Rothschild contre Rothschild, l’éternel duel

BanqueUne sourde rivalité oppose Genève à Paris, où officia Macron. Histoire d’une dynastie à l’ombre du pouvoir.

La banque privée Edmond de Rothschild à Genève.

La banque privée Edmond de Rothschild à Genève. Image: Laurent Guiraud

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Ce nom est aussi lourd que prestigieux à porter: Rothschild. Ces dynasties de banquiers ont prospéré, et prospèrent encore, en Europe. Le passage éclair d’Emmanuel Macron au sein de la banque d’affaires parisienne a remis devant les projecteurs une partie de la famille, elle qui cultive généralement le goût de la discrétion.

En Suisse, un litige couve entre la branche parisienne et la genevoise. Qui a le droit d’utiliser un nom qui fait figure de sésame dans le monde des grandes affaires? Ni les représentants d’Edmond de Rothschild, à Genève, ni ceux de Rothschild Bank, à Zurich, qui dépendent de Paris, n’ont souhaité détailler cette bagarre qui a éclaté il y a deux ans. C’est bien connu: le linge sale se lave en famille. Mais cette péripétie ne semble pas porter ombrage aux affaires de ces deux groupes financiers de taille similaire: 3300 employés pour Rothschild & Co (siège à Paris, siège suisse à Zurich) et 2700 pour Edmond de Rothschild, basé à Genève.

Mais depuis mai dernier, des sociétés de la banque zurichoise viennent chasser de manière plus ouverte sur les terres des Genevois. Une cinquantaine d’employés dépendant de l’entité zurichoise se sont rapprochés de la rue de Hesse, où trône Edmond de Rothschild. Ils ont planté leur fanion rue de la Corraterie, au cœur du quartier des banques.

Cinq flèches, cinq familles

Mis à part le nom, chaque groupe bancaire met aussi en avant un blason original: cinq flèches, symbolisant les cinq maisons ouvertes durant le XIXe siècle à Londres, Paris, Francfort, Vienne et Naples. Mais l’histoire de cette dynastie de banquiers de confession juive remonte à la fin du XVIIIe siècle. Francfort, 1765. Un homme, Meyer Amschel Rothschild, prospère dans le commerce des médailles rares et des bijoux. Il décide de se développer en Europe. En 1810, il donne à chacun de ses fils une part du capital de la Compagnie Mayer Amschel Rothschild Fils, de 800 000 florins. James est le plus jeunes des cinq (1792-1868) et, en 1810, il n’a que
18 ans, mais des parts lui sont réservées. Le patriarche meurt deux ans plus tard, en 1812.

Un pacte est aussi signé: le contrat d’association stipule que les associés se partageront les bénéfices au prorata de leur participation, qu’ils ne pourront pas quitter la firme en emportant leurs parts et qu’aucune part ne pourra être allouée aux filles ou aux gendres. Il faut donc porter le nom. Et il est alors fait obligation aux signataires et à leurs héritiers de «ne pas importuner la compagnie par des litiges», rapporte Tristan Gaston-Breton, auteur de «La saga des Rothschild». Le réseau familial se met en place. L’argent circule entre les différentes branches, qui profitent de la révolution industrielle. En 1817, les cinq frères – et leur père à titre posthume – sont anoblis par l’empereur d’Autriche.

La renommée de Megève

Ah, l’ivresse de la particule! Elle sera fort utile pour développer leurs affaires, même si le ministre autrichien des Finances négocie, contre l’octroi de ces titres de noblesse, une avance d’argent à taux favorable. Mais les Rothschild gagnent la possibilité de se rapprocher du pouvoir. Ils participent bientôt aux montages financiers des grands Etats européens, en Prusse, en Autriche, en France et en Angleterre. Et aux vastes opérations de financement des réseaux de chemins de fer, de compagnies industrielles et minières. Et excellent dans le commerce de l’or, valeur refuge au milieu d’une Europe constamment traversée par les conflits et les guerres.

Une des trois branches parisiennes se rapproche de la Suisse, Maurice et Noémie de Rothschild faisant la renommée de la station d’hiver de Megève. Plus riche que ses cousins parisiens, Edmond de Rothschild (fils de Maurice) fonde à Genève en 1953 la Compagnie financière Edmond de Rothschild, