* 1: universaliste, 2: intersectionnel, 3: différentialiste, 4: pop, 5: Pro-sexe

Vous avez des affinités avec le féminisme pop

Le féminisme pop

Et vous? Faites le test

En revisitant sur son fil Instagram l'icône «Rosie the Riveter», Beyoncé revendique fièrement un féminisme glam, s'intégrant parfaitement à la mode et aux exigences du capitalisme. Instagram

«We should all be feminists»**«Nous devrions toutes êtres féministes»
Chimamanda Ngozi Adichie

Vous trouvez que la lutte pour l’égalité avance dans la société, et que ça se ressent dans le paysage médiatique et culturel. Vous préférez affirmer vos convictions par une autre voie que le militantisme agressif. Vous prônez un féminisme décomplexé, quitte à utiliser l’humour, le cynisme ou l’irrévérence.

Vous estimez que la cause des femmes doit appartenir à toutes et à tous et qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir pour se revendiquer féministe. Vous avez totalement assimilé la culture des gender studies (études genres) chères aux Anglo-Saxons. Vous rejetez l’idée, poussiéreuse à vos yeux, d’un féminisme sacralisé. Vous estimez qu’il faut sortir le mouvement de la sphère militante, politique et intellectuelle pour le faire entrer de plain-pied dans le quotidien des femmes.

Vous trouvez que féminisme et société de consommation ne font pas forcément mauvais ménage. Pour vous, le féminisme doit devenir mainstream, populaire, s’il veut s’imposer dans les esprits. Peu importe si c’est dans une forme jugée édulcorée: l’essentiel est d’occuper le terrain, de convaincre.

Vous n’aimez pas que la société dicte aux femmes leur apparence, leur contraception ou leur sexualité. Vous avez une sympathie pour le mouvement Body-Positiv qui cherche à revaloriser le corps féminin avec l’idée que toutes les morphologies sont belles. Vous avez quelques réticences à utiliser la pilule, jugée mauvaise pour le corps car trop chimique.

Votre militantisme passe aussi par le «like» ou le partage d’un slogan féministe sur Facebook ou Instagram. Vous estimez que le féminisme de demain sera plus connecté que jamais.

Il vous semble légitime de vous approprier certains codes du féminisme et de les mixer avec le monde moderne, la mode et les réseaux sociaux. Selon vous, on peut être une femme sexy et sexualisée, exprimer ses désirs de façon claire sans pour autant renoncer à ses prérogatives et à l’égalité.

Pour vous le féminisme est unisexe et concerne aussi bien les hommes que les femmes. «Girl power» et «empowerment» sont des mots anglophones qui vous parlent. Vous trouvez que les femmes en règle générale et les féministes en particulier devraient être plus bienveillantes les unes envers les autres. Vous revendiquez une forme de sororité.

Actualités

Depuis qu’il se diffuse en masse sur les réseaux sociaux, et encore plus avec la libération de la parole suite au mouvement #metoo, le féminisme semble être devenu «bankable». Les marques sont de plus en plus nombreuses (Dove, Pepsi, Nike…) à véhiculer un message valorisant pour l’image de la femme, et à s’écarter des stéréotypes sexistes qui sévissent régulièrement dans la publicité. Certains voient là un opportunisme marketing plutôt qu’un véritable engagement féministe.

Marina Rollman: «Être féministe, ce n’est clairement plus un gros mot»

La Genevoise Marina Rollman incarne à elle seule l’esprit décomplexé du féminisme de la quatrième vague: une vie à cent à l’heure, un débit verbal à faire rougir le rappeur Eminen, une franchise désarmante et la boutade en embuscade. Chroniqueuse sur France Inter et la RTS, elle se retrouve aussi sur les scènes parisiennes ou romandes et fait partie de l’équipe de Mauvaise Langue, la nouvelle émission satirique de Thomas Wiesel sur RTS Un.

C’est quoi le féminisme pour vous?

C’est désirer l’égalité entre hommes et femmes sur le plan social, culturel, économique et politique. Certaines mettent plein d’autres notions complexes dans le féminisme, mais finalement, la définition de base est ultrasimple.

Être féministe, ça vous est «tombé dessus» à quel moment?

Curieusement assez tardivement. À l’adolescence, j’ai commencé par la trajectoire inverse. J’étais devenue sans m’en rendre compte un parfait exemple du sexisme intégré. J’étais dans le rôle de la bonne copine, j’aimais raconter que j’avais un «humour de mec» ou bien préciser je n’avais «que des amis garçons» et j’en étais fière. Je ne percevais pas que derrière ces phrases, il y a la notion sexiste que le «bon» humour ne peut être que masculin ou qu’avoir des copines, c’est moins cool que les copains. Et puis j’ai mûri. J’ai notamment compris que je pouvais être juste drôle, et pas «drôle pour une fille».

Vous venez du stand up, une forme d’humour qui aborde tous les sujets sans complexes et s’amuse des clichés. L’humour féministe est donc possible aujourd’hui?

Oui, bien sûr que l’humour féministe existe. Il se renforce même. Être féministe n’est clairement plus un gros mot comme cela a pu l’être. Faire rire avec les clichés homme/femme n’a jamais été aussi facile. Je dirais même que la majorité des humoristes femmes aujourd’hui se revendique féministe, toutes générations confondues. De Tania Dutel à Claude-Inga Barbey, nous sommes toutes montées dans le même bateau.

Cela a-t-il été rendu possible par l’avènement d’un féminisme plus «mainstream»?

Le fait que le féminisme soit devenu plus populaire m’as permis de mettre des étiquettes sur les choses que je vivais. Je me souviens qu’il y a cinq ans, sur scène, je parlais déjà de la lourdeur du harcèlement de rue, mais sans avoir mis le mot dessus. Dans le même genre, lorsque la BD Internet d’Emma sur la charge mentale est sortie, je me suis dit «Bah voilà, ça existe! C’est ça le mot! C’est charge mentale!» alors qu’on en parlait depuis des années avec des copines.

L’habit fait-il la féministe? Peut-on se trémousser sur scène en string à paillettes en chantant «Who runs the world?» avec des poses de guerrière, et se dire féministe?

Si Beyoncé et consorts étaient des hommes, on ne se poserait même pas la question! Oui, elles sont féministes puisqu’elles le revendiquent. En revanche, si ces femmes sont les seules modèles féministes auxquelles s’identifier, cela me pose un problème. J’aborde cette question dans mon spectacle: Kim Kardashian ou Beyoncé, ce n’est pas que la sexualité décomplexée. C’est aussi le travail d’une équipe, de l’argent investi en masse dans son apparence et des kilos de maquillage. Une vision ultracapitaliste finalement. Malgré cela, impossible de nier un «effet Beyoncé» sur le féminisme. C’est même assez incroyable l’impact de cette femme. Mais est-ce la poule ou l’œuf? Les artistes ont des antennes, ils savent saisir l’air du temps, qu’il s’agisse d’esthétique, de mode ou de moment culturel. Beyoncé a-t-elle tout simplement senti venir le Zeitgeist féministe avant les autres ou bien a-t-elle créé ce mouvement pop à elle seule?

Comment vivez-vous la représentation du corps féminin dans la société?

Le corps féminin est trop présent, tout le temps, partout, pour tout vendre. Et ça a des dommages collatéraux. Dans la presse spécialisée, on commente le look raté de cette actrice, la superbe robe de cette chanteuse… C’est d’une telle vacuité! Finalement, je me demande comment feraient les gens si on ne parlait pas autant du physique des autres? Que resterait-il des médias sans les injonctions du genre «il faut/il ne faut pas» ou de «belle/pas belle». Sans l’insupportable classement des «cent plus belles femmes du monde» que l’on voit fleurir chaque année dans la presse, peut-être que le modèle dominant serait Christine Lagarde!

Que pensez-vous des débats qui déchirent les féministes, comme la prostitution ou le port du voile?

Il y a une fange féministe de gauche qui se positionne contre le voile et contre la prostitution, pour moi, c’est un non-sens total! Je suis pour la liberté de chacun à disposer de son corps. Il y a peu de petites filles à 8 ans qui rêvent d’être prostituées, mais il y en a peu aussi qui rêvent d’aller travailler dans une usine dix heures par jour pour gagner moins de 1000 euros. J’ai discuté de nombreuses fois avec des travailleuses du sexe et je peux tout à fait comprendre l’attrait pour elles d’un certain confort matériel. Pourquoi pas, cela regarde chacun. C’est comme le voile, on en fait tout une histoire alors qu’il y a aussi des minijupes portées sous la contrainte. C’est la contrainte qui est problématique.

Les hommes peuvent-ils faire avancer la cause féministe?

Indéniablement, il faut que l’on travaille tous ensemble si on veut arriver à l’égalité. Pour moi, cela pourrait très bien fonctionner sur le même principe que le fédéralisme: on se met d’accord sur deux ou trois choses, mais pour le reste on fait comme on veut. #metoo a été fondamental, mais je ne suis pas très à l’aise avec la place médiatique qu’ont prise les femmes récemment. C’est trop, tout le temps, sur tout. J’ai l’impression confuse que l’on glisse, que l’on devient des «ennemies» de la société en règle générale et des hommes en particulier. Si tel était le cas, ce serait un ratage complet.

La mode, l’autre bras armé du féminisme pop

Depuis plusieurs mois, les slogans féministes ont conquis l’industrie de la mode. Les dernières fashion weeks viennent d’entériner le phénomène. Un moyen de lutte comme un autre?

Le féminisme est la nouvelle idole des placards. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un œil aux défilés des dernières fashion weeks de New York, Milan et Paris; excellents baromètres de ce qui va déferler dans les vestiaires grand public ces prochains mois. Et partout, des slogans féministes: du Pussy Power bling-bling signé Tom Ford au très #metoo-compatible C’est non, non, non et NON de Dior.

Partout des silhouettes féminines aux épaules larges façon années 80, symbole de pouvoir, comme chez Fendi ou Yves Saint Laurent. Partout, on questionne le genre avec des vêtement unisexes et amples. Bref, le message crié par les grands créateurs est clair: en 2018, nos penderies seront féministes ou ne seront pas.

Digérer les changements de société, c’est ce que l’industrie de la mode fait de mieux, rien de nouveau sous le soleil, sourit Alice Litscher, professeure en communication de la mode à l’IFM (Institut français de la mode). En français, le mot «mode» vient de «modiste», du nom de celle qui fabriquait les chapeaux. Or, pendant longtemps, les femmes s’exprimaient à travers leurs couvre-chefs; elles commentaient l’actualité ou l’évolution des mœurs à coups de décorations et d’allusions visuelles. Interpréter le monde, c’est l’essence même de la mode.»

Après avoir décorseté les dames au début du XXe siècle pour les libérer, après les avoir successivement pantalonnées, bikiniïsées et minijupisées pour les émanciper, l’industrie de la mode se fait une nouvelle fois le porte-parole des femmes. Mais cette fois-ci, en leur redonnant de la voix à coups de slogans, comme un écho à la libération de la parole qui s’opère depuis l’affaire Weinstein. «The Future is Female», «Girls can do anything» ou encore «This is what a feminist looks like», a-t-on vu fleurir sur les vêtements chics.

«Le slogan, c’est facile, ça fonctionne et ça arrange tout le monde, sourit Alice Pfeiffer, rédactrice en chef de la revue de mode féministe Antidote. Il ne coûte pas grand-chose à produire sur un vêtement de fast-fashion, il reprend les codes du militantisme et de la rue, et donne un coup de jeune. Plus largement, porter un slogan est une nouvelle façon de se positionner dans la société. Avant, il y avait des symboles de richesse, comme les logos ou le crocodile de Lacoste. Aujourd’hui, on a troqué cette appartenance financière contre une appartenance idéologique. On ne va pas militer à Calais pour soutenir les migrants, mais on s’achète un t-shirt à message, c’est comme un micro-engagement. Idem pour le féminisme.»

C’est la maison Dior, qui, en premier, a tatoué une punchline féministe dans le textile. Nous sommes en 2016, et sa nouvelle directrice artistique, Maria Grazia Chiuri, fait défiler un mannequin portant un t-shirt blanc sur lequel on peut lire une citation de l’auteure nigériane Chimamanda Ngozi Adichie: «We Should All Be Feminists». Le timing est parfait. La sainte parole (un évangile à 550 euros pièce, tout de même) est aussitôt adoubée, s’arrache, et de nombreuses stars font leur coming-out féministe ainsi vêtues. Récupération ou révélation? La directrice artistique s’est à l’époque défendue de toute velléité mercantile, expliquant qu’un pourcentage des ventes était reversé à une association, sans plus de précision.

