* 1: universaliste, 2: intersectionnel, 3: différentialiste, 4: pop, 5: Pro-sexe

Vous avez des affinités avec le féminisme intersectionnel

Le féminisme intersectionnel

Et vous? Faites le test

Militante française antiraciste et auteure, Rokhaya Diallo se revendique du féminisme intersectionnel et décolonial. Elle soutient les féminismes identitaires comme l'afro-féminisme ou le féminisme islamique, mais rejette le féminisme universaliste. Jahi Chikwendiu /Getty Images

«Je veux nous voir nous battre pour toutes les femmes – les femmes de couleur, nos sœurs LGBTQ comme musulmanes…»
Solange Knowles

Vous prônez une forme de féminisme à la fois individualisé et multiculturel, inclusif et protéiforme. La phrase «On ne naît pas seulement femme» pourrait résumer votre pensée. Vous estimez qu’il existe une multitude d’oppressions simultanées qui viennent s’ajouter à celle du patriarcat, comme la classe sociale, la religion, la couleur de peau, le handicap ou encore l’orientation sexuelle. Selon la théorie intersectionnelle, les femmes noires, maghrébines, ou asiatiques par exemple, seraient «racisées», un terme qui indique qu’elles subissent non seulement le sexisme mais aussi le racisme. Pour vous, le féminisme doit s’adapter à cette réalité et combattre simultanément ces discriminations sans chercher à les hiérarchiser.

Quelles que soient les discriminations auxquelles vous êtes confronté, vous avez conscience de vos propres privilèges, et vous vous remettez volontiers en question. Vous avez intégré que l’on est toujours le privilégié de quelqu’un, et que l’on peut être une femme et opprimer une autre femme. Si vous êtes une femme non musulmane, vous estimez que vous n’êtes pas légitime pour vous exprimer au nom des femmes voilées; si vous êtes une femme hétérosexuelle au nom des homosexuelles; si vous êtes blanche au nom des femmes «racisées», etc. En revanche, vous êtes convaincue que toutes les voix doivent être entendues.

Vous vous méfiez de l’impérialisme du féminisme occidental, vous rejetez les positions jugées «hégémoniques» des mouvements féministes qui amalgament selon vous différentes catégories de femmes dans un seul et même groupe. Vous estimez par exemple que le port du hijab n’est pas systématiquement un symbole d’oppression: une femme peut parfaitement être féministe et porter le voile pour des raisons identitaires. Selon vos convictions, aucune personne ou société ne devrait forcer une femme à porter le voile ou lui interdire de le faire: le principal c’est le choix, qu’il soit fait au nom de convictions personnelles ou religieuses.

La non-mixité, c’est-à-dire interdire les réunions aux hommes ou à certaines catégories de militants vous paraît légitime pour que la parole puisse se libérer.

Il vous semble parfaitement envisageable de marier vos convictions féministes à la politique, notamment l’anticapitalisme et l’antiracisme.

Actualités

Le torchon brûle entre les universalistes et les féministes intersectionnels. Le 10 janvier 2018, des féministes majoritairement intersectionnelles répondent aux signataires de la Tribune des 100, dont plusieurs sont universalistes à l’instar de Catherine Deneuve, pour la liberté d’importuner: «Cette tribune, c’est un peu le collègue gênant ou l’oncle fatigant qui ne comprend pas ce qui est en train de se passer.»

Au lendemain de l’investiture de Donald Trump, la Women’s March on Washington s’inscrit clairement dans la vague intersectionnelle.

Fin 2016, le débat sur l’interdiction du burkini à la plage voit s’opposer en France féministes intersectionnelles et universalistes. Pour les premières, la liberté de s’habiller à sa guise est un impératif du féminisme, tandis que le port du voile représente pour les secondes le renvoi des femmes musulmanes aux règles patriarcales de leur communauté, ce qui est par essence antiféministe.

Yasmina Foehr-Janssens: «Le voile peut devenir un accessoire de mode»

Yasmina Foehr-Janssens est professeure ordinaire à l’Université de Genève, en études genre et en français médiéval. En tant que féministe, elle se revendique du courant intersectionnel, tout en adoptant également des positions «sex-positiv» et inclusives des identités LGBTQ. On la rencontre dans son bureau, aux Bastions.

Que défend le féminisme intersectionnel?

La première à avoir développé le terme d’intersectionnalité est la juriste et sociologue Kimberlé Crenshaw, à la fin des années 80. Dans de très nombreuses situations sociales, les discriminations se croisent et se superposent. Les femmes, les minorités dites «racialisées» comme les immigrants dans les anciens pays coloniaux, ou encore les homosexuels, se trouvent victimes de plusieurs discriminations à la fois. L’intersectionnalité agit sur un double front, à savoir remettre en question les catégories construites que sont la race, la classe, l’identité sexuelle, mais en même temps tenir compte du poids de ces catégories pour montrer qu’elles sont discriminatoires.

Le féminisme universaliste est-il dépassé?

C’est difficile à dire. Ce qui apparaît clairement en France par exemple, c’est que la question de l’égalité et de l’universalité des droits est comprise de diverses manières. Il est vrai que certaines réactions lisent l’intersectionnalité comme un racisme à l’envers qui ouvrirait la voie au culturalisme et la ghettoïsation. Je pense que ce n’est pas du tout le propos des chercheurs qui intègrent la notion d’intersectionnalité dans leur travail, comme Elsa Dorlin et Éric Fassin par exemple. Dans l’éducation, il y a d’une part les défenseurs d’une école laïque et républicaine qui se veut intégrative, et il y a ceux qui disent que dans la réalité ce projet se heurte à des distorsions, à savoir que les élèves d’origine maghrébine ou africaine se retrouvent plus facilement stigmatisés, par les forces de l’ordre notamment. Ce sont des faits, mais le discours égalitaire en fait parfois l’économie.

Pourtant, les universalistes reprochent aux intersectionnelles d’amoindrir la liberté des femmes, en cautionnant le port du voile par exemple. Dans ce même webdossier, Fatiha Boudjalat soutient qu’en reconnaissant «la pudeur, la pureté, l’honneur de la famille qui résiderait dans le corps de la femme, on satisfait les exigences masculines de ces religions.» Qu’en pensez-vous?

C’est clair que le voile est ancré dans une histoire des cultures du bassin méditerranéen, qui est patriarcale. Mais il y a une différence entre militer pour le port du voile et ne pas militer pour l’interdiction de la burka. Malheureusement, la burka est aujourd’hui devenue un moyen de discriminer les musulmans. L’universalisme présente souvent un discours en surplomb. Le féminisme a d’abord été développé par des femmes blanches, de catégories sociales aisées. Leurs revendications n’étaient pas en phase avec les réalités dont les autres femmes étaient victimes.

Peut-on être féministe et porter le voile?

Oui. Mais il est évident qu’on ne peut pas analyser de la même manière le comportement d’une femme obligée de porter le voile en Afghanistan ou celui d’une jeune fille qui choisit de le faire ici en Europe. Le port du voile peut être aujourd’hui investi par une jeune femme musulmane par exemple comme un signe identitaire, comme marquant socialement son identité à un groupe dont elle sait pertinemment qu’il est en butte à des réactions de rejet. C’est un moyen d’affirmer son appartenance, sa solidarité à ce groupe, et ça ne l’empêche pas de revendiquer un certain nombre de droits pour les femmes. Cela dit, le voile n’est jamais qu’un bout de tissu, et on peut très bien imaginer des usages du voile qui le détachent de son origine patriarcale. Il peut devenir un accessoire de mode.

Houria Bouteldja, militante anticolonialiste française soutenue par des féministes intersectionnelles dont Caroline de Haas, a écrit: «Si une femme noire est violée par un Noir, c’est compréhensible qu’elle ne porte pas plainte pour protéger la communauté noire.» Vous êtes d’accord?

