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Les oubliés de la pandémieEn temps de crise, à quoi rêvent les ados?

Ils ont entre 15 et 19 ans, terminent le Cycle d’orientation, l’École de culture générale ou le Collège. Voici ce qu’ils racontent de la pandémie et de l’avenir.

Image sur les rites de passage de l’ado à l’adulte, extrait du livre «Se mettre au monde», édités par le musée de l’Elysée de Lausanne et les éditions du Bec en l’air.
Image sur les rites de passage de l’ado à l’adulte, extrait du livre «Se mettre au monde», édités par le musée de l’Elysée de Lausanne et les éditions du Bec en l’air.
Steeve Iuncker-Gomez

«J’irai loin d’ici, sur une île…» Il y aura des requins? «Non, pas de requins. Seulement des dauphins.» Et la mer, elle sera comment? «Juste… belle.»

Demandez-leur de quoi ils rêvent. Les dizaines d’adolescents, garçons et filles interrogés ces dernières semaines répondent souvent la même chose: voyager. À croire qu’il y a un désir urgent de mettre les voiles. Conséquence possible du confinement. Lequel s’achève lentement, si lentement.

Durant les deux mois qui viennent de s’écouler, on a parlé virus, mesures sanitaires, personnes à risque et chômage. Comme les classes étaient fermées, on a tâché d’expliquer comment faire la leçon à la maison. Comment organiser le télétravail, comment garder la ligne, réussir son apéro à domicile, son balcon fleuri… Pendant ce temps, les ados, que faisaient-ils, à quoi pensaient-ils? De cela, nos médias n’ont pas parlé. Sinon pour signaler que «300 jeunes alcoolisés à Neuchâtel accueillent la police par des jets de bouteilles». C’était le 11 mai dernier, et c’est à peu près tout.

Lorsqu’on habite à côté des Evaux, le soir, quand il fait beau, on entend des rires et de la musique. Alors c’est vrai, il y a de la vie du côté des jeunes, de la vie sociale! Plus besoin de compter: dès le samedi 30 mai, les rassemblements à 30 sont autorisés. En 2020, socialiser n’est pas une sinécure. La pandémie a restreint la liberté de mouvements des ados, déjà très limitée en temps normal, ainsi que l’explique la sociologue Claire Ballet. Quant à la scolarité des uns et des autres, l’enseignement par écran interposé n’a pas arrangé les choses, accentuant les disparités sociales, ce qu’analyse un autre sociologue, Daniel Stoecklin.

«Quand on sait qu’il faut vivre avec…»

Au journaliste, à son tour, d’aller voir sur le terrain, d’écouter ce que les ados ont à dire. Ceux-là ont entre 14 et 15 ans, terminent le Cycle d’orientation. Ces autres ont passé le cap des 18 ans. Terminée l’École de culture générale, achevé le Collège. L’enfance est bientôt derrière. Une vie d’adulte s’amène. Sera-t-elle semblable à celle de leurs parents? Et voilà que débute une crise comme on n’en voit jamais ou presque. Une pandémie carabinée. Mais les piscines, bientôt, vont rouvrir. Alors on oubliera tout? Rien n’est moins sûr. En tout cas pas pour les ados. Ils et elles seront nombreux à manifester quelque chose comme de la sérénité, qui ressemble à s’y méprendre au fatalisme. «Quand on sait qu’il faut vivre avec…» Quand on a 15 ans, on dit ça aussi.

On pensait que, forcément, les ados auraient adoré ces mois sans classe. Des vacances, c’est cela. Mais non. Plutôt un très long dimanche qui n’en finit jamais. Et demain matin, il faudra bien se réveiller. Cela, tous le savent, quel que soit leur âge. Il n’y a plus de notes, plus d’examens? Ça ne passe pas pour un avantage. «À la maison, on travaillait plus vite. Mais on comprenait finalement moins.» Ce qui manquait, c’est ceci: «le contact humain». Des élèves se sentent perdus, ceux qui n’ont pas les notes requises, pas eu le temps de se refaire. «Je ne veux pas perdre de temps, moi.» Déclaration sans détour d’un élève de 15 ans, section LC – «langues vivantes et communication». Niveau moyen. Il évoque le job de ses rêves: finance, argent, affaires. «Mes notes en math ne sont pas bonnes parce que je ne travaille pas. Mais je sais compter!» Ne pas perdre de temps, alors. «Parce qu’on ne sait pas ce qui va se passer l’année prochaine. Un virus. Ou autre chose.»

Se déconnecter, sortir

Compliqué de garder la tête froide. Et quand on a 19 ans, une scolarité sans problème? «Le truc étrange, c’est de se demander, finalement, si tu as obtenu une matu au rabais, si tout ce que tu as fait aura la même valeur que pour les autres.» Heureusement, Gaëtan est de nature optimiste. Ce qui n’est pas le cas de tous ses amis, tient-il à préciser. Un goût d’inachevé persiste: «Ma moyenne a été calculée sur le premier trimestre uniquement. J’ai vu pour la dernière fois les profs en mars.» Quant aux amis… «Les appels, les FaceTime, j’en ai eu marre. Je me suis déconnecté, j’ai fait du vélo.»

C’est important de raconter ce qu’on a vécu, également pour ceux qui viendront plus tard.

Anthony, 15 ans

Mais les amis viennent à manquer. «Même si, parfois, on se perd avec les autres», constate Anthony, 15 ans. Lui aime la mode, le dessin, l’astrologie, la musique. Dessiner pendant quatre heures d’affilée, c’était possible. Ça lui est arrivé. «Des paysages, la nature, des immeubles, des habits.» La musique encore, pop de préférence, Angèle en particulier. «Elle est engagée, ça me plaît.» Faudra-t-il que des artistes, des chanteurs, des peintres, des écrivains racontent cette pandémie? «Oui, c’est important de raconter ce qu’on a vécu, également pour ceux qui viendront plus tard.»

Ce que promet la nuit

Voici à présent Chiara, Adriana, Laura et Océane, toutes en 11e année. Elles se voient designer informatique, policière, professeure d’art, deviendront si la vie le permet polyglottes, connaîtront le droit, le commerce, la chirurgie, les maths, la physique. Adriana aime la mode. Chiara, elle, a cousu des masques, 100% coton, lavables, coupés dans les règles, avec motifs en sus. Une future conceptrice? «Non.» Soit. Et puis le masque peut évoquer d’autres choses que le Covid-19. Ici, on évoquera les mangas dont raffolent les ados et leur profusion d’univers, tous différents. Des zombies, par exemple. De la SF encore. Voilà qui n’est pas pour déplaire à nos interlocutrices. Un futur en combinaison bionique, ça serait comment? «Ça serait cool. Mais seulement pour le vêtement. Pas confortable cependant.» Prochain déguisement pour l’Escalade, tous en masque alors. «Non, ça va rappeler de mauvais souvenirs…»

La notion du temps s’est délitée. Bien sûr, des parents ont imposé leurs horaires d’étude à leurs enfants. Et puis sortir le chien aussi constituait une balise dans la journée. Il y a également ceux et celles qui ont commencé à vivre la nuit. Avant, ça leur était arrivé pendant les vacances, ou le week-end. Mais jamais aussi longtemps, jamais tous les jours. La nuit, quel moment fabuleux. On vous laisse une paix royale. Pour engloutir des séries, des films, des livres, pour pratiquer vos jeux favoris. Du cosplay? Personnages de mangas de rigueur: «On ouvre toutes les fenêtres, le balcon, et on joue. L’ambiance est vraiment meilleure que le jour. Et le vent du soir, c’est bien! Le jour, c’est… pas ouf.» La nuit lui plaît. Comme d’autres la redoutent: «Encore plus vide que le jour.»

«Ça fait bizarre»

Demandez-leur ce qu’ils connaissent et comprennent de cette période extraordinaire: les 15-19 ans en savent beaucoup plus qu’on ne voudrait le croire. «Vous avez lu? On incite les gens à acheter des voitures alors que le climat va mal! Débile!» Paroles de Jeanne, 18 ans. Pas tant de peur toutefois. Peut-être est-ce un gain d’avoir appris à se laver les mains à tour de bras. Pour certains, c’est devenu une obsession. Mais on est jeune, bien portant, hors population à risque.

Vous avez lu? On incite les gens à acheter des voitures alors que le climat va mal! Débile!

Jeanne, 18 ans

«Ça fait bizarre, relate un élève du Cycle. Ça n’est jamais arrivé. Une pandémie, des trucs comme ça, on en voyait en cours d’histoire. Et ça arrive à nous, à notre génération aussi. Moi, je le réalise à moitié. On dirait un film. On en parlera encore très longtemps. Il faudra du temps pour s’en remettre, deux ans, trois ans peut-être.» Mais de là à penser à la mort, non. «Je n’ai pas peur de la mort. Je ne sais pas ce que ça fait. Ça peut arriver aujourd’hui, ou bien plus tard. C’est comme ça.»

Paradoxe du semi-confinement: certains ados sortaient plus que d’ordinaire. Quand la police donnait ses avertissements, on veillait aux distances. «On faisait des petits groupes, parfois plus grands. Bon, on faisait quand même attention. On avait le désinfectant, les masques. Mais comme on ne s’entend pas bien avec la police, les agents nous mettaient volontiers des amendes. Alors qu’au bord du lac, où il y a des centaines de personnes, rien!»

«Un peu dans la merde»

En septembre, c’est la rentrée. Autant dire demain. Et qui sait si elle ne se fera pas sur Zoom ou Meet, encore une fois. «On aura des lacunes. On n’aura plus l’habitude d’être en classe.» Les vacances d’été sont presque oubliées. Demain, d’autres iront à l’École de culture générale, à l’école de commerce, en préapprentissage. Faire mécanique auto, ce jeune homme aimerait bien. L’idée lui est venue il y a trois ans déjà. Un autre a dit la banque, celui-ci la police encore.

Alexandre voulait se rattraper au troisième trimestre. Las. Il est «un peu dans la merde». Ce sera la préparatoire de l’École de culture générale. En attendant l’école de game design qu’il souhaite suivre. Il pratique chez lui, en autodidacte: dessin, modélisation 3D, code. Il a eu «la chance» que ses parents lui achètent un PC. La pandémie ferait-elle un bon scénario de jeu? «Genre postapocalyptique-survie. Ça pourrait être cool à faire, en multijoueur.» Certes, la réalité, si elle est dramatique, n’est guère spectaculaire. Alexandre de mentionner le jeu «Plague Inc.»: «Le joueur est le virus, doit infecter les gens, muter, tout ça. Si l’hôte meurt, on a perdu la partie.»

Un tour au parc

Et si le virus était dans l’économie? Elle est en panne et ils le savent. Quand bien même se projeter dans le monde du travail n’est pas encore de circonstance. Pas pour les 15 ans. Mais les 18, c’est autre chose. Ainsi lorsqu’on vient de terminer l’École de culture générale: «Je veux faire une formation dans le social, pour cela je dois trouver deux mois de stage. Pour cet été, ça va être difficile.»

Des envies, des projets, des imaginaires, il y en a tant à raconter encore. Et puis il y a cette jeune femme de 18 ans, dont le nom s’est perdu dans la foule de ses contemporains. Mais pas son rêve. Si simple en apparence: «Se poser sur la pelouse sans qu’on t’en empêche.» Peu de chose, le minimum vital, pour toutes les générations.

Rencontre au parc, mai 2020
Rencontre au parc, mai 2020
Laurent Gillieron, Keystone