Le peuple suisse doit revoter

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Il y a des dates qui ne s’effacent pas et des traumatismes qui durent. Voilà un an, la Suisse entrait dans l’ère de l’après-9 février. En acceptant à une infime majorité l’initiative de l’UDC «Contre l’immigration de masse», qui prévoit de contingenter les étrangers, le peuple suisse s’est mis dans une situation hautement périlleuse. Est-ce que la totalité des 50,3% des votants ayant soutenu l’initiative ont mesuré toute la portée de leur vote? Ont-ils vraiment voulu que la Suisse rompe avec l’Union européenne? A l’évidence non.

La Suisse institutionnelle, partis et autorités fédérales et cantonales, était trop confiante en opposant un front aussi large qu’uni face à l’UDC isolée. Les opposants à l’initiative s’étaient également montrés soucieux de ne pas reproduire le scénario catastrophe de décembre 1992 en peignant le diable sur la muraille d’une Suisse potentiellement coupée de l’Europe; au point qu’ils ont «oublié» de faire campagne.

Jamais la question, aujourd’hui tellement évidente, ne fut posée en termes clairs: acceptez-vous de rompre les liens avec l’Union européenne pour plafonner l’immigration? La menace que constituait l’initiative pour la recherche et les universités, le fait de renoncer à quelque 120 accords bilatéraux patiemment négociés, le gel de l’ensemble du processus de rapprochement en cours avec l’Union européenne, tout cela ne fut évoqué que du bout des lèvres au cours de la campagne. Car cette Suisse institutionnelle craignait de jouer sur les peurs et de diaboliser l’UDC au risque de l’un de ces retours de bâton qui lui a valu une cinglante défaite un 6 décembre 1992. Erreur. Ce n’est qu’au lendemain du 9 février que les Suisses ont progressivement mesuré les conséquences de leur décision. Aujourd’hui, le constat est sans appel: la politique de contingents se soldera par des pertes massives pour la place académique, économique et financière suisse. Tous les experts, un peu tard, le confirment. Les effets ont déjà commencé à se déployer.

Et maintenant? Didier Burkhalter et Simonetta Sommaruga, en parfaits serviteurs de la démocratie directe, ont tenté d’apaiser des Etats européens courroucés, puis d’engager avec l’UE des négociations pour faire avaler la pilule des contingents. Sans aucun espoir en vérité. Car la liberté de circulation constitue pour l’Union européenne un pilier non négociable sur lequel repose l’ensemble de ses relations avec la Suisse. En visite à Bruxelles lundi dernier, la présidente de la Confédération en a fait la désagréable expérience. Hormis une bise et quelques gentillesses sorties de la bouche du président de la Commission, Jean-Claude Juncker, elle n’a pas obtenu le moindre signe tangible d’ouverture.

Au cours de plus de vingt ans de négociations, l’UE a maintes fois cédé à la Suisse le beurre et l’argent du beurre, parfois la crémière. Mais elle n’ira pas au-delà. Car renoncer à la libre circulation des personnes, c’est toucher à l’essence même de sa raison d’être.

Affrontons la réalité: la Suisse peut tordre le texte de l’initiative en tous sens mais il demeurera inacceptable pour les pays de l’Union européenne.

Alors que faire? Appliquer le droit suisse qui tire toute sa force de la démocratie directe et, de fait, briser ses liens avec l’UE? Tel est le souhait de l’UDC qui est prête à sacrifier la prospérité du pays au nom de la préservation d’une Suisse fantasmagorique. Une prospérité fragile, on le voit avec la crise du franc fort qui agit d’ailleurs comme un frein naturel à l’immigration.

A ce point, il n’est qu’une option viable. Revoter! Pas question bien sûr de soumettre le même texte que le 9 février. Mais le peuple suisse doit pouvoir corriger son erreur par un vote à la majorité. Il doit pouvoir dire sans ambiguïté et cette fois en toute connaissance de cause s’il préfère, ou non, la libre circulation des personnes aux quotas d’immigration.

On entend déjà les populistes hurler au déni démocratique et à la trahison du peuple par le peuple. Et de s’insurger contre cette tentative de museler le souverain en le soumettant au droit des étrangers. Ces premières salves dénotent un piètre respect des valeurs démocratiques de ce pays. L’erreur, qu’elle soit individuelle ou collective, est humaine, dit la maxime.

Sous quel diabolique prétexte refuserait-on au peuple de la corriger? La démocratie directe justement le permet tout en se prémunissant contre les recours abusifs. Car ce n’est que dans de très rares cas, l’histoire le démontre, qu’un vote remettant en question un vote précédent est souhaité et souhaitable tout en ayant quelques chances de succès.

Cette nouvelle initiative doit être lancée sans attendre car le peuple doit se prononcer avant le 9 février 2017. Si le Conseil fédéral poursuit ses tentatives de bricoler le texte de l’initiative de l’UDC afin de le rendre compatible avec la libre circulation, c’est bien pour faire la preuve qu’il aura tout essayé pour appliquer la décision du peuple sans défier l’UE. C’est méritoire mais vain. Nos institutions ne sortiront pas grandies de ces contorsions.

Un nouveau vote n’est pas complètement exempt de risques. Si l’UDC gagnait une fois encore, les conséquences seraient doublement dramatiques. Non seulement les relations Suisse-UE seraient techniquement mortes mais nos divers voisins, qui ne pourraient plus trouver d’excuses à une europhobie déclarée, risqueraient de fort mal prendre ce rejet aux effets durables.

Mais c’est bien parce qu’une majorité des Suisses n’est pas europhobe et souhaite poursuivre sur la voie bilatérale que l’on peut aborder sans crainte un nouveau vote. Parions sur l’engagement d’une très large portion de la population, y compris des jeunes, désormais consciente de l’importance des enjeux. Nul doute aussi que les fins tacticiens des scrutins qui avaient glissé un simple oui de protestation dans l’urne s’abstiendraient cette fois de jouer les boutefeux.

En revotant, la Suisse fera la démonstration de la vivacité de sa démocratie. Elle en sortira renforcée. Seuls ceux qui n’ont pas confiance dans le peuple et sa sagesse collective refuseront de s’en remettre à sa décision. Le peuple a droit à une seconde chance. Après une campagne qui doit mériter son nom, la décision sera sans appel. Et quoi qu’il en soit, la démocratie aura triomphé.

Créé: 06.02.2015, 21h57

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