Le marchand d’art Yves Bouvier convoqué par la justice genevoise

Marché de l'artL’ex-pilier des Ports francs a été entendu jeudi en qualité de prévenu. La guerre que lui mène un milliardaire russe se déplace en Suisse.

Le Ministère public à la route de Chancy.

Le Ministère public à la route de Chancy. Image: Georges Cabrera

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Nouvel épisode, local cette fois, dans le scandale de toiles de maîtres qui oppose depuis trois ans Yves Bouvier à un ancien oligarque russe. Le marchand d’art a été entendu jeudi matin en tant que prévenu par les autorités judiciaires genevoises, suite à une plainte déposée pour escroquerie, gestion déloyale et blanchiment d’argent. Yves Bertossa, le magistrat dont dépend maintenant cette affaire hors du commun – le préjudice invoqué dépasse 1,2 milliard de francs – ne faisait jeudi «aucun commentaire» sur cette audition. Il s'est borné à confirmer que l’homme d’affaires a été convoqué «en qualité de prévenu».

Du côté des défenseurs de celui qui est connu au bout du lac pour avoir été longtemps propriétaire de la société Natural Lecoultre, on s’insurge contre toute comparaison entre cet épisode et l’audition qui, au terme de 72 heures de garde à vue, avait conduit à son inculpation à Monaco en février 2015. Yves Bouvier «n’est pas mis formellement en prévention, il lui a simplement été officiellement notifié les éléments de la plainte», martèle David Bitton, chef d’orchestre de la défense. Une plainte genevoise dont les éléments restent «identiques aux faits déjà dénoncés à Monaco, Singapour, New York et Berne sans succès à ce jour et parfois avec des défaites cuisantes», contre-attaque l’avocat.

Au départ était Genève

Partie de Monaco – lieu de résidence Dmitri Rybolovlev – avant de diffuser vers Singapour où son adversaire genevois a déplacé le centre de gravité de ses affaires, cette sombre histoire entachant la vente de trente-huit chefs-d’œuvre entre 2003 et 2015 revient où tout a commencé. Quelque part entre Cologny et le coffre-fort de la place de l’Étoile.

Genève demeure le décor initial de ce scandale qui convoque des Picasso, une confidente bulgare, un divorce du siècle et beaucoup de haine. C’est dans cette ville que celui qui était alors baron des mines de l’Oural devait être présenté – en 2003, par son amie bulgare Tania Rappo – à l’homme de l’ombre du marché de l’art local. Un certain Bouvier. En douze ans, ce dernier lui fournira trente-huit chefs-d’œuvre: Gauguin, Rothko, Van Gogh mais aussi un Léonard de Vinci, devenu en novembre dernier la toile la plus chère du monde. Facture totale de ces achats? Plus de 2 milliards d’euros, le quart de la fortune un temps attribuée à l’ex-médecin de Perm.

Et ce sont longtemps les Ports francs genevois qui ont abrité la fabuleuse collection jusqu’au divorce retentissant des Rybolovlev en 2008, également réglé par la suite à Genève.

Une plainte «baladée»

Pas vraiment de quoi inciter Dmitri Rybolovlev à revenir dans une cité où, dans le chaos des années 90 de l’ancienne URSS, il avait mis son épouse et ses filles à l’abri. Tout le contraire d’un Yves Bouvier, qui a longtemps demandé à être entendu en Suisse, craignant des connivences entre les autorités monégasques et le propriétaire russe du club de foot de la Principauté. Estimant que son arrestation à Monaco en février 2015 est le fruit d’un traquenard, ses avocats ont même demandé au Ministère public de la Confédération de se pencher sur une possible atteinte à la souveraineté nationale.

Lors de ce retour en Suisse, les défenseurs du milliardaire russe ont, de leur côté, commencé par agir dans le canton de Berne en mars 2017. Berne? Le magnat russe y possède un chalet, à Gstaad. Selon des sources au fait de la procédure, la plainte aurait été «baladée» tout l’été – les autorités bernoises renvoyant au Ministère public de la Confédération – pour être finalement acceptée au bout du lac, mi-septembre. L’art, c’est de la finance

Tetiana Bersheda, l’avocate qui orchestre la défense du milliardaire russe, se refuse à s’exprimer sur l’épisode genevois de jeudi. Cette dernière concède simplement que la volonté de porter l’affaire en Suisse «n’est que la suite nécessaire» de la décision prise à Singapour en avril 2017.

Sommés de trancher les indemnités dont Yves Bouvier pourrait être redevable, les juges singapouriens avaient alors fait un pas de côté, estimant que la Suisse était un for plus approprié. Revenez si les tribunaux helvétiques ne se déclarent pas compétents, avaient-ils ajouté en substance. Un enchaînement qui explique pourquoi la plainte pénale déposée à Genève est accompagnée d’une constitution de partie civile. Outre le 1,2 milliard de profits illicites réclamés à Yves Bouvier, la galaxie Rybolovlev demande 110 millions de francs de dommages à l’intermédiaire Tania Rappo, au titre des commissions perçues sur les tableaux. En outre, 5 millions sont requis contre Jean-Marc Peretti, galeriste qui a aidé Yves Bouvier dans les négociations sur certaines toiles apportées à Dmitri Rybolovlev.

À Genève, ce sera l’avocat Carlo Lombardini qui emmènera la défense des intérêts du camp Rybolovlev. Contacté, ce dernier indique ne pas vouloir s’exprimer sur le cas. Le choix de cet auteur de nombreux précis de droit bancaire apparaît à première vue inattendu. Il révèle cependant le nœud gordien de l’affaire: les responsabilités d’Yves Bouvier. Était-il un simple vendeur de toiles? Un mandataire trompant son client? Quid des rétrocommissions qu’il versait? Autant de questions très financières qui sont régulièrement tranchées par les tribunaux genevois, dans les conflits déchirant les gérants de fortune locaux et leur riche clientèle. (TDG)

Créé: 08.02.2018, 15h33

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