Le Venezuela, la nouvelle épine des banques suisses

Blanchiment d’argentPlus de cent millions de dollars ont déjà été gelés en Suisse dans le cadre d’une énorme affaire de corruption au sein du bras pétrolier de Caracas.

La société d’Etat Petróleos de Venezuela SA (PDVSA) est engluée dans d’importantes affaires de dessous de table et d'argent sale souvent caché en Suisse.

La société d’Etat Petróleos de Venezuela SA (PDVSA) est engluée dans d’importantes affaires de dessous de table et d'argent sale souvent caché en Suisse. Image: Reuters

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Après le Brésil avec le géant pétrolier Petrobras et la Malaisie avec son bras financier 1MDB, voici revenu le temps du Venezuela. En l’espace de dix-huit mois, une troisième affaire de corruption massive vient de nouveau ternir la réputation de la place financière helvétique. Elle émane cette fois-ci de Caracas. Plus précisément de la société d’Etat Petróleos de Venezuela SA (PDVSA), engluée dans d’importantes affaires de dessous de table, de l’argent sale souvent caché en Suisse. Elle porte sur plus d’un milliard de dollars.

«Plus de 100 millions bloqués»

En l’espace de trois ans, au moins trois enquêtes en lien avec des affaires de corruption au Vénézuela ont été ouvertes outre-Atlantique et ont été suivies par des demandes d’entraide adressées à la justice helvétique. L’une d’elles a donné lieu à la séquestration de plus de 100 millions de dollars sur des comptes bancaires.

Dans la première affaire, l’alerte est donnée par les autorités américaines en décembre 2015, avec l’arrestation à Houston de deux hommes: Roberto Rincón et Abraham Shiera. Motif: violation du Foreign Corrupt Practices Act – la loi fédérale traquant la corruption aux quatre coins du globe – et blanchiment d’argent. Les deux businessmen, ainsi que quatre complices, finiront par plaider coupable. Ils ont été libérés sous caution au début du mois d’août, avec obligation de porter un bracelet électronique.

Coupables d’avoir créé une trentaine de sociétés prétendument concurrentes pour répondre à des appels d’offres du géant pétrolier PDVSA sur des équipements. Grâce à des contacts grassement payés au sein de la firme vénézuélienne, ils se sont assuré que les offres retenues n’aboutissent qu’à leurs propres entreprises. Pour remporter ces contrats, les malfaiteurs ont versé plus d’un milliard de dollars de pots-de-vin entre 2009 et 2014, selon la justice texane, à travers 730 comptes bancaires différents.

Dans sa plainte, la justice américaine mentionne notamment l’ouverture de trois comptes chez Credit Suisse par Roberto Rincón. Deux demandes d’entraide judiciaires ont été adressées à la Suisse – dont l’une le jour même de l’arrestation de Roberto Rincón et d’Abraham Shiera. Selon l’Office fédéral de la justice (OFJ), au total huit établissements helvétiques sont concernés par la demande de renseignements américaine. Une tentative pour bloquer, en Suisse, la procédure initiée par les Etats-Unis a été rejetée par la justice fédérale. Une seconde tentative attend toujours une décision.

Une première série de documents a déjà été transmise à Washington en juin, puis une deuxième en août, indique l’OFJ. Des comptes ont été gelés dans «une des huit banques» et «plus de 100 millions de dollars ont été bloqués», précise Folco Galli, porte-parole de l’institution fédérale.

Contactée, l’Autorité suisse de surveillance des marchés financiers (FINMA) répond simplement «être au courant de l’affaire» et «être en contact avec plusieurs banques» pour évaluer leur niveau d’implication. «Par principe, Credit Suisse coopère avec les autorités lorsqu’elle est sollicitée, mais ne communique jamais sur les affaires judiciaires en cours», indique pour sa part un porte-parole du numéro deux bancaire helvétique.

Dix-huit banques suisses visées

Le géant pétrolier vénézuélien fait actuellement l’objet d’une autre procédure outre-Atlantique. Qui mène aussi en Suisse. Le redoutable procureur Preet Bharara – qui a déjà sanctionné plusieurs banques helvétiques dans le passé – s’intéresse de très près au groupe industriel vénézuélien Derwick Associates, aussi soupçonné de corruption chez PDVSA, suite à l’obtention de juteux contrats en un temps record. L’entreprise de Caracas est spécialisée dans la construction de centrales électriques, le gaz naturel et les équipements liés à ces industries lourdes.

A Berne, on confirme que le magistrat new-yorkais avait envoyé, dès juin 2015, une demande de renseignements au sujet de dix-huit banques suisses auprès de l’OFJ dans le cadre de cette affaire. Le mois dernier, l’agence Bloomberg indiquait que UBS et EFG figuraient parmi ces dernières. Aucun des deux établissements n’a souhaité commenter. De son côté, l’OFJ précise qu’il examine actuellement les documents collectés, avant d’éventuellement les transmettre outre-Atlantique.

Au Venezuela, ces histoires attisent la colère. Pas seulement parce que le gouvernement n’a lancé aucune enquête – malgré les soupçons – sur ce qui se trame au sein de PDVSA, bras pétrolier du pays, ou parce que la population fait les frais de la grave crise économique actuelle. Dans un rapport publié le mois dernier, la Columbia University note que la production de pétrole au Venezuela – qui représente 96% des exportations du pays – chute non seulement parce que les cours du brut sont bas, mais aussi parce que PDVSA est mal gérée et que la compagnie manque de liquidités pour réagir.

Coup de semonce dès 2013

La colère populaire est attisée par la multiplication de ce type de scandales. En mai 2013, le procureur Bharara – déjà lui – avait annoncé le lancement d’une procédure visant un arrangement juteux entre la vice-présidente de la toute-puissante Banco de Desarrollo Económico y Social de Venezuela – la Bandes, banque publique finançant les infrastructures du pays – et deux traders d’une firme de courtage new-yorkaise, Direct Access Partners. Le motif était à peu près le même: atteinte à la loi sur la corruption d’agents publics étrangers et blanchiment d’argent. Les juteuses commissions partagées entre la banquière vénézuélienne et les traders – qui la surnomment «la hormiga» (en argot, «la tante») dans leurs mails – étaient mises à l’ombre en Suisse, après avoir été anonymisées par des sociétés écran.

Les documents de la justice américaine citaient alors Mirabaud et la Compagnie bancaire helvétique (CBH), mais également Julius Bär, Hapoalim (Switzerland) ou UBP. A l’époque, aucun des établissements n’avait commenté une affaire dont le Ministère public de la Confédération (MPC) s’était emparé dès septembre 2013, en réponse aux demandes américaines. Aujourd’hui, seule UBP indique avoir à l’époque «bien entendu répondu à une demande officielle de renseignements des autorités suisses» à laquelle «aucune suite n’ a été donnée». Selon nos informations, l’argent déposé sur les différents comptes – la justice américaine cite une trentaine de millions de dollars – aurait été saisi puis rétrocédé.

Cette série d’affaires vénézuéliennes fait passer la barre du milliard de francs aux fonds bloqués dans le cadre des récentes affaires de blanchiment touchant la Suisse. En mars, le MPC annonçait que 800 millions de francs étaient gelés en Suisse dans quarante établissements dans le cadre de l’affaire Petrobras. Plusieurs dizaines de millions ont par ailleurs déjà été séquestrés suite au scandale 1MDB. En ajoutant PDVSA, le milliard est atteint.

Collaboration: Laura Akroyd


Le négociant genevois Trenaco dans le collimateur

Une quatrième affaire de commissions occultes relie PDVSA à Genève. Elle se focalise sur la société de négoce, mais aussi d’exploration et d’extraction pétrolière, Trenaco, dont les bureaux genevois sont situés rue du Marché. Selon l’agence Reuters, cette dernière est soupçonnée d’avoir triché l’an dernier pour obtenir un contrat de 4,5 milliards de dollars avec PDVSA visant à forer 600 puits dans le bassin pétrolifère de l’Orénoque, une région qui abrite les plus grandes réserves de brut au monde. Un appel d’offres remporté à la surprise générale au nez et à la barbe de géants comme Chevron et Halliburton. Toujours selon Reuters, la compagnie genevoise aurait recruté du personnel et investi dans du matériel technique avant même l’issue de l’appel d’offres connue.

Les multinationales, qui auraient dû collaborer avec Trenaco, ont protesté, arguant que le genevois n’avait pas les compétences requises. Elles ont obtenu gain de cause, malgré des résistances au sein de PDVSA: le contrat a été résilié l’hiver dernier. Une plainte, qui a été déposée contre Trenaco par la banque J.P. Morgan Commodities en février aux Etats-Unis, a, de son côté, été classée en mai. Une histoire qui serait symptomatique des dysfonctionnements au sein de chez PDVSA, relèvent des observateurs vénézuéliens. Trenaco aurait depuis été liquidée. Ses représentants sont injoignables au téléphone comme à la rue du Marché.

(TDG)

Créé: 10.09.2016, 14h09

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