l’ADN des skis Zai. De ces lattes exclusives, fabriquées aux Grisons depuis 2003, les esthètes et les fervents de glisse disent que ce sont les meilleurs skis du monde. Et les plus beaux. Les plus chers aussi: chaque modèle coûte entre 3300 et 9800 francs. Sur la liste de 6000 clients figurent des princes, une star mondiale du tennis, d’anciens champions de ski, des CEO et des hommes d’affaires suisses, européens, russes, américains.

Zai s’est imposé en couturier du ski avant-gardiste. Des procédés de fabrication totalement inédits ont été explorés et mis en œuvre au service de produits pensés pour tutoyer la perfection. Une aventure qui respire la suissitude, ancrée dans la vallée de la Surselva au cœur des Alpes, où se rencontrent créativité, high-tech et minutie sur le modèle des manufactures horlogères. Mythifiée dans la presse internationale spécialisée, l’histoire de Zai se conjugue pourtant depuis le début avec précarité. Les difficultés financières chroniques se sont aggravées ces deux dernières années.

Le ski Zai, fabriqué à 1000 exemplaires par an pour le sommet du haut de gamme, n’échappe pas à trois freins, explique le CEO de la société, Benedikt Germanier. Primo, l’industrie du ski a fait des progrès, le client achète aujourd’hui de très bonnes lattes pour moins de mille francs. Deuzio, le public exigeant a moins envie de posséder, il veut trouver sa paire de skis fétiches prêts à  l’usage en arrivant à son hôtel favori à Zermatt, Saint-Moritz, Courchevel ou Vail. Tertio, les journées skiées diminuent partout en raison du réchauffement climatique; le produit de luxe n’y échappe pas.

«Le rôle d’un chef est d’agir pour garantir la pérennité de son entreprise», déclare Benedikt Germanier. Grand, svelte, musclé, le CEO de Zai a un sourire lumineux et la voix douce. Il lui revient de se montrer zai à l’heure de choix existentiels. Les chiffres rouges poussent à agir et à réinventer la marque pour la libérer du trend défavorable, explique celui qui dirige la société depuis 2009.

Avec les grands de la mode

En octobre dernier, Benedikt Germanier a annoncé au personnel de la fabrique de Disentis que la production des skis serait transférée en 2018 sur un autre site. «Assurément dans les Alpes», assure le CEO. Il songe à créer un «laboratoire Zai, plus efficace et plus intime» que l’actuelle fabrique. Et il ajoute: «Nos clients cosmopolites nous suivront même si nos skis ne sont plus produits à Disentis. Ils sont attachés à la marque.» Sa deuxième priorité, c’est ouvrir Zai à la mode. Il y travaille, multiplie les contacts avec de potentiels partenaires de l’industrie du luxe. Quelques essais concluants avec notamment Moncler, Loro Piana, Bentley ou Hublot donnent de l’espoir. «Conçus comme des œuvres d’art, nos skis sont cultes. Nous allons produire une ligne de vêtements sportifs déclinant la philosophie Zai et taillés pour séduire une clientèle en quête d’exclusivité et d’excellence.»

Le CEO songe à une «capsule» d’une dizaine de produits pour hommes et femmes, qui seront disponibles, en franchise, dans quelques adresses exclusives des capitales et stations chics du monde global. La diversification devrait doubler le chiffre d’affaires, à 5 millions de francs. La marge bénéficiaire escomptée sur les futurs habits, plus grande que sur les skis, aidera à trouver l’équilibre économique. Benedikt Germanier sonne le repli au réalisme: «Nous avons poursuivi un idéal, mais ce n’est plus tenable. Nous n’avons pas été assez attentifs à nos charges et à nos résultats financiers, cela ne peut plus durer.»

