Maudet pris à son propre piège

L’éditorial

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Pierre Maudet et Bill Clinton, a priori aucun rapport. Et pourtant…

«I did not have sexual relations with that woman, Miss Lewinsky.» Regardant la caméra droit dans l’œil, insistant sur chaque mot, chaque syllabe, Bill Clinton tentait d’évacuer définitivement du champ public l’affaire Lewinsky, du nom de cette jeune stagiaire à la Maison-Blanche avec laquelle il entretenait prétendument des relations «coupables». C’était le 17 janvier 1998. Au lieu de marquer la fin de l’aventure, ses déclarations l’ont entraîné jusqu’à une procédure de destitution, fait extraordinaire dans l’histoire des États-Unis, qui a fini par capoter devant le Sénat un an plus tard.


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Cette phrase («Je n’ai pas eu de relations sexuelles avec cette femme, Mademoiselle Lewinsky») a fait le tour du monde et lui colle encore à la peau. S’il a frôlé la destitution, ce n’est pas parce qu’il a entretenu des relations de nature sexuelle avec la stagiaire, mais parce qu’il a tenté de cacher la vérité en jouant sur les mots, parce qu’il a menti. Il fut contraint de le reconnaître sept mois plus tard et de s’excuser, platement. Trop tard, la machine était en route. Il fut poursuivi pour parjure, voilà son «crime», politiquement grave quand il est avéré.

La leçon de ce vaudeville washingtonien est, et reste, on ne peut plus claire: un gouvernant doit se montrer totalement transparent, y compris dans sa vie privée si elle empiète, ne serait-ce que futilement, sur sa sphère professionnelle. Car la réalité finit toujours par rattraper le feinteur.

Une leçon assez simple, que tout élu partage quand elle est discutée à froid mais refoule quand l’affaire le concerne directement.

Pierre Maudet, grand maître en communication, dont chacun souligne le génie politique, les aptitudes de stratège confinant parfois au machiavélisme, à la vision doublée d’une capacité de gestion hors pair, est tombé dans son propre piège, comme un bleu. Questionné par notre enquêtrice Sophie Roselli, ainsi qu’un autre journaliste voilà environ deux ans, le magistrat s’est empêtré dans les approximations et contradictions sur son voyage «privé» à Abu Dhabi, où il a rencontré plusieurs officiels haut placés des Émirats arabes unis. Vol en classe business, économique ou surclassé? Les versions défilent. Le financement de ce voyage «semi-privé» est tout aussi obscur. À un certain point, il affirme l’avoir payé de sa poche avant de reconnaître qu’il a finalement été réglé par un tiers. Il avait estimé le vol pour les cinq membres de sa famille à 4000 francs, alors qu’il en coûte quatre à cinq fois plus. Lundi, enfin, nous apprenions qu’une enquête avait été ouverte par le Ministère public. Cela au moment même où Pierre Maudet, dans un ultime effort de désamorçage, se présentait de lui-même devant les députés pour faire toute la lumière sur son voyage. Il a juste omis de préciser qu’une procédure était ouverte. Nouveau manquement.

Confronté aux faits, Monsieur Maudet s’émeut de l’acharnement de la presse autour d’une «non-affaire» avec une véhémence inversement proportionnelle à son assurance d’avoir fait tout juste. Il se drape dans la dignité de sa vie privée dont certains, malintentionnés bien sûr, tenteraient d’outrepasser les limites. Analyse défaillante, Monsieur Maudet! Vous avez pris trop de liberté avec les faits, changeant de version au gré des questions. Et vous avez l’obligation, ou parlons plutôt de responsabilité, de dire qui a financé, et à quelle hauteur, ce voyage dépassant le cadre strictement privé.

Il ne s’agit aucunement de faire le procès du magistrat. Nul doute qu’avec le sens aigu de l’État qui le caractérise, le patron de la Sécurité genevoise aurait présenté les mêmes exigences vis-à-vis d’un élu tiers.

Le conseiller d’État pourrait être tenté de se taire face aux médias et au public pour laisser les enquêteurs faire leur travail. Quoi qu’il en soit, il ne pourra se cacher face à la justice et doit la vérité aux Genevois.

Mais rappelons-le: Pierre Maudet, bien que sous enquête, est présumé innocent. Rien ne permet d’établir qu’il aurait enfreint une loi ou un règlement. Le dispositif sur les «avantages» des gouvernants se révèle d’ailleurs des plus flous, ce qui contraint les élus à naviguer à vue et à l’éthique dans bien des cas. Pierre Maudet sait faire; pourtant, là, il est parti à la dérive. S’il se retrouve dans la tourmente, c’est parce qu’il a joué avec les mots plutôt que de choisir la transparence. Ce qui au début n’était qu’une simple histoire sur les limites des voyages d’élus s’est en quelques jours transformé en «affaire». Et Pierre Maudet s’est lui-même fourvoyé.

Tout cela tombe au plus mauvais moment: le nouveau Conseil d’État est en train de procéder à la désignation de son président, une fonction taillée sur mesure pour le magistrat PLR, champion de l’élection.

S’il faut veiller à ne pas tirer de conclusions hâtives, il y en a une qui s’impose: les dirigeants politiques, souvent les plus brillants, démontrent une inaptitude à gérer leurs erreurs. Qu’il s’agisse de Bill Clinton, l’exemple planétaire, du conseiller d’État vaudois Pascal Broulis ou de Pierre Maudet, tous grands communicateurs devant le peuple, ils ont lamentablement failli. Attirés par la lumière, incapables d’un mea culpa, sinon tardif, ils ont fini par se brûler les ailes. Les écarts qui leur sont reprochés relèvent bien davantage du petit larcin que du grand banditisme. Leur principal tort est de n’avoir pas compris que, dans ces cas-là, il faut passer à table. Et vite.

(TDG)

Créé: 15.05.2018, 23h00

Pierre Ruetschi, rédacteur en chef

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