La Suisse perd le contrôle de son économie

TendanceUn duo helvétique à la tête de Credit Suisse ne permet pas de se voiler la face. Le destin de nos plus grandes firmes se détermine surtout à l’étranger.

Le manager remercié a été remplacé depuis vendredi dernier par le Zurichois Thomas Gottstein, élément au service de Credit Suisse depuis plus de vingt ans.

Le manager remercié a été remplacé depuis vendredi dernier par le Zurichois Thomas Gottstein, élément au service de Credit Suisse depuis plus de vingt ans. Image: EPA

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Le Conseil d’administration de Credit Suisse vient de se séparer de son président du directoire franco-ivoirien Tidjane Thiam. Après cet incident, il semblait important pour la deuxième banque du pays de miser sur une solution résolument indigène. Le manager remercié est remplacé depuis vendredi dernier par un Zurichois: Thomas Gottstein, brillant élément au service de Credit Suisse depuis plus de vingt ans.

Urs Rohner, tout aussi Zurichois, devrait continuer, lui, à présider le board pendant au moins un an. Mais que ce duo helvétique ne trompe personne! Le destin de Credit suisse, comme d’une large partie de l’économie nationale, se détermine en grande partie à l’étranger (voir infographies).

Tant de milliards!

Beaucoup d’entreprises suisses, à commencer par les plus grosses capitalisations à la Bourse suisse, sont notamment contrôlées par des investisseurs d’Amérique du Nord puis, dans une moindre mesure, d’Europe. En élargissant le spectre aux 30 plus grosses sociétés helvétiques, il apparaît que plus de 60% de leur capital-actions, en tout, sont détenus par des investisseurs domiciliés à l’étranger.

Mais ces derniers ne sont pas à confondre avec de petits boursicoteurs, un brin spéculateurs. Ni même des caisses de pensions, cherchant désespérément des rendements pour assurer des retraites décentes. Il s’agit d’énormes machines financières, de dimension bientôt planétaire, et contribuant directement à l’immense volume de participations américaines dans le capital des plus grandes firmes suisses.

Retenons juste quelques noms! Comme BlackRock, Vanguard, Blackstone, Fidelity et State Street. Ces sociétés financières, souvent appelées «fonds» dans le langage courant, mais préférant être qualifiées de «gestionnaires d’actifs», sont vouées à la rentabilisation de placements. Ceux-ci proviennent, indirectement, de l’épargne de dizaines de millions de ménages occidentaux.

En tout, les actifs gérés par les trois plus importantes structures de ce type (BlackRock, Vanguard et State Street), toutes américaines, dépassent actuellement les 14000 milliards de dollars. Soit environ 200 fois le PIB (produit intérieur brut) suisse. Leur pouvoir devient énorme.

En dix ans, BlackRock, Vanguard et State Street ont déjà conquis un quart des droits de vote dans les 500 plus grosses sociétés des États-Unis, la première économie mondiale. Encore dix ans de plus, et ce devrait être plus du tiers.

Puis, dans vingt ans, plus de 40%, selon une étude de la Harvard Law School. Cette évolution pèse évidemment de tout son poids sur différents secteurs de l’économie helvétique. BlackRock se profile déjà comme le plus gros actionnaire de Nestlé, Novartis, Zurich Assurances ou UBS.

Historiquement, des acteurs de la place financière suisse semblent avoir lancé le processus. «Les grandes banques suisses étaient parties à la conquête du monde financier anglo-saxon il y a déjà une trentaine d’années. Avec le résultat que l’on connaît: le monde financier anglo-saxon a conquis les grandes banques suisses», estime Tobias Straumann, professeur d’histoire économique à l’Université de Zurich.

Alerte à Zurich

Récemment, à la lumière de l’affaire Credit Suisse, l’enseignant a donné l’alerte dans l’hebdomadaire alémanique «NZZ am Sonntag»: «Des habitudes se sont maintenant instaurées à Zurich, allant diamétralement à l’encontre des traditions bancaires suisses.» Une offre de crédit et une gestion de fortune, orientées sur le long terme, céderaient le pas sur la recherche de performance pure.

Cette tendance ne serait en outre pas seulement encouragée par l’augmentation des prises de participation dans des sociétés helvétiques par des fonds états-uniens. Divers observateurs constatent en plus, au fil du temps, une diminution des managers suisses aux commandes des principales entreprises du pays.

En considérant les seules 20sociétés cotées au SMI (Swiss Market Index, l’indice des 20 principales valeurs du marché suisse), leurs directoires respectifs seraient constitués de ressortissants étrangers, en moyenne, pour près des deux tiers, selon la dernière édition du portail d’information schillingreport.ch (2019).

Le poids croissant des gestionnaires d’actifs états-uniens, en tant qu’actionnaires, retient toutefois l’attention en priorité. Ils suscitent souvent des critiques. Ces énormes investisseurs institutionnels se montreraient beaucoup moins regardants en termes de gouvernance et de rémunération.

Tobias Meyer, expert chez le consultant Ernst & Young, garde pour sa part un point de vue aussi pragmatique qu’optimiste: «Ce petit pays, la Suisse, continue de profiter d’une économie attirant les investisseurs et les capitaux étrangers.»


Un successeur pour Ermotti chez UBS

Credit Suisse vient de se doter d’un nouveau président du directoire. Maintenant, c’est au tour d’UBS. La première banque helvétique serait en effet à la recherche de candidats, à l’interne et à l’externe, pour succéder à Sergio Ermotti. Et si possible cette année. Le choix se portera-t-il de préférence sur un Suisse ou sur un étranger? Question récurrente actuellement, dans de nombreuses firmes suisses à vocation internationale. À ce jour, les murs d’UBS restent étanches en termes de fuites. Les mémoires tournent cependant à plein régime. Le Tessinois Sergio Ermotti avait pris ses fonctions en septembre 2011, après seulement cinq mois de service dans cette banque.

Il succédait à l’Allemand Oswald Grübel. Celui-ci avait démissionné pour assumer sa part de responsabilité, liée aux opérations frauduleuses d’un trader basé à Londres. Les agissements de cet individu avaient causé à UBS des dommages à hauteur de plus de 2milliards de francs. L’ex-collaborateur avait ensuite été condamné à sept ans de prison. Oswald Grübel et l’ex-conseiller fédéral Kaspar Villiger avaient eux-mêmes pris les commandes d’UBS entre 2009 et 2010. L’établissement venait de frôler le désastre. P.RK

Créé: 16.02.2020, 17h52

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