Interview de Charles Adams«Si Trump gagne, ce sera la dernière démarche démocratique de notre pays»
Avocat à Genève, l’ancien ambassadeur de Barack Obama veut croire en une victoire démocrate et une Amérique pacifiée.

- Kamala Harris pourrait remporter la présidence en gagnant certains États clés, explique Charles Adams, ancien ambassadeur de Barack Obama.
- Une victoire républicaine au Sénat compliquerait la mise en œuvre de son programme, estime le démocrate.
- Des contestations de résultats électoraux sont attendues, entraînant une période incertaine.
Quel est votre pronostic pour l’élection présidentielle?
Les bookmakers estiment que Kamala Harris a 75% de chances de l’emporter sur le vote populaire national. Par contre, dans le fameux collège électoral, qui est le vote qui compte, les deux candidats sont à égalité. Mon intuition est que Kamala Harris sera présidente.
Pourtant, les derniers sondages dans les États clés donnent une avance à Donald Trump.
Il faut prendre les sondages avec des pincettes. Pour moi, Kamala Harris peut gagner. Il lui suffit d’emporter la Pennsylvanie, le Michigan, et le Wisconsin. À cela, on ajoute le Nebraska qui intègre une part de proportionnelle dans l’attribution de ses grands électeurs. Le district parlementaire autour de la ville d’Omaha sera à mon avis remporté par les Démocrates. Si on additionne ces trois États clés et le district d’Omaha, on arrive aux 270 voix électorales requises pour remporter la présidence.
Les résultats se feront-ils à nouveau attendre comme en 2020?
On connaîtra rapidement l’issue de l’élection sénatoriale ou parlementaire dans certains États sur la côte atlantique. Mais dans les États clés, cette fois encore, ce n’est sûrement pas le matin du 6 novembre qu’on sera fixé.
Même si on en parle moins, l’élection du Sénat est l’autre grand enjeu de cette élection.
Oui, et c’est très important. Actuellement, la probabilité est que le Sénat devienne en majorité républicain. La bataille se joue dans trois États: le Montana, le Texas et le Nebraska. Si Kamala Harris est élue, il suffit aux Démocrates de gagner un de ces trois sièges pour qu’on se retrouve à 50 voix contre 50 et le vice-président Tim Walz tranchera avec la 51e voix. Mais si le Sénat devient en majorité républicain, elle aura beaucoup de mal à mettre en œuvre son programme, ne serait-ce que faire nommer et confirmer les ministres dans la composition de son gouvernement. On pourrait assister à un blocage sur tout.
Faut-il à nouveau s’attendre à des contestations du résultat au lendemain de l’élection?
Les Républicains l’ont déjà annoncé. Ils ont investi des millions de dollars pour contester toute une série de motifs plus risibles les uns que les autres. Ces contestations n’avaient pas abouti en 2020 et elles n’aboutiront pas davantage cette année. Mais cela prendra à nouveau du temps et cette période incertaine profitera à Donald Trump.
Comment qualifieriez-vous cette fin de campagne? On a entendu beaucoup de violences verbales de part et d’autre.
Pas de part et d’autre. De la part des Républicains et de leur candidat qui se livrent à des déclarations ubuesques et incohérentes.
Kamala Harris a quand même traité Donald Trump de fasciste.
Il est fasciste. C’est une constatation factuelle, pas une insulte. Son seul but, c’est le pouvoir et l’exercice du pouvoir. C’est du pur narcissisme de dictateur. S’il gagne, nous serons dans un cas de figure qui ressemblera étonnamment à celui de l’Allemagne en 1933. Et si 50,1% de la population américaine trouve ce personnage attractif, ma foi, ce sera la dernière démarche démocratique de notre pays.
Si Trump gagne, quels sont les premiers actes que vous redoutez le plus?
Il l’a déjà largement explicité. Il créera des camps de migrants censés être dans l’illégalité en vue d’une déportation massive, il imposera des droits de douane de 50% sur les biens qui viennent de l’étranger. Il y aura des actes de vengeance à l’encontre de ceux qui se sont opposés à sa candidature. On assistera à une Amérique repliée sur elle-même, avec la fin de l’OTAN, la fin de tout espoir pour l’Ukraine. Tout cela aura des répercussions catastrophiques pour le monde occidental.
Ce serait une Amérique dans laquelle vous ne vous reconnaîtriez plus en tant qu’Américain?
On peut dire cela, oui.

Revenons à Kamala Harris. Comment jugez-vous sa campagne?
Elle a su réunir l’ensemble du Parti démocrate. On a évité par miracle une Convention nationale démocrate chaotique avec une demi-douzaine de candidats à l’investiture qui se battent entre eux. Elle a ensuite donné une prestation remarquable dans son débat face au candidat républicain. Elle s’est avérée crédible, cohérente, sensible. Je trouve qu’elle a fait un parcours quasi sans faute.
La guerre en Israël risque malgré tout de la priver des voix de la communauté arabe.
Il est clair que même si son inflexion est un peu différente, elle n’a pas fait volte-face dans la manière d’appréhender cette crise. Elle va en payer le prix, dans la mesure où dans le Michigan, par exemple, il y a 330’000 électeurs arabes, qui ne voteront pas pour son rival, mais qui vont s’abstenir de voter ou voteront pour un candidat tiers.
Elle n’a pas non plus acquis le vote noir dans les mêmes proportions que Joe Biden en 2020.
C’est vrai d’après les sondages. Même si personnellement je ne comprends pas comment un jeune Américain noir pourrait envisager de voter pour un candidat républicain raciste.
L’Amérique de 2024 est-elle prête à voter pour une femme noire présidente?
Je pense que oui. La campagne n’a pas tourné autour de cette question-là, contrairement à 2016. La campagne d’Hillary Clinton était à l’époque très axée sur cette notion de première femme présidente. Cela n’a pas vraiment été un thème de la campagne actuelle, ni pour Kamala Harris ni pour ses opposants.
Si Kamala Harris gagne, qu’attendez-vous d’elle en premier lieu?
Un retour à une ambiance apaisée, où la population retourne à des préoccupations autres que celles qui nous ont obsédés ces derniers mois. Il faut que le pays se ressoude, qu’il n’y ait plus cette discorde, cette division toxique, qui donne l’image d’une Amérique très malade.
Mais est-ce vraiment possible de réconcilier ces deux Amériques?
Mon espoir, c’est qu’avec la victoire de Kamala Harris, toute la notion MAGA (ndlr: Make America Great Again) disparaisse. Et que le Parti républicain redevienne un parti politique parfaitement honorable, compétent, avec des arguments en tout cas compréhensibles, même si on ne les partage pas.
Et en cas de victoire de Trump, une guerre civile américaine, ce serait un scénario…
Guerre civile, non. Je ne veux pas croire en un deuxième Capitole. Mais je peux imaginer des Américains qui vont émigrer ou renoncer à leur citoyenneté. Plus la victoire démocrate sera décisive, moins il y aura de risques d’une violente insurrection et d’un passage post-électoral chaotique.
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