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ConcertsEntre Orient et Occident vibre le violon de Baiju Bhatt

En vedette de JazzContreBand, le musicien lausannois livre avec son groupe Red Sun des trésors de métissages. Entretien avant son concert samedi à Genève.

Baiju Bhatt, violoniste vaudois naviguant entre l’Inde et le jazz, entre autres inspirations cosmopolites.
Baiju Bhatt, violoniste vaudois naviguant entre l’Inde et le jazz, entre autres inspirations cosmopolites.
BRAD BROSE

Il est un violoniste prodigieux qui vit sur les bords du Léman. Baiju Bhatt est son nom. Red Sun, son groupe. Sa musique charrie autant d’échos de l’Inde que du jazz, mêlant à de splendides mélodies venues de l’Est comme de l’Ouest une énergie à faire danser sous la lune. Le festival JazzContreBand l’a choisi cette année comme artiste en coproduction. Le musicien vaudois s’y produira à quatre reprises: à La Comédie de Ferney Voltaire vendredi 9octobre, puis au Chat Noir samedi 10, avant Sierre et Bonneville les 16 et 17. Prémices d’une longue route qui mènera la formation notamment au CityClub de Pully le 14novembre, avec en invité un guitariste fameux, Nguyên Lê.

Baiju Bhatt, on le retrouve au bout du fil à Château Rouge, Annemasse, où il mène depuis lundi une résidence d’artiste. «Un moment inestimable», glisse notre interlocuteur. Une semaine de répétition, dans la carrière d’un musicien, c’est la possibilité rare de réunir tous ceux qui, hors tournée, vivent à des kilomètres les uns des autres. «On travaille comme des chiens», lâche le leader. Avec Paul Berne à la batterie, Blaise Hommage à la basse, Mark Priore au piano et Valentin Cornus aux saxophones, un nouveau répertoire se met en place, pour un probable nouvel album. «Et c’est là que les idées arrivent!» De Baiju Bhatt, on admirait il y a deux ans sa «Eastern Sonata», premier jalon studio d’un compositeur porté vers de généreux et brillants métissages. Où le jazz rencontrait l’Inde, l’Orient s’en allant toquer en Occident. «C’était également l’occasion de prendre de la hauteur, raconte le trentenaire. Plus qu’un mélange, je pouvais être moi.»

Du Rajasthan au Léman

Son histoire personnelle est intimement liée à sa musique. «J’ai grandi en Suisse. Pour mes camarades de classe, j’étais toujours l’Indien. Tandis qu’à Jaipur, au Rajasthan où vit ma famille, je restais le Suisse, quand bien même je m’y sentais également à la maison.» Entre ces deux territoires, si distant en apparence, le jeune homme a trouvé sa «zone de friche»: «Dès l’adolescence, la question de l’appartenance s’est posée, et le jazz a participé à la réponse. Parce qu’il est protéiforme, parce qu’il permet de s’emparer de tout, le jazz m’a offert de manger ce que je voulais.»

Qu’on lui demande ce qu’il garde de l’héritage parental – son père, Krishna M. Bhatt, joue du sitar – et le fils de répondre: «Si je ne suis pas devenu sitariste, comme le sont tous mes cousins, c’est parce que je n’ai pas vécu en Inde, je ne suis pas tombé enfant dans la marmite. Avais-je raté quelque chose? Avec les années, je me suis rendu compte à quel point c’était une grande bénédiction que d’avoir fait mon propre chemin.»

«Le violon, qu’on tient si proche du cou, est intime, comme à fleur de peau.»

Baiju Bhatt, violoniste lausannois

S’agit-il pour autant de nomadisme culturel? «Oui. Mais le terme est si vaste… De nomadisme, il est question en tout cas dans l’histoire de mon instrument.» Enfant, Baiju Bhatt a été particulièrement touché par le film «Latcho Drom», du réalisateur Tony Gatlif: où l’on suit du Rajasthan jusqu’en Andalousie la route des Roms, leur musique s’accoutumant des couleurs locales à chaque étape. Le violon, bien sûr, est du voyage. «Ce violon que l’on retrouve aussi bien dans les musiques populaires qu’au Conservatoire!»

De l’apprentissage classique, Baiju Bhatt a gardé la posture debout. «Mais du jazz, de l’exemple de Stéphane Grappelli, je recherche cette souplesse avec la nuque, qui laisse l’espace libre pour l’improvisation.» Tandis qu’en Inde, on en joue assis en tailleur, la tête de l’instrument posée sur le pied – idéal pour les glissandi. Cette manière-là également, Baiju Bhatt s’en inspire: «Je cherche le compromis idéal, la formule magique.»

Comme on dit d’une partition qu’elle est pianistique, lorsque le pianiste se sent bien dans ses touches, ici aussi le confort s’avère déterminant. «Violonistique, oui! Voilà pourquoi je n’utilise pas un instrument électrique, mais seulement amplifié. Le violon, qu’on tient si proche du cou, est intime, comme à fleur de peau. Et sa tessiture, si proche de la voix.»

Aux générations futures

On parlera encore de rythmes, de phrasés. Baiju Bhatt puise son matériau également dans le rock, la fusion, ailleurs encore en Afrique. On dira combien les ornementations sont riches chez le violoniste: de petites notes fugitives mais si émouvantes, qu’elles soient d’inspiration indienne, celtique, manouche ou bulgare. Le monde est à portée de manche, que l’archet projette à mille lieues.

Baiju Bhatt a déjà le titre pour ce qui suit: «People of Tomorrow», les gens de demain. En hommage aux générations futures, aux métissages. «Plus le temps va et plus l’on se mélange. De telle sorte qu’apparaissent des doubles cultures, des triples même, sinon quadruples! Ces personnes hybrides sont le monde de demain.»

Baiju Bhatt & Red Sun, Sa 10 oct., 21h, Chat Noir