Cet argument est utilisé par des féministes universalistes pour dénoncer les postures intersectionnelles… La question que ça pose, c’est que dans une situation donnée, certains acteurs ou actrices choisissent de laisser l’antiracisme prendre le pas sur le féminisme. En tant que telle, l’intersectionnalité ne dit pas qu’il faut créer une hiérarchie entre les discriminations. Mais si on dit qu’une femme noire ne doit pas porter plainte contre un homme noir pour ne pas attiser le racisme, ce que l’on exprime est un choix politique. J’en pense que c’est le libre choix de l’actrice de hiérarchiser les luttes dans lesquelles elle est engagée. Moi je ne peux pas décider pour les autres. C’est un dilemme, soit de solidarité à sa communauté, soit d’opposition par rapport à son violeur. Si on pense aux affaires de Cologne, c’était une très bonne opportunité pour les discours islamophobes de pouvoir s’appuyer sur ces agressions.

Donc il faudrait taire les agressions par choix politique?

Non, quant à moi, si la loi reconnaît le viol comme un délit, le violeur devrait être poursuivi, quelle que soit son identité. Cela dit, la vie politique est faite de choix. Le rôle des universitaires est de montrer que c’est un cas typique où deux discriminations vont se retrouver prises au piège de leurs supposées contradictions. Pas parce qu’elles sont opposées l’une à l’autre, mais parce qu’il y a des positions politiques qui instrumentalisent l’une contre l’autre, et c’est ça qu’il faut dénoncer.

Le mouvement #metoo a vu plusieurs camps de féministes s’affronter. D’un côté, celles qui dénoncent une «culture du viol», et celles qui, comme Sastre et Deneuve, lient l’émancipation de la femme à sa responsabilisation. Qu’en pensez-vous?

Je suis en désaccord total avec Catherine Deneuve et sa tribune, qui m’a fait bondir, même si j’adhère à la question de la responsabilisation et du refus de la victimisation. Mais encore une fois, je constate que cet argument est récupéré pour gommer la question du rapport de force. C’est facile quand on est une femme blanche riche et éduquée de déclarer qu’il faut être capable de dire non. Le harcèlement sexuel se double souvent d’une hiérarchie ou d’une supériorité économique de l’agresseur face à l’agressé. C’est ce rapport de force que la position antivictimisation a tendance à nier. J’assimile la tribune de Deneuve à cette position-là. Dans l’autre cas, j’adhère à #metoo, j’adhère moins à #balancetonporc. Je ne suis pas d’accord avec l’idée de reprendre l’insulte, qui vient d’abord de l’attitude sexiste des hommes envers les femmes. Retourner l’insulte à l’agresseur ne me paraît pas la meilleure stratégie.

«Certaines personnes se retrouvent dans des coins où il n’y a pas de solution»

Juriste et artiste, Meloe est aussi militant féministe intersectionnel. Transgenre – il ne définit lui-même comme «personne non binaire» – le Genevois est notamment sensible aux discriminations envers les minorités sexuelles LGBTQ, ce qui le rapproche du courant pro-sexe.

Courants cousins

  • Le féminisme pro-sexe, en ce qu’il lutte aussi pour les droits des minorités sexuelles LGBTQ, présente des affinités fortes avec l’intersectionnalité, qui entend se battre pour toutes les minorités discriminées.
  • L’afro-féminisme considère que la voix des femmes noires ou afro-descendantes est oubliée par le féminisme universaliste. Ces militantes tentent de reprendre cette parole en leur nom
  • Le féminisme islamique revendique un féminisme interne à l’islam.
  • Le féminisme radical, pouvant provenir de tous les types de féminismes, considère qu’il existe une oppression des femmes au bénéfice des hommes, soit un patriarcat, et qu’il doit être aboli par une opposition frontale.

Ambassadrices

  • Les Effronté(e)s
  • Le collectif Faites des Vagues
  • Le collectif Le Gras Politique
  • Le podcast Crépidules
  • La newsletter Quoi de Meuf
  • Solange Knowles
  • Rokhaya Diallo
  • Kimberly Crenshaw
  • Angela Davis
  • Bell Hooks
  • Patricia Hill Collins
  • Caroline de Haas.