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Droit d’auteurEn architecture, on peut s’inspirer du travail des autres

L’accusation de plagiat s’applique-t-elle en architecture? On parle plutôt d’inspiration. Copier un maître fait partie du métier. Explications.

En haut, Wangjing Soho, à Pékin (Chine), réalisé par Zaha Hadid Architects. En bas, Meiquan 22nd Century, à Chongqing (Chine), qui s’inspire du premier.
En haut, Wangjing Soho, à Pékin (Chine), réalisé par Zaha Hadid Architects. En bas, Meiquan 22nd Century, à Chongqing (Chine), qui s’inspire du premier.
AFP
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La ressemblance est troublante: d’un côté le complexe de Wangjing Soho, présenté en août 2011 par l’architecte irako-britannique Zaha Hadid et construit à Pékin en 2014. Il consiste en trois tours curvilignes en forme de galets, la plus élevée culminant à 200 m de hauteur. Le projet bâti dans la capitale chinoise par la seule femme ayant reçu seule le Prix Pritzker à ce jour a été couronné de plusieurs récompenses internationales, dont celui de la société allemande Emporis, spécialisée dans les données des constructions de haute dimension, qui en avait fait son bâtiment de l’année en 2014.

De l’autre les deux tours Meiquan 22nd Century, présentées au public en 2012 à Chongqing, mégapole du centre de la Chine, dans la province du Sichuan, par la société de développement immobilière Chongqing Meiquan. Les architectes du cabinet de Zaha Hadid ont soupçonné un vol de données. Mais les bâtisseurs du projet de Chongqing ont réfuté ces accusations. Ils ont affirmé que leur projet n’était pas une copie de l’architecture de Zaha Hadid, mais une amélioration du complexe construit dans la capitale chinoise.

Le cas avait fait grand bruit en Chine à l’époque. La notion de plagiat semble difficile à appliquer en architecture. «Des structures telles que des fenêtres ou des toits ne peuvent pas êtres soumises à la protection du droit d’auteur, car cette protection empêcherait d’autres architectes de les adopter et cela porterait gravement atteinte à l’intérêt public, écrivait en 2012 le professeur de droit Chen Mingtao, de l’Université Jiaotong de Pékin, interrogé par le magazine «China Intellectual Property» à propos de la querelle opposant les deux projets précités. Toutefois, les qualités artistiques de ces structures pourraient être protégées. Mais les fonctionnalités et les qualités artistiques sont actuellement intégrées et il est difficile de les séparer les unes des autres.»

Professeur et responsable de la filière d’architecture à la Haute Ecole du paysage, d’ingénierie et d’architecture (hepia) de Genève, Nicolas Pham reconnaît que la Chine a une pratique de la copie de longue date. «Dans certaines villes, on trouve des quartiers qui rappellent Venise ou Paris, cela ne pose aucun problème.»

Le professeur de l’hepia rappelle que l’architecture est un corpus d’éléments stylistiques signifiants qui passent d’une réalisation à une autre. «Parfois il y a des ruptures dont d’autres se servent. Mais c’est trop complexe pour parler de plagiat, de copie totale. Si on dit la même chose dans deux langues différentes, on ne peut pas parler de plagiat.»

Un point de vue que partage Bruno Marchand, professeur honoraire de théorie de l’architecture à l’EPFL. «Il se peut qu’il y ait des plagiats en Extrême-Orient. Mais la notion est difficile à définir en architecture. J’ai connaissance d’un cas où Le Corbusier s’était plaint dans l’un de ses ouvrages d’avoir été plagié» (lire encadré).

Le poids de l’histoire

Bruno Marchand explique l’absence de la notion de plagiat en architecture par l’histoire de l’art au Moyen Âge et à la Renaissance. «Dans les ateliers de sculpture et de peinture, par exemple dans celui de Léonard de Vinci, les élèves copiaient les modèles créés par le maître à plusieurs exemplaires. Dans l’architecture, on a toujours admis la copie. Or le plagiat n’a rien à voir avec le fait de copier. Il suppose qu’on s’approprie quelque chose en cachette. Cela se rencontre peut-être dans d’autres domaines, mais il n’en va pas de même en architecture.»

