* 1: universaliste, 2: intersectionnel, 3: différentialiste, 4: pop, 5: Pro-sexe

Vous avez des affinités avec le féminisme pro-sexe

Le féminisme pro-sexe

Et vous? Faites le test

En 2012, la première «slutwalk» genevoise ou «marche des salopes» est organisée. Des militantes féministes revendiquent le droit de s'habiller comme elles l'entendent et d'avoir une sexualité épanouie. A travers le monde, plusieurs manifestations s'organisent après la déclaration sexiste d'un policier à propos d'une affaire de viol au Canada. Olivier Vogelsang

«Quand on affirme que la prostitution est une «violence faite aux femmes», on veut nous faire oublier que c’est le mariage qui est une violence faite aux femmes.»
Virginie Despentes

Pour vous, la sexualité est un outil politique puisque des enjeux de pouvoir s’expriment à travers elle. Par conséquent, ce qui se passe dans les alcôves a aussi des répercussions sur la vie sociétale. Vous pensez, par exemple, que si on enferme les femmes dans des stéréotypes comme la sensibilité et le romantisme et les hommes dans ceux de la performance et de la domination, cette vision se perpétue dans la vie de tous les jours. Vous estimez qu’il faut déconstruire les clichés sur la sexualité des uns et des autres, vous saisir des pratiques dites masculines pour mieux les détourner et aller vers l’égalité homme/femme.

Vous détestez l’idée d’une féminité unique, parfaite et consensuelle. La féminité pour vous est synonyme de diversité: le corps féminin est parfait dans son imperfection, qu’il soit maigre, gros, petit ou poilu. Vous n’aimez pas l’idée de norme collective.

Vous estimez que chacun a des désirs sexuels différents. Vous dénoncez par contre les coûts moraux imposés aux femmes sexuellement actives. Vous souhaitez voir s’imposer une sexualité moins normée, où tous les corps sont possibles, et qui ne serait pas rythmée uniquement sur le plaisir de l’homme.

Vous estimez qu’il est nécessaire d’investir le domaine de la pornographie pour ne pas laisser les seuls hommes hétérosexuels imposer une vision de la sexualité dans laquelle les femmes ne sont représentées que sous la forme d’objets sexuels. Vous souhaitez mettre l’accent sur la consensualité comme règle dans les échanges et les jeux sexuels.

Vous estimez urgent de mieux réguler l’accès à la pornographie auprès des jeunes, beaucoup trop exposés.

Vous estimez qu’abolir la prostitution tend à «victimiser» les prostituées. Pour vous, la prostitution est un travail qui doit être reconnu juridiquement, socialement, culturellement. Vous estimez que c’est la non-reconnaissance de cette activité et le manque de statut, qui sont à l’origine des violences dont les prostituées sont l’objet.

D’après vous, les femmes doivent s’affranchir de la censure et de la victimisation, et pouvoir disposer de leur corps comme elles le souhaitent, y compris sur le marché sexuel.

Actualités

Arte a diffusé en février le documentaire de la réalisatrice pro-sexe Ovidie Là où les putains n’existent pas, consacré au côté obscur de l’égalité des sexes en Suède. Ovidie a également réalisé l’an passé le documentaire Pornocratie, qui expose les dérives de l’univers du porno hétéro.

La philosophe et féministe pro-sexe Peggy Sastre est la coauteur de la Tribune des 100, défendant notamment «la liberté d’importuner». Elle déplore notamment que le débat dans l’affaire Weinstein se soit ankylosé en un combat «entre celles qui avaient résisté et celles qui avaient cédé» et aurait préféré que les femmes qui avaient couché pour réussir en toute connaissance de cause et sans le regretter une seconde soient aussi mises en avant.

«La sexualité d’aujourd’hui est une caricature de libération»

Militante pro-sexe de la première heure, réalisatrice engagée, documentariste et journaliste, l’ancienne actrice X Ovidie n’en finit plus de faire trembler les lignes. En 2014, elle interrogeait la sexualité des jeunes femmes à l’heure de la banalisation de l’imagerie pornographique dans le documentaire A quoi rêvent les jeunes filles. En 2017, Pornocratie, fruit de deux ans d’enquête, décryptait l’ubérisation inquiétante de l’industrie du X. En 2018, avec Là où les putains n’existent pas, elle dénonce les abus de l’État suédois pour éradiquer la prostitution. Elle vient de publier À un clic du pire: la protection des mineurs à l'épreuve d'Internet (Ed. Anne Carrière), un cri d’alarme contre les plateformes de streaming gratuites qui exposent la jeunesse à un accès illimité au porno, sans aucun contrôle étatique. Rencontre avec une combattante et féministe convaincue.

Vous avez récemment proposé deux documentaires sur des questions qui divisent les féministes: la pornographie avec Pornocratie et la prostitution avec Là où les putains n’existent pas. À présent, vous vous emparez d’un sujet sensible: la surexposition des mineurs aux images pornographiques sur Internet. Comment expliquer que ce soit vous qui montiez au front sur ce sujet pourtant politique?

Parce qu’il s’agit d’un véritable enjeu de santé publique et que personne ne fait rien. Les faits sont là: en Europe, un enfant regarde ses premières images pornographiques entre 9 et 11 ans. Ce n’est absolument pas normal. En France, l’article 227-24 du Code pénal interdit de véhiculer un message à caractère violent ou pornographique lorsqu’il est susceptible d’être vu par un mineur (ndlr: idem en Suisse, avec l’article 197-15 du CPS). C’est pourtant ce qui se passe aujourd’hui avec des vidéos accessibles en un seul clic. Je veux simplement que les politiques acceptent enfin de se salir les mains pour faire appliquer la loi sans avoir peur de passer pour des Pères-la-pudeur. Étant donné mon C.V., j’ai l’avantage de ne pas craindre de passer pour une prude.

Selon vous, ce sont les sites de streaming qui ont changé la donne?

Si les mineurs sont tellement exposés au porno, c’est que depuis une dizaine d’années, ces sites proposent du contenu classé X en un seul clic. Pas besoin de carte de crédit ou de code parental. Il suffit d’un smartphone. Une dizaine de ces sites sont responsables de 95% de la consommation de porno dans le monde, et c’est sur ces mêmes sites que les jeunes visionnent leurs premiers films. Pourtant, la société se contente de fermer les yeux. Même les producteurs de films X «à l’ancienne» réclament une censure et une régulation de l’accès à ces plates-formes. Mon propos n’est pas de dire si le porno, c’est bien ou pas, mais de faire en sorte que la loi soit appliquée. Techniquement, ces sites pourraient être géobloqués en cinq minutes, c’est donc bien qu’il manque une volonté politique. En attendant, les spécialistes qui interviennent dans les écoles pour parler de sexualité le disent: aujourd’hui, les élèves ne leur demandent plus comment se protéger d’une grossesse non désirée, mais comment pratiquer la sodomie sans douleur.

La société civile a-t-elle conscience que la pornographie a bien changé?

Ce qui est certain, c’est qu’il existe un réel décalage entre ce que les parents, le personnel éducatif et les politiques supposent et la réalité. Il y a peu, l’ancienne actrice X Nikita Belluci a publié des captures d’écran de messages très crus que lui écrivaient des gamins de 11 à 13 ans. Elle a renvoyé directement ces messages aux parents des jeunes harceleurs pour mettre en lumière le problème de l’accès au porno. Résultat: quand elle ne s’est pas fait bombarder de commentaires haineux en lien avec sa profession, les parents sont tombés des nues.

Pourtant, l’âge du premier rapport se situe toujours autour de 17 ans… Quel est l’impact de la pornographie sur les adolescents?

Ce sont les normes autour de ce premier rapport qui ont énormément évolué. En réalisant À quoi rêvent les jeunes filles? j’ai été frappée par le nombre d’injonctions auxquelles étaient confrontées les adolescentes. Par exemple, la fellation, la sodomie ou l’épilation intégrale sont devenues des pratiques quasi obligatoires. Il y a aussi de nouveaux tabous et du même coup de nouveaux complexes. Par exemple, la question de la performance a pris énormément de place, surtout chez les garçons. Les filles s’inquiètent de l’apparence de leurs vulves, tout comme elles s’inquiètent que leur partenaire aperçoive une goutte de sécrétion intime. Pourquoi? Parce que dans les vidéos pornographiques d’aujourd’hui, il y a des sexes intégralement épilés et des sodomies partout mais jamais de cyprine ou de sang, puisque lors des tournages, les actrices s’essuient en permanence le sexe avec des lingettes. De même, dans les vidéos qu’ils regardent, il n’y a pas de préservatif…

La sexualité des jeunes d’aujourd’hui n’est donc pas la même que celle d’hier? Serait-elle donc plus violente?

Il y a plus de vidéos disponibles plus facilement, c’est indéniable, et certaines pratiques sont donc banalisées. Mais le porno n’est jamais qu’un reflet exagéré de la société. Si on est dans une société sexiste, le porno sera sexiste, avec des hommes dominants et des femmes-objets. Il n’existe pas de parapluie magique capable de nous protéger, et de protéger les jeunes, de l’influence de la pornographie, pas plus qu’il n’en existe pour nous protéger de la publicité, des clips de rap, de la télé-réalité ou des articles sexos des magazines féminins. Même quand un adolescent ne consomme pas de pornographie, il va baigner dans ces codes. Ça m’est égal que les jeunes femmes se fassent plus ou moins sodomiser qu’avant ou qu’elles fassent plus de «plans à trois» – chacun fait ce qu’il veut – en revanche, je trouve grave qu’elles n’y trouvent pas nécessairement leur compte, et intègrent une représentation masculine de la sexualité. La sexualité d’aujourd’hui est une caricature de libération.

