Enrico Marini, dans l’ombre de Batman

InterviewPremier ténor de la bande dessinée franco-belge à s’approprier le fameux super-héros de DC Comics, le dessinateur bâlois publie la suite et fin d’un diptyque à succès.

Enrico Marini: «Batman est très prévisible. Le Joker, c’est l’autre côté de la médaille.»

Enrico Marini: «Batman est très prévisible. Le Joker, c’est l’autre côté de la médaille.» Image: laurent guiraud

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Avec quelque 70 000 exemplaires vendus, le «Batman» d’Enrico Marini est un succès. Premier ténor de la bande dessinée franco-belge à s’approprier le personnage créé par Bob Kane et Bill Finger en 1939, l’auteur bâlois en propose une version à la fois intimiste, bourrée d’humour noir et enthousiasmante graphiquement. Bouclant un diptyque entamé en novembre dernier, le deuxième tome de «The Dark Prince Charming» tient toutes ses promesses. Avec en prime quelques scènes d’ores et déjà mythiques: le Joker pianotant du Rachmaninov sur un Steinway au cœur d’une usine abandonnée; le même, revisitant «Singing in the Rain» dans les rues de Gotham City; le Joker encore jouant les travestis lors d’une confrontation épique avec Bruce Wayne/Batman; ou encore Catwoman bondissant d’un toit à l’autre sur fond de gratte-ciel. Autant d’images fortes imaginées par un Marini au meilleur de sa forme. Rencontre avec un dessinateur comblé, dont le tee-shirt et la coque de téléphone portable s’ornent d’un de ses dessins du célèbre justicier masqué.

Lors de concours de déguisements (cosplay) organisés durant des festivals de BD, des fans ont adopté le look des héros que vous dessinez dans «Batman». Vous attendiez-vous à un tel engouement?
Je l’espérais. Quand je vois une fille s’inspirer du design que j’ai donné à Harley Quinn (ndlr: la petite amie déjantée du pire ennemi de Batman), je trouve ça génial. J’ai aussi aperçu des garçons déguisés en Joker, maquillés comme celui que je mets en scène dans «The Dark Prince Charming». Bizarre mais marrant.

Comment les amateurs de comics ont-ils réagi face à cette version qui diffère des standards américains?
L’accueil est très positif, parce que justement, ce Batman apparaît un peu différent. DC Comics tenait à ce que je dessine cet épisode avec la technique qui est la mienne, en couleurs directes, précisément pour pouvoir présenter un projet inédit. J’ai écrit mon scénario en anglais, afin que ça sonne juste. Toutefois, l’album sort de la continuité. On peut le lire sans connaître le reste de la série. C’est un «one shot» qui respecte tous les codes de l’univers Batman, mais qui joue aussi un peu avec. J’amène des éléments nouveaux, une vision plus personnelle.

Quelle était votre marge de manœuvre?
J’avais carte blanche. Mais je me suis imposé la contrainte qu’il n’y aurait pas de héros avec des superpouvoirs. L’histoire que je voulais raconter n’en avait pas besoin. C’est plutôt un thriller entre le Joker et Batman, avec pour enjeu une petite fille enlevée par le Joker. Il ne s’agit pas d’un épisode épique où Batman doit sauver le monde. Je tenais à ce que cela reste réaliste, un peu dans la lignée des films tournés par Christopher Nolan.

Cette histoire provoque un affrontement inattendu entre le Joker et Batman. L’envie d’explorer une veine plus psychologique?
Vous noterez qu’il y a tout de même de l’action, des scènes de baston et de poursuites dans ce tome II. Mais c’est vrai que j’ai vraiment pris du plaisir à dévoiler des aspects plus intimes de certains personnages. Bruce Wayne/Batman notamment, qui ne s’attendait pas à être confronté à une potentielle paternité.

Il est plutôt rare qu’un superhéros soit confronté à sa descendance…
Dans mon histoire, je reste volontairement ambigu. Au final, on ne sait pas si la petite Alina est vraiment la fille de Batman. Mais un tel cas de figure est déjà arrivé dans la série. Batman a eu un fils prénommé Damian, né d’une liaison avec Talia al Ghul, la fille d’un de ses pires ennemis.