Seagram Building, tour bâtie à New York en 1958 par Ludwig Mies van der Rohe. Ci-dessous, la tour Edipresse, à Lausanne, réalisée au début des années 1960 par Jean-Marc Lamunière et Pierre Bussat.
Seagram Building, tour bâtie à New York en 1958 par Ludwig Mies van der Rohe. Ci-dessous, la tour Edipresse, à Lausanne, réalisée au début des années 1960 par Jean-Marc Lamunière et Pierre Bussat.
De Agostini/Getty Images
Florian Cella

Dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, de nombreux architectes ont donc fait à la manière de Ludwig Mies van der Rohe, Le Corbusier, Robert Venturi ou Frank Lloyd Wright selon de quel maître ou de quel courant ils se reconnaissaient, poursuit Bruno Marchand. Le professeur honoraire de l’EPFL cite un exemple lausannois construit au début des années 1960. «Lorsque Jean-Marc Lamunière a réalisé la tour Edipresse (ndlr: avec Pierre Bussat), il a repris les codes de l’architecture de son maître à penser, Ludwig Mies van der Rohe. Il est allé jusqu’à adopter certaines proportions pour respecter les exemples bâtis par l’architecte allemand. Il ne s’est jamais caché de le faire. Au contraire, il a revendiqué son affiliation à Mies van der Rohe. Le fait de copier voulait dire dans ce cas qu’il se reconnaissait comme disciple et qu’il faisait le choix de copier son maître.»

Bruno Marchand donne un autre exemple, genevois celui-là, récemment présenté lors des Journées européennes du patrimoine, les Tours de Carouge, ensemble d’habitations construit de 1958 à 1973. «Les architectes qui ont réalisé cet ensemble se sont directement inspirés des Unités d’habitation créées par Le Corbusier et l’ont revendiqué.»

Bruno Marchand cite encore le cas de Mario Botta, dont nombre de disciples ont reproduit les idées. «Au Tessin, il y a eu une telle production «à la manière de Botta» qu’à un moment donné on avait de la peine à distinguer si les objets avaient été réalisés par Mario Botta ou par l’un de ses disciples», sourit le professeur honoraire de l’EPFL.

De nombreux architectes ont travaillé «à la manière» d’un maître. En haut à gauche, la Cité radieuse, achevée en 1952 par Le Corbusier à Marseille. Ses unités d’habitation ont servi de modèles aux architectes qui ont bâti les tours de Carouge (GE), entre 1958 et 1973 (ci-dessous). Comme pour la tour Edipresse, les inspirations sont parfaitement revendiquées.
De nombreux architectes ont travaillé «à la manière» d’un maître. En haut à gauche, la Cité radieuse, achevée en 1952 par Le Corbusier à Marseille. Ses unités d’habitation ont servi de modèles aux architectes qui ont bâti les tours de Carouge (GE), entre 1958 et 1973 (ci-dessous). Comme pour la tour Edipresse, les inspirations sont parfaitement revendiquées.
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Enrico Gastaldello

Rapport maître-disciples

«À chaque fois, le rapport de maître à disciple est reconnu, revendiqué, poursuit Bruno Marchand. On s’amuse parfois à évoquer un trait, par exemple un élément de façade qui rappelle le style de Robert Venturi. Le disciple fait du mieux qu’il peut pour suivre les traces de son inspirateur. C’est normal de copier, de répliquer des exemples d’architecture que l’on trouve remarquables et dont on s’inspire.»

Au contraire, la filiation est même saluée. On reconnaît (ou pas) les talents d’un architecte qui a adapté les principes architecturaux de son maître à penser dans un autre contexte culturel, un autre environnement bâti.

«Il n’y a pas d’autonomie de l’œuvre en architecture. Les architectes sont même flattés d’être copiés, rappelle Nicolas Pham. Les citations sont nombreuses et courantes dans le langage architectural. On cite avec plus ou moins de précision. On voit même carrément des imitations. On se sert des codes qui sont les mêmes.»

Nicolas Pham rappelle que le droit d’auteur est une notion quasi indéfendable en architecture comme en design. «Il suffit parfois de changer deux vis de place pour faire tomber le droit d’auteur du design d’une chaise.»

Personne n’a tout inventé, souligne le professeur de l’hepia. «Les architectes s’influencent entre eux. D’autant que la construction s’inscrit dans un temps long. Même Le Corbusier a été influencé.»

Certains architectes suivent une tendance. Par exemple dans l’alignement des fenêtres. «Mais on ne va jamais parler de plagiat parce qu’ils suivent une vogue, même si un théoricien de l’architecture peut en donner la paternité à un architecte en particulier», souligne Bruno Marchand.

Valeurs partagées

Du fait des nouvelles contraintes énergétiques et de l’isolation des édifices, on voit un développement de l’ornementation des façades, qui se superpose à la structure du bâtiment, poursuit le professeur honoraire de l’EPFL. «On observe l’apparition de tendances esthétiques comme l’emploi d’éléments en pixels. Les architectes partagent les mêmes valeurs esthétiques. On copie le premier qui a trouvé la solution à un problème.»

Bruno Marchand relève qu’il existe parfois des ambiguïtés. «En 2012, Zaha Hadid avait remporté le concours d’architecture pour la construction du Stade olympique de Tokyo (ndlr: prévus en 2020 mais reportés à l’an prochain). Mais son projet n’avait pas été retenu pour des raisons financières. Or la solution trouvée par Zaha Hadid pour les gradins a semble-t-il été reprise.» Kengo Kuma, architecte japonais qui a finalement construit le stade, s’est défendu de plagiat, arguant que, comme Zaha Hadid, il devait répondre à des exigences strictes pour un stade de 80 000 places et que les conditions posées entraînaient immanquablement l’apparition de similitudes.

Architecte cantonal vaudois, Emmanuel Ventura n’a pas connaissance de dénonciation de plagiat. «Je me rappelle avoir grandi dans un immeuble qui a été reproduit à l’identique dans d’autres localités suisses. Mais on ne peut pas parler de plagiat parce qu’on multiplie la construction d’un même type de bâtiment.»

Et dans les concours? Pas trace de plagiat non plus. L’architecte cantonal vaudois se souvient d’un cas où un projet présenté avait une forte ressemblance avec un bâtiment existant dans la capitale vaudoise. «Était-ce de la maladresse ou de l’inspiration de la part de l’architecte?», s’interroge Emmanuel Ventura.

Il est rare que le projet gagnant d’un concours soit construit par un autre atelier d’architecture. Le cas s’est pourtant présenté avec le Vortex, qui a servi de village olympique pour les athlètes des Jeux olympiques de la jeunesse d’hiver de Lausanne, en 2020, avant d’héberger les étudiants du campus lausannois. «L’architecte Jean-Pierre Dürig a accepté la présence d’un bureau d’architecture spécialisé dans la conduite de chantier, car cela ne demande pas les mêmes compétences que la conception d’un bâtiment. Même s’il n’a pas suivi les travaux, il reconnaît pleinement l’ouvrage achevé. Cela ne constitue en rien un cas de plagiat.»

1 commentaire
    Jean Eymar

    Je ne suis pas un fan de l'architecture moderne, mais je dois reconnaître que les Chinois sont très très fort et font de forts belles choses. Par contre nos architectes genevois, à part des caisses à savon noir ou gris, il n'y a rien de bon à prendre.... et je préfère rester poli, sinon je vais être censuré....