Un trader genevois trempe dans un chantage climatique au Congo

PétroleProche du clan présidentiel, la société pétrolière SARPD Oil est impliquée dans un forage controversé au cœur de la forêt vierge.

Une affiche à la gloire de Claude Wilfrid Etoka, patron de SARPD Oil.

Une affiche à la gloire de Claude Wilfrid Etoka, patron de SARPD Oil. Image: Léonard Pongo/Der Spiegel

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Le 14 août dernier, l’un des plus anciens autocrates africains a fait sensation. Pour la fête de l’Indépendance du Congo, le président Denis Sassou Nguesso, 77 ans dont 36 à la tête de l’État, a annoncé la découverte d’un champ de pétrole extraordinaire. Avec 359 millions de barils, le bloc de Ngoki, au cœur de la jungle congolaise, pourrait quadrupler la production de brut du pays.

Derrière ce projet, on trouve une mystérieuse société installée notamment en Suisse, SARPD Oil. Implantée dans un très chic immeuble historique des beaux quartiers de Genève, c’est elle qui a commandé les forages sur le site de Ngoki. Son propriétaire Claude Wilfrid Etoka, 50 ans, a fait fortune en vendant l’or noir du Congo à de grands traders comme le zougois Glencore. Il est très proche du clan présidentiel congolais.

C’est peu dire que la société genevoise et son actionnaire jouent gros dans le projet Ngoki. Situé dans une forêt primaire parmi les plus sauvages d’Afrique, ce bloc jouxte une bombe à retardement climatique: des tourbières découvertes en 2014, qui contiendraient quelque 30 milliards de tonnes de CO2 – l’équivalent de trois ans d’émissions mondiales. Si ces marécages s’assèchent à cause des activités humaines, pétrolières ou autres, ils risquent de libérer leurs gaz à effet de serre dans l’atmosphère, avec des effets désastreux pour le climat.

Les marécages de la rivière Likouala-aux-Herbes, près des plus grandes tourbières tropicales du monde.

Lors de son discours du 14 août, le président Sassou Nguesso s’est dit prêt à protéger les tourbières pour «la survie de l’humanité». Mais il a souligné que le Congo attend en retour des «contreparties financières». Son allocution ressemblait fort à un chantage adressé à la communauté internationale: vu le jackpot pétrolier de Ngoki, nous risquons de ne pas pouvoir protéger la forêt si vous ne donnez pas d’argent.

Le président congolais Denis Sassou Nguesso.

Trois semaines après son discours, Denis Sassou Nguesso signait à Paris un document promettant 65 millions de dollars à son pays pour préserver la jungle. À travers un fonds multilatéral appelé CAFI, les Européens, Norvège, Allemagne et France notamment, se sont engagés à verser près de 500 millions de dollars en faveur des forêts d’Afrique centrale. En échange, le Congo promet de restreindre «drastiquement l’exploitation minière et pétrolière dans les zones concernées», selon la présidence française.

Carte montrant les tourbières forestières du bassin du Congo et les permis pétroliers. (Global Witness)

Des aides pour renoncer au pétrole, l’accord peut faire sens en ces temps de crise climatique. Mais, dans le cas du Congo, il repose sur un mensonge, ou du moins sur une grotesque exagération. Car la trouvaille miraculeuse du champ de Ngoki pourrait n’être qu’un mirage. C’est ce que montre l’enquête menée par les médias du réseau European Investigative Collaborations (EIC), Der Spiegel et Mediapart, avec l’ONG Global Witness.

«La divine surprise Ngoki est totalement bidon, estime Xavier Houzel, vétéran du négoce pétrolier en Afrique. Les estimations avancées l’été dernier sont hautement fantaisistes. On est dans le pur effet d’annonce.»

En 2015 et 2016, les majors Total et Shell avaient renoncé à prospecter le champ de Ngoki, le jugeant trop difficile d’accès et trop risqué. Sur place, un forage exploratoire a bien été mené, sur mandat de SARPD Oil. Mais il n’y a eu aucun test de production en conditions réelles. Or lui seul dira si les hydrocarbures présents dans le sous-sol peuvent vraiment être exploités. Confronté aux résultats de notre enquête, Claude Wildrid Etoka indique qu’il prévoit désormais un volume de production de 140 000 barils par jour, sept fois moins que ce que SARPD Oil avait annoncé en août dernier.

Mais, financièrement, le Congo est aux abois, et le champ de Ngoki reste l’un de ses rares atouts pour réclamer des fonds à la communauté internationale. Dans ce contexte, le rôle de SARPD Oil comme maître d’œuvre du projet est révélateur, vu sa très grande proximité avec la présidence congolaise.

En 2015, la banque BNP Paribas, qui fut longtemps le principal financier du commerce de pétrole à Genève, a cessé ses relations avec SARPD Oil. Raison de cette rupture, selon les documents internes en notre possession: la proximité de l’entreprise avec la famille Sassou Nguesso, notamment l’actuelle femme du président. La banque jugeait aussi suspect le taux de profit élevé (11,4%) réalisé par SARPD Oil sur ses contrats avec la société pétrolière d’État congolaise.

Claude Wilfrid Etoka. (DR)

Interrogé sur ces points, Claude Wilfrid Etoka estime que BNP Paribas aurait mis fin aux relations avec sa société parce que la banque s’est retirée des pays jugés «à risque», après avoir reçu une lourde amende pour avoir contourné les sanctions américaines contre le Soudan.

Le millionnaire congolais assure aussi que le projet Ngoki est sérieux et que les tests de production en cours le démontreront. Il déclare enfin que «les travaux d’exploration pétrolière [dans cette zone] ne présentent aucun risque de perturbation environnementale».

Mais selon l’ONG Global Witness, l’impact écologique potentiel du projet a été très mal évalué. Même si le forage actuel se trouve juste en-dehors des tourbières, l’ensemble du bloc de Ngoki recouvre des milliers de kilomètres de marécages cruciaux pour le climat. Si un jour ce projet aboutit, il faudrait aussi tailler un pipeline dans la jungle pour acheminer l’or noir vers la côte.

Un cauchemar pour les défenseurs du climat? Sans doute. Mais comme le souligne la présidence française, la décision d’exploiter ou non le pétrole relève encore «du droit souverain de chaque État».

Créé: 28.02.2020, 15h00

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