La couverture du deuxième tome de «The Dark Prince Charming» s’inscrit en miroir avec celle du premier. Le Joker, c’est l’exact opposé de Batman, son double négatif?
Assurément. Batman est très prévisible. Le Joker, c’est l’autre côté de la médaille. Dans ma version, il change de personnalité toutes les cinq minutes. Par moments, il apparaît sympathique, charmant et drôle. C’est un clown quand même. L’instant d’après, il se montre mélancolique, attachant, tendre parfois avec une fillette qui demeure son otage. Mais il reste un monstre, un assassin imprévisible. Comme tous les personnages de psychopathe, il s’avère fascinant. Un peu comme Hannibal Lecter dans «Le silence des agneaux».

À l’écriture, c’est un personnage qui vous a surpris?
Surpris et amusé. Au point de prendre un peu plus de place que ce que j’imaginais initialement. Batman a d’autres ennemis magnifiques, tels que le Pingouin ou Ra’s al Ghul. Mais je ressens une forte attraction pour le Joker. J’ai pu lui faire exécuter des trucs délirants que je n’aurais pas envisagés dans mes propres créations.

Certaines images débordent du cadre. Un découpage sensiblement différent de celui de vos autres séries…
Je respecte les codes américains de mise en page. Le fait de disposer d’un format plus étroit, plus allongé m’a obligé à concevoir mes planches autrement. J’ai bien aimé expérimenter un peu, prendre des libertés que je ne peux pas me permettre sur «Les Aigles de Rome» ou «Le scorpion», dont la narration et la mise en page restent plus classiques. Au final, j’ai réalisé une sorte d’album hybride, qui puisse à la fois fonctionner pour le marché américain et le marché européen.

Pas de nouvelle incursion en vue dans l’univers des superhéros?
Pour le moment, non. DC Comics m’a déjà sollicité en ce sens, mais j’ai d’autres projets personnels à mener à bien. J’envisage encore au moins deux albums des «Aigles de Rome». Actuellement, je travaille sur le douzième tome du «Scorpion», qui sera le dernier que je dessine pour cette série. Par la suite, il est possible cependant que je réalise des histoires individuelles autour de ce personnage. J’ai aussi envie de me lancer dans un polar situé dans les années 1940-50, style films noirs d’antan. Bref, je suis bien occupé pour les prochaines années.

«Batman, The Dark Prince Charming», t.2/2, par Enrico Marini. Ed Dargaud - DC Comics, 72 p.

Créé: 15.06.2018, 16h23

«Il ne suffit plus de dessiner, il faut savoir se vendre»

Lors du dernier Festival d’Angoulême, des auteurs ont manifesté pour l’amélioration de leur statut. Est-il plus difficile de vivre de la bande dessinée qu’autrefois?

Pas pour moi. Mais je connais de nombreux collègues qui ont du mal à placer leurs projets, ou dont les livres ne se vendent pas assez. D’une manière générale, je dirais qu’il ne suffit plus de dessiner. Il faut faire davantage. Réfléchir à un concept. Comment et où le placer. Arriver au bon moment, surprendre. Il convient aussi de connaître le processus de fabrication d’un album, le travail de l’éditeur, de discuter avec les gens du marketing. Cela génère énormément de travail en plus. Et même quand on y consent, il n’y a pas de garantie. La chance joue aussi un rôle.

Vous publiez régulièrement des photos ou de petites vidéos sur les réseaux sociaux. Une manière de soigner la communication?

Oui, même si c’est un jeu aussi. J’utilise les réseaux sociaux pour la promotion de mes albums. C’est complémentaire au travail de mon éditeur. Un auteur doit savoir se vendre.

D’autres problèmes à résoudre?

Celui de la dédicace entre autres. Un acte gratuit qu’on fait par tradition. Certains auteurs réalisent de véritables peintures, offertes à leurs lecteurs. La dédicace gratuite devrait rester très simple, se limiter à quelques traits. Ou alors il faudrait que les organisateurs de festivals revoient cette notion de performance. PHM

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