Deux ans plus tard, la déferlante girl power a contaminé les grandes maisons les unes après les autres. Le mot «féminisme» est passé de subversif à populaire, de la haute-couture au prêt-à-porter. Aujourd’hui, chez Zara, les petites filles peuvent se vêtir d’un t-shirt «This girls is gonna change the world», tandis qu’H&M propose cette saison un top estampillé «Girls Attack». Désormais, «l’empowerment» féminin se crie, se revendique et se porte avec fierté.

«La mode est ainsi faite, tempère Alice Pfeiffer. Tout geste de contestation se voit aussitôt régurgité en geste de consommation. J’aime l’idée que le féminisme prenne plus de place dans l’espace public, ce n’est jamais un mauvais message à envoyer à la population. Occuper le terrain, c’est très bien mais il serait peut-être temps de réfléchir à la façon dont on le fait, que ce ne soient pas de simples slogans mais qu’ils soient suivis d’effets, qu’une partie des bénéfices soient reversés, que les conditions de fabrication soient claires…»

Car l’industrie de la mode peine à assumer jusqu’au bout ses jolis slogans féministes. En mai 2016, des médias britanniques avaient dénoncé les méthodes de la chanteuse Beyoncé, à travers sa marque de vêtements Ivy Park: ses ouvrières sri-lankaises étaient payées environ 55 centimes de l’heure, et la plupart étaient mineures. À la même époque, les consommatrices découvraient que les ouvrières cambodgiennes ou indiennes des usines d’H&M étaient licenciées si elles tombaient enceintes. Des faits difficilement compatibles avec les grandes déclarations de tolérance et de sororité lancées dans les défilés. Sans parler des podiums eux-mêmes, sur lesquels trottinent des femmes-cintres essentiellement jeunes, blanches et ultraminces, à mille lieues de la diversité de la population.

«Il y a une timide prise de conscience, estime Alice Litscher. Par exemple, Monoprix propose des t-shirts féministes mais reverse ses bénéfices à une association, tandis que des enseignes comme H&M œuvrent pour plus de transparence.» De même, la mannequin-star du moment, Adwoa Aboah, s’est fait porte-parole de la diversité dans l’industrie de la mode et milite activement. Elle vient d’être nommée par le British Fashion Council ambassadrice d’un programme destiné à promouvoir une mode éthique, durable et équitable. Autre initiative intéressante: la création cette année à Saint-Ouen, en banlieue parisienne, de Casa 93, une école de mode ouverte à tous et à toutes, sans condition de diplôme. Une autre façon de sortir la mode des beaux quartiers pour la redonner au peuple.

«Les maisons de haute couture se féminisent ces derniers temps, estime Alice Pfeiffer, mais les femmes qui arrivent à leur tête sont issues de la bourgeoisie, passées par les grandes écoles de mode ou bien «fille de». On est encore loin du matriarcat dans ce milieu, et ça se ressent. Par exemple, cette année sur les défilés, on a aperçu beaucoup de vêtement aux épaules larges, conquérantes. En réalité, cela ne fait que réitérer un symbole de puissance masculin, qui veut qu’une femme en costume ne soit en fait qu’une femme «déguisée en homme», et donc «déguisée en force». Il y a d’autres façons d’investir l’empowerment que d’imiter une carapace masculine censée imposer le respect. L’histoire de la mode a été écrite en partie par des hommes, à nous d’en réécrire les codes.»

Courants cousins

  • Les féminismes pro-sexe et intersectionnel présentent des similitudes avec le féminisme pop, en ce qu’ils font tous partie des courants les plus récents du féminisme, qui accordent une attention particulière portée aux minorités sexuelles, d’ethnie ou de religion, tout comme à l’idée que le féminisme est avant tout une question de liberté individuelle.
  • Le féminisme radical, pouvant provenir de tous les types de féminismes, considère qu’il existe une oppression des femmes par les hommes, soit un patriarcat, et qu’il doit être aboli par une opposition frontale. Les radicales proches des thèses pop militent volontiers avec des images ou des slogans chocs, sur les réseaux sociaux ou à travers les vêtements.

Ambassadrices

  • Chimamanda Ngozi Adichie
  • Lena Dunham
  • Beyoncé
  • Emma Watson
  • Bérengère Krief
  • Marina Rollman