QUESTIONNAIRE À LA PRÉVERT

– Flocons de neige ou grand froid?
– Depuis petit, j’ai aimé le froid. Mais les flocons c’est quelque chose de très spécial. La neige qui tombe, ça donne une autre perspective sur notre environnement, nos paysages, nos vies. Cela change le monde!
– A Noël, vacances sur l'alpe ou une plage sous les cocotiers?
– Bien sûr le voyage vers les pays exotiques, c’est une liberté plaisante. Mais pour les Fêtes de Noël, j’ai besoin d’autre chose. C’est un moment singulier. J’ai envie de me retirer du bruit quotidien, de l’agitation du monde. J’aime ce moment pour me retrouver en tout petit cercle avec les êtres aimés. A l’obscurité correspond un besoin de cocooning.
– La Laponie ou la mer en hiver?
– La Laponie, pour ses étendues immenses couvertes de neige. Je suis allé une fois avec un client pour faire une randonnée à ski très longue, plus de 100 kilomètres. On se perd dans cette immensité et c’est un sentiment magique.
– La Brévine ou la Sibérie?
– La Sibérie, pour l’appel des grands horizons nouveaux. J’espère y aller un jour!
– Hiberner ou faire ripaille?
– Les deux. Cette année, en raison des difficultés qu’a traversées ZAI, je suis plus attiré par l’envie d’hiberner. Se retirer pour prendre du recul et recharger les batteries.
– Châtaignes ou cochon?
– Les châtaignes. Un bien culturel immense.
– Aspirine ou grog au rhum?
– J’ai toujours un tube d’aspirines avec moi. J’en avale une assez facilement si je ressens une douleur. Comme hier par exemple: mon genou me faisait mal, et ça m’a aidé tout de suite un peu!
– Cheminée ou poêle habillé de pierre ollaire?
– La pierre ollaire, c’est beau, naturel, ca conserve la chaleur. J’ai un poêle à pierre ollaire à mon appartement de Rabius, dans la Surselva. La pierre, vert sombre avec les nervures qui font des dessins étranges, vient de cette vallée. C’est un artisan local qui l’a travaillée pour fabriquer l’objet. L’hiver, après le ski, j’aime m’assoir au pied du poêle et me lover contre la pierre encore chaude.
– Boules de neige ou causerie au coin du feu?
– Une partie de boules de neige. Pour le jeu!
– Zermatt ou Arolla?
– Question piège! J’adore Zermatt, un site extraordinaire pour le ski. C’est aussi une destination exclusive où je soigne mes contacts avec des clients. Mais le coeur me pousse plutôt vers Arolla, village de montagne authentique, dans un cadre imposant. Une cousine a été la première femme à gravir la face nord du Pigne d’Arolla.
– Ski ou raquettes à neige?
– Le ski, sans hésiter. Pour le plaisir de la glisse. En comparaison, la raquette à neige, c’est ennuyeux.
– Schuss ou virages serrés?
– Virages de slalom géant. Tourner avec le frisson de la vitesse.
– Bernhard Russi ou Erhard Loretan?
– Bernhard Russi pour l’élégance du skieur. Il était parfait sur ses skis toujours parallèles, stables, suivant une ligne claire, esthétique. J’ai aussi un respect immense pour l’alpiniste Loretan, qui était une force de la nature, un athlète infatigable.
– Fourrure de renard ou polaire et Gore-Tex?
– La fourrure de renard. Le choix du produit naturel qui tient toujours chaud. J’ai skié une fois sous la pluie avec un pull en laine naturelle, j’étais mouillé, mais c’était une humidité chaude. Aucun tissu artificiel n’apporte la même protection et le même plaisir.
– Heure d’hiver ou heure d’été ?
– J’ai besoin des deux. J’adore le soleil et le froid. Il faut l’hiver pour profiter ensuite de l’été, et il faut l’été pour se réjouir de l’arrivée de l’hiver.
– Ours ou yéti?
– L’ours, énorme, puissant, capable de franchir 100 km par jour. Un animal fascinant.

Simon Jacomet, le génial bricoleur de la Surselva, l’artiste qui a fondé Zai en refusant tout compromis sur la qualité, a décidé de se retirer. Benedikt Germanier le regrette et soupire: «On organise une entreprise autour des besoins des clients, et pas pour satisfaire les exigences radicales d’une seule personne, aussi brillante soit-elle.»

De Wall Street à Disentis

Manager au parcours atypique, Benedikt Germanier, 51 ans, compte déjà mille vies. Il est un sportif accompli depuis son adolescence, passée en Argovie. Enseignant de tennis, puis de ski, ce fou de poudreuse a finalement étudié l’économie, «pour calmer mes parents qui voulaient pour moi une formation convenable». Puis il est chercheur pour la BNS sur les flux financiers globaux quand les bourses se mondialisent. Plus tard, il s’engage pour Credit Suisse et UBS comme spécialiste des monnaies et assiste les traders de la banque d’investissement, à Londres et à New York. Il est en poste aux États-Unis quand la crise des subprimes révèle l’insouciance des traders et la vacuité de leurs modèles, conduisant l’économie mondiale au bord du gouffre. Écœuré par ce «monde artificiel, où tout se résume au fric et au statut», Benedikt Germanier choisit alors de rentrer au pays pour mener un projet entrepreneurial. Ce sera Zai. Au croisement du sport, de la finance, du marketing et de la clientèle globale: les riches et les superriches.



Zai à un carrefour, c’est un moment «éprouvant mais excitant», dit le manager. «J’aime les crises. Elles nous forcent à devenir encore plus créatifs, tout simplement meilleurs.» Aussi à l’aise sur la Bahnhofstrasse de Zurich que dans le petit village de Rabius, dans la Surselva, où il possède un pied-à-terre modeste, ce père de quatre enfants est fondamentalement ouvert à la nouveauté, aux ruptures, aux modes de vie contemporains, aux promesses des jeunes talents. Il philosophe: «Ce qui nous a conduits où nous sommes peut devenir un obstacle pour aller plus loin. Le reconnaître réclame un immense effort culturel. C’est la condition pour rebondir.»

«Il faut profiter de la neige quand elle est là. C’est la leçon du réchauffement climatique»

La climatologue Martine Rebetez a établi que la fonte au printemps est le principal facteur explicatif de la diminution du manteau neigeux partout dans les Alpes.

La neige tourbillonne sur les Préalpes fribourgeoises. Pâturages blancs; premières traces de ski sur les pentes du Pralet; froid mordant. Le 13 novembre dernier, l’hiver faisait son retour, avec son cortège d’images merveilleuses et d’attentes hédonistes. Porté au vagabondage joyeux, enclin à la désobéissance naturaliste, je me plaisais à songer que cette irruption brutale de la saison froide faisait la nique au réchauffement climatique. C’était réconfortant. La climatologue Martine Rebetez eut vite fait de me ramener à la raison: «Il faut profiter de la neige quand elle est là, c’est la grande leçon du réchauffement.»

Aussi loin que l’homme observe et documente le temps qu’il fait sous nos latitudes, la fréquence des chutes de neige a toujours été aléatoire. Elle le reste. «Tout est possible sous notre climat tempéré où les masses d’air se succèdent en provenance du nord comme du sud en toutes saisons», explique Martine Rebetez. Le climat qui se réchauffe n’empêche pas de très grosses chutes de neige en tout temps, d’octobre à avril; ni des périodes de grand froid pimentant nos hivers. Ce qui change? «La durée du manteau neigeux se ratatine partout, à toutes les altitudes.»

Des chiffres spectaculaires

C’est frappant en plaine, où la couverture de neige sur le Plateau est devenue rare et éphémère. C’est aussi le cas en moyenne et haute altitude, dans les montagnes. Publiée en septembre 2016, une étude menée par l’équipe de Martine Rebetez, qui est Professeure à l’Institut fédéral WSL et à l’Université de Neuchâtel, a levé les derniers doutes à ce sujet. Et documenté l’étendue du phénomène: il est spectaculaire. «La variabilité des précipitations explique qu’il a fallu beaucoup de temps pour mesurer avec précision l’effet de la hausse des températures sur la durée du manteau neigeux en altitude», remarque la climatologue.

Les chercheurs ont analysé l’enneigement de onze stations de MétéoSuisse, toutes dans les Alpes entre 1000 et 2500 mètres. Elles enregistrent des mesures quotidiennes 365 jours par année. Ils ont pu travailler sur une longue période de mesures complètes, de 1970 à 2015.

Le travail de sape de la fonte

«Les chiffres sont implacables», note la chercheuse. La neige arrive aujourd’hui en moyenne douze jours plus tard qu’en 1970. Et la fonte de la neige est beaucoup plus précoce au printemps. Elle est accélérée par la température: en moyenne déjà deux degrés de plus qu’il y a 45 ans. Avec pour effet que le manteau neigeux disparaît 25 jours plus tôt qu’en 1970. Les stations situées entre 1140 et 2450 mètres ont perdu neuf jours d’enneigement par tranche de dix ans. La hauteur maximale annuelle de la couche de neige a diminué en moyenne de 25% en un demi-siècle.

Martine Rebetez ausculte depuis plus de 30 ans la relation entre climat et enneigement sous nos latitudes. Son intuition que le réchauffement, phénomène global et planétaire, allait avoir de sérieux effets en Suisse remonte au milieu des années 80. Elle était alors étudiante en géographie à l’Université de Lausanne. «Je lisais, littéralement, la hausse des températures sur les courbes des relevés météorologiques que j’avais entrées manuellement dans l’ordinateur.» C’est le moment où la communauté scientifique commence à prendre la mesure de l’ampleur du réchauffement climatique à venir, avec l’augmentation de l’exploitation du pétrole et du charbon. Avant 1980, des chercheurs pensaient plutôt que le climat se refroidissait.

La tendance lourde du réchauffement n’est plus contestée. Il faut faire avec. Et surtout ne rien déduire d’une forte chute de neige précoce. En 2016, un mètre de neige était tombé dans les Préalpes et dans les Alpes vaudoises début novembre; puis cinq jours de foehn avaient tout poutzé et il n’avait plus neigé jusqu’en janvier, gravant dans nos mémoires le souvenir d’un hiver sans neige.

QUESTIONNAIRE À LA PRÉVERT02

– Flocons de neige ou grand froid?
– La neige! Pour le toucher, une expérience sensorielle unique. Le crissement des pas dans la neige, le glissement des skis, un bruit agréable, enchanteur. Je trouve particulièrement beau le duvet de neige qui blanchit les sapins. Et la lumière tonique quand le soleil brille sur un manteau neigeux, elle me remplit d’énergie.
– A Noël, vacances sur l'alpe ou une plage sous les cocotiers?
– Un break dans les Préalpes! C’est là que je me ressource le mieux. Même une mince couche de neige suffit pour partir à peaux de phoque dans les prairies ; et les températures restent agréables par rapport aux hautes altitudes. On peut sortir même dans la tempête, et si la neige manque, on peut y faire des balades magnifiques au soleil.
– La Laponie ou la mer en hiver?
– A choisir plutôt la Laponie qui doit être très spectaculaire, mais en réalité je me lasse vite d’un relief plat et sans montagnes.
– La Brévine ou la Sibérie?
– J’adore la Brévine. J’ai travaillé sur le climat de ce lieu, fier d’être la Sibérie de la Suisse. C’est vrai qu’on y a mesuré des températures inférieures à ce qu’on trouve en haute altitude. Des -40 degrés! Mais les habitants y sont tellement chaleureux. J’aime l’accueil en toute simplicité des habitants du Jura en général.
– Hiberner ou faire ripaille?
– L’hiver, quand je fais du ski de randonnée, j’ai besoin de manger deux fois plus qu’en été. Alors sans hésiter: faire ripaille!
– Châtaignes ou cochon?
– Châtaignes. Sous toutes leurs formes.
– Aspirine ou grog au rhum?
– Je repousse toujours le plus tard possible le recours aux médicaments, quels qu’ils soient. Un grog peut être efficace mais je préfère un bon vin chaud.
– Cheminée ou poêle habillé de pierre ollaire?
– Poêle hydraulique. J’en ai fait installer un chez moi. C’est un poêle à buches associé à des panneaux solaires thermiques. Les deux équipements chauffent l’eau de la maison, pour le circuit de chauffage et l’eau courante. En décembre et janvier, le poêle complète les panneaux solaires lorsque le ciel reste trop longtemps couvert ; c’est une solution qui permet d’éliminer totalement les combustibles fossiles.
– Boules de neige ou causerie au coin du feu?
– Les deux me procurent autant de plaisir, ça dépend quand et avec qui.
– Zermatt ou Arolla?
– Difficile de les départager. Les deux stations sont complètement différentes et ont leur propre charme.
– Ski ou raquettes à neige?
– Le ski de randonnée est mon sport préféré. C’est stimulant et équilibrant. C’est en progressant à skis dans le silence de la montagne que j’ai mes meilleures idées, les bonnes intuitions pour mes recherches scientifiques.
– Schuss ou virages serrés?
– Virages serrés dans la poudreuse, à l’ancienne.
– Bernhard Russi ou Erhard Loretan?
– J’ai pratiqué plusieurs sports de compétition, du volley-ball à la Patrouille des Glaciers, en passant par le tennis ou de petits slaloms amicaux. Heureusement à des niveaux ou à des époques où cela restait compatible avec la santé. Le sport d’élite fait progresser chaque discipline et bénéficie ainsi à tous mais peut être nuisible pour les meilleurs.
– Fourrure de renard ou polaire et Gore-Tex?
– Les renards, je les admire dans la nature, surtout en hiver.
– Heure d’hiver ou heure d’été ?
– J’aimerais quelquefois avoir l’heure d’été aussi en hiver. Pour avoir à me lever à des heures socialement plus compatibles quand je pars faire certaines courses de montagne.
– Ours ou yéti?
– Même s’il n’a jamais existé, le yéti figurera toujours parmi les plus beaux mythes de la montagne.


Martine Rebetez met en garde contre les perceptions qui peuvent nous induire en erreur: «Le manteau neigeux s’est réduit majoritairement au printemps, mais c’est le manque de neige en début de saison qui nous pose le plus de problèmes. Les Noël sans neige ont toujours frappé les esprits.» Par rapport au changement climatique, elle précise: «La première caractéristique de notre climat restera sa forte variabilité d’une année à l’autre et d’un jour à l’autre. La tendance est clairement au réchauffement, mais cela n’empêchera jamais d’avoir ici ou là encore de grands froids, même si ce sera de moins en moins souvent.»

Hiver, la saison des caprices et des paradoxes

François Walter questionne nos élans et nos inquiétudes dans son histoire de la saison froide en Europe. Son enquête dynamite les stéréotypes qui encombrent nos imaginaires.

Obsédés par le ciel, accros aux informations sur la météo, nous ne sommes jamais aussi sensibles aux variations de température et aux intempéries qu’en hiver. La neige manque-t-elle à Noël, comme ces deux dernières années, c’est une lamentation collective. Vient-elle à tomber massivement en plaine, entravant la circulation et la marche dans nos cités, nous sommes vite des grognards. Pourquoi ces réactions à fleur de peau, alors que l’hiver n’a jamais été aussi éloigné de notre quotidien? Les intérieurs tempérés et les framboises toute l’année dans les rayons des supermarchés racontent une société qui a neutralisé la ronde des saisons.

Sur les traces de la «saison froide»

L’hiver a de tout temps été «la saison capricieuse par excellence», écrit François Walter. Pour son ouvrage faisant une histoire européenne de l’hiver*, l’historien, professeur honoraire de l’Université de Genève, est parti sur les traces de la «saison froide». Il a épluché les sources de l’Antiquité à nos jours. Science, récits oraux, littérature, peinture (à consulter dans la chronologie animée ci-dessous), musique: de tout temps, l’hiver est partout, dans les préoccupations des gens et dans la culture, a-t-il constaté.



Empruntant à l’histoire des mentalités, des usages sociaux et des représentations, son enquête montre que l’hiver a toujours été riche de paradoxes. François Walter restitue une image bien plus complexe de l’hiver que ne lui prête le sens commun; bien plus riche que les stéréotypes contemporains.

La confusion des saisons

Érudit et distancié, cet ouvrage salutaire relativise nos inquiétudes climatiques. La confusion des saisons n’a pas attendu le réchauffement climatique; elle a une longue histoire, montre François Walter. En janvier 1661, l’Anglais Samuel Pepys, fonctionnaire de la marine, s’étonnait déjà: «Nous avons eu un drôle de temps cet hiver; pas le moindre froid, (…) un temps comme il ne s’en était jamais vu en ce monde pour cette saison.» Deux siècles plus tard, en 1866, le professeur Henri-Frédéric Amiel notait dans son journal: «À notre époque, il faut s’attendre à tout, car l’esprit révolutionnaire a gagné les choses après les hommes. Les latitudes elles-mêmes se mettent à danser la sarabande et à changer de rôle comme les mortels en carnaval.»

Les recherches de François Walter soulignent l’irrégularité de la météo en hiver dans la longue durée. Un hiver sur cinq est «normal»; deux sur cinq sont plus chauds que ce que l’on attend; et les deux autres sont plus froids. C’est un défi à la science et aux représentations que l’homme se fait de l’hiver. L’auteur s’amuse de notre inconstance: l’hiver est très froid, on n’entend plus parler de réchauffement climatique; mais quand il est trop doux, on déplore le manque de normalité hivernale… Et il observe: «Quoique les météorologues ne cessent de répéter que l’année moyenne et le temps normal n’existent pas, nous persistons dans notre impression de vivre de curieux hivers.»

À la recherche des causes de l’hiver

La compréhension scientifique de l’hiver a pris beaucoup de temps, note l’historien. Les scientifiques ont échafaudé moult hypothèses, certaines farfelues, jusqu’à tenir la bonne piste: dès le XIXe siècle, la climatologie s’intéresse à la dynamique des masses d’air et à la circulation atmosphérique à l’origine de l’irruption d’air froid et de neige sous nos latitudes. Les premiers modèles de l’époque préfigurent ceux qui, aujourd’hui, expliquent le réchauffement climatique.

La «morte saison», cette mal aimée

De 1300 à 1860, l’Europe connaît ce que les historiens appellent «le petit âge glaciaire». À cette période, un hiver sur quatre est très rigoureux, contre un sur dix au XXe siècle. L’hiver, c’est alors la «saison froide», la «morte saison», toujours associée à une mauvaise réputation: le gel, la stérilité, la sénilité, la mort. La saison où la grippe fauche les démunis. Où des enfants, des vieillards, des malades meurent de froid au lit, faute d’une bonne couverture, qui est un luxe.

Cette vision sombre d’une saison redoutée n’empêche pas que, de tout temps, l’hiver a favorisé le repli sur la sphère privée et familiale, la recherche de sécurité et un sentiment de sérénité dans la convivialité. Le gel, la tempête et la neige dehors; la chaleur du feu, le réconfort des contes et des rituels célébrant l’attente de la fécondité retrouvée à l’intérieur. Dans les sociétés anciennes, souligne François Walter, une mythologie de l’hiver rapproche ou réconcilie la peur de la mort et l’espérance du renouveau.

L’hiver, course à la consommation

L’hiver ludique, se prêtant aux expériences hédonistes – glisse, bronzage au soleil sur la neige – est récent. Il génère de nouveaux paradoxes. La neige est ardemment désirée pour le sport en station mais elle est mal aimée en ville pour la pagaille qu’elle crée sur les voies de circulation. On investit des sommes faramineuses dans des actions antagonistes: produire de la neige artificielle en altitude où les flocons se mettent à manquer et éloigner la neige tombée dans nos villes pour prévenir la paralysie du trafic au nom de la mobilité survalorisée.

L’inégalité sociale face au froid

À toutes les époques, l’hiver a souligné la différenciation sociale. L’hiver tue le pauvre. Tandis que la célébration de l’oisiveté hivernale, qui remonte à l’Antiquité, met en scène les nobles, les puissants, les élites. Les riches Romains allaient faire bombance dans leurs maisons de campagne pourvues de cheminées. Au XVIIIe et XIXe, l’hiver était la saison des mondanités: bals, concerts, opéras, théâtre. Même la récente démocratisation du ski atteint ses limites: l’engouement populaire pour ce sport cher a régressé, amenant le tourisme à explorer de nouvelles voies low cost.

La déferlante du réchauffement

François Walter évoque enfin «l’hystérie médiatique» qui se manifeste dans «la déferlante du global warming». L’historien ne s’aventure pas sur «le terrain difficile» des scénarios du changement climatique: «Nous devons apprendre à gérer des impressions totalement contre-intuitives. Le réchauffement n’est pas totalement incompatible avec l’aggravation concomitante des rigueurs de froidure.» Il s’en tient aux faits: longtemps au centre de l’attention en raison de ses caprices et de son exposition aux épisodes météorologiques extrêmes, l’hiver cède ce rôle à l’été. La saison chaude devient à son tour concernée par des bouffées virulentes; les affres caniculaires se substituent petit à petit aux tourments oubliés des grandes froidures.

*Hiver. Histoire d’une saison, Éditions Payot et Rivages, Paris, 2014

Nous devons apprendre à gérer des impressions contre-intuitives. Le réchauffement n’est pas totalement incompatible avec l’aggravation concomitante des rigueurs de froidure.