Vous avez publié un billet sur le site Brain Magazine en mars 2017 intitulé «Le féminisme pro-sexe est-il mort?» Où en êtes-vous de cette réflexion?

J’aimerais vraiment prendre le temps de faire un état des lieux du féminisme pro-sexe, de poser la question «Que fait-on maintenant?» L’empowerment était une notion fondamentale quand j’ai commencé à militer. Aujourd’hui, ce terme et nos paroles ont été récupérés par la société du spectacle. Il y a vingt ans, on disait qu’il fallait parler plus de sexe et en parler mieux. En 2018, on voit des fesses partout mais nous ne sommes pas plus libres pour autant. Nos revendications d’hier se sont transformées en injonctions. Je crois qu’à l’époque, nous avons fait l’erreur de communiquer sur la notion de «fun», tellement nous voulions dédiaboliser le secteur du porno. C’est dommage, car cette posture nous a empêchés de parler des dysfonctionnements du milieu. Par exemple, sur certains tournages, j’ai vécu des moments anormaux, pas loin du viol filmé. Je n’ai pas pu en parler à ce moment-là car à cause de ce discours axé sur le «fun», j’aurais apporté de l’eau au moulin des antiporno. Avec le recul, je me dis qu’on aurait dû rester pragmatiques, se concentrer sur des notions très concrètes et très sociétales, comme le droit du travail et la stigmatisation des travailleuses du sexe.

Peggy Sastre, féministe pro-sexe comme vous, a coécrit la «Tribune des 100» pour «la liberté d’importuner». Qu’avez-vous pensé de ce texte et de la réponse qui a suivi?

J’estime beaucoup Peggy Sastre intellectuellement, même si je ne suis pas toujours d’accord avec elle. Quand j’ai lu cette «Tribune des 100», j’ai été envahie d’une immense tristesse: les femmes allaient se tirer dans les pattes et le patriarcat se frotter les mains. C’est dommage car je trouvais qu’il y avait une belle énergie positive autour de #metoo, une belle sororité. J’entends Christine Angot quand elle dit que l’on doit se remettre d’un viol, j’entends Catherine Millet lorsqu’elle explique que l’on peut dissocier son corps et son esprit lors d’une agression sexuelle, mais tout le monde n’est pas capable du même cheminement qu’elles. J’ai eu le sentiment d’une confiscation de la parole par une élite intellectuelle qui expliquait depuis en haut comment gérer en bas. Au lieu d’une discussion très calme sur comment dépasser un viol, là ça n’a été que du buzz, et le buzz c’est sale.

Vous prônez plus largement la solidarité entre les femmes…

Plus je vieillis, plus j’ai envie d’écouter les arguments des autres féministes. Certaines ne font pas partie de ma chapelle mais ce ne sont pas des ennemies pour autant. Je suis moins radicale que lorsque j’étais jeune et j’estime que nous pourrions faire front commun sur les causes communes, comme les violences faites aux femmes ou l’avortement. Il y a forcément des points sur lesquels je suis d’accord avec quelqu’un comme Caroline de Haas.

«La solution face au mauvais porno, c’est du meilleur porno»

Cofondatrice de la Fête du slip à Lausanne, la militante pro-sexe Viviane Morey défend le droit à la prostitution et à la pornographie.

Courants cousins

  • Le féminisme Queer critique principalement la notion de genre et l’idée préconçue d’un déterminisme génétique de la préférence sexuelle.
  • Le féminisme matérialiste met sur le même plan les dominations de classe et de genre.
  • Le féminisme intersectionnel, en ce qu’il lutte pour les droits des minorités sexuelles LGBT, présente des affinités fortes avec les pro-sexe qui entendent lutter pour toutes les minorités discriminées.
  • Le féminisme radical, pouvant provenir de tous les types de féminismes, considère qu’il existe une oppression des femmes par les hommes, soit un patriarcat, et qu’il doit être aboli par une opposition frontale. Les radicales proches des thèses pro-sexe réfutent complètement le sexe pour lui préférer uniquement le genre, à l’instar de l’Américaine Judith Butler. Pour ces féministes, seules l’éducation et la pression sociale dictent les comportements féminins et masculins.

Ambassadrices

  • Elsa Dorlin
  • Virginie Despentes
  • Ovidie
  • Coralie Trinh Thi
  • Elise Thiébaut
  • Monique Wittig
  • Judith Butler
  • Coline de Senarclens
  • Viviane Morey