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Beaux-artsElle a réveillé les enfants tapis dans les réserves

Brigitte Monti a choisi dans les collections du Musée d’art et d’histoire (MAH) la matière de «L’enfant dans l’art suisse: d’Agasse à Hodler».

«La Ronde» d’Elisabeth de Stoutz (1854-1917).
«La Ronde» d’Elisabeth de Stoutz (1854-1917).
MAH

Nouveaux-nés, enfants et préadolescents sont nombreux à roupiller gentiment dans les dépôts du Musée d’art et d’histoire (MAH). En compagnie de leurs frères et sœurs, de leur mère ou de leurs parents, plus rarement seuls avec leur père, ils ne laissent échapper aucun cri. Sur la toile, leurs frimousses bien huilées ne manifestent rien d’autre que ce que l’artiste a vu. Qu’ils soient en pierre taillée ou en terre cuite, ils semblent également résignés. Nombre d’entre eux connaissent le silence des réserves depuis des décennies, voire des siècles. Les œuvres tirées de l’oubli par Brigitte Monti couvrent la période de 1830 à 1930.

Cette historienne de l’art genevoise d’origine nidwaldienne est la commissaire de l’exposition «L’enfant dans l’art suisse: d’Agasse à Hodler». Commissaire, elle ne l’aura été qu’une seule fois, à la faveur de ce travail qui couronne trente années au service du MAH en tant que collaboratrice scientifique. Le réveil des enfants peints et sculptés a lieu dans la salle 15, au 1er étage, où se tenaient ces dernières années les expositions «Métamorphoses» et «Hodler intime».

Covid-19 oblige, le sens obligatoire de la visite impose de traverser toute l’histoire de la peinture avant d’arriver chez les enfants, alors que l’exposition est faite pour être vue dans le sens contraire. «J’espère que les indications affichées feront comprendre aux visiteurs qu’ils doivent traverser la salle pour commencer par le portrait de Sophie et Louis Weber par Ferdinand Hodler», indique Brigitte Monti.

Le thème de cette exposition est venu à l’esprit de la commissaire lors de la préparation de la rétrospective de l’œuvre de l’impressionniste suisse Martha Stettler au Musée de Berne en 2018: «Un tableau propriété du MAH devait y être exposé, rappelle Brigitte Monti. À ma grande surprise, cette scène représentant des fillettes nues sortant du bain ornait un mur du Palais de justice de Genève. Un prêt de la Ville à l’institution judiciaire. Après le retour de cette toile de Berne, j’ai demandé à la conservatrice des beaux-arts Lada Umstätter si «Après le bain» pourrait être le point de départ de mon exposition. Elle a dit oui.»

En explorant les images d’enfants dans les collections du musée, Brigitte Monti a retenu deux cents œuvres de toutes les époques. Il a fallu resserrer, renoncer aux multiples madones à l’enfant pour se concentrer finalement sur le XIXe siècle et le début du XXe et sur des peintres suisses. «Dès la fin des années 1870, le fonds Diday, institué après la mort du célèbre paysagiste genevois, a permis au MAH d’acquérir régulièrement des œuvres auprès de leurs auteurs, explique l’historienne de l’art. Plusieurs tableaux réunis ici sont entrés ainsi dans l’institution. Il fut un temps où le Musée se réservait le droit d’échanger plus tard son acquisition contre une pièce plus récente du même artiste. Le bel autoportrait d’Alfred van Muyden avec sa femme et son fils, peint en 1850, a été acquis de cette manière.»

L’enfant devient quelqu’un

En préparant cette exposition, Brigitte Monti s’est interrogée sur l’histoire du statut de l’enfant dans la société et de sa représentation dans la peinture. «Ce statut n’était guère enviable dans les siècles passés. L’enfant n’était rien; il pouvait mourir à tout moment. La peinture ancienne le montre vêtu comme ses parents, symbolisant la réussite de ceux-ci et prolongeant leur lignée, mais elle ne s’attache pas à le représenter comme une personne à part entière. Plus tard, grâce notamment à l’influence de Rousseau, l’enfant gagne une importance nouvelle. Cette évolution est sensible dans la peinture, surtout à partir du XIXe siècle.»

L’exposition est en quatre parties: la maternité, l’enfant en famille, l’enfant en société et la souffrance de l’enfant. «La première partie reprend le thème de la Vierge à l’enfant, mais mise au goût du jour, démontre la commissaire. Le nouveau-né assis comme un enfant plus âgé, bénissant comme un adulte, est devenu enfin un vrai bébé alangui dans les bras de sa mère. Trois tableaux du Bâlois Wilhelm Balmer montrent cette intimité entre la mère et son enfant. On y voit Alice Vieillard, l’épouse normande de cet artiste suisse, dans une composition sur le vif et impressionniste, alors qu’elle se repose dans son lit avec son nouveau-né devant elle.»

Wilhelm Balmer, Daniel Ihly, Alfred van Muyden, Martha Stettler, Élisabeth de Stoutz ou le sculpteur Carl Angst sont à découvrir au rythme des quatre sections de l’exposition. Moins connus qu’Albert Anker, dont on voit le «Portrait d’une petite paysanne» (1874), l’une des trois œuvres de l’artiste bernois en possession du MAH, ou que Félix Vallotton, auteur vaudois de la baignade de deux garçonnets sur «Plage de Bellerive à Ouchy» (1898), les inconnus du grand public font tout le sel de cet accrochage original.

«Ces peintres n’existent plus qu’à travers les rues qui portent leurs noms, déplore Brigitte Monti. Jacques-Laurent Agasse, Léon Gaud, Simon Durand, Charles Giron par exemple, qui a vu leurs tableaux? Une telle exposition permet d’en admirer quelques-uns pendant toute une année.»

La Genevoise Elisabeth de Stoutz n’a pas (encore) sa rue, mais sa «Ronde» (1891) brille dans la section «L’enfant et la société». Les petits sont ici les seuls personnages de la composition. Dans une lumière très particulière, certains jouent ensemble, d’autres observent, prouvant que les enfants entre eux sont un sujet. Ils existent et inspirent.

«L’enfant dans l’art suisse: d’Agasse à Hodler» au Musée d’art et d’histoire (MAH)

3 commentaires
    alena hochmann

    Sur le tableau de Hodler, j'ai presque l'impression que la fillette cherche à étrangler son petit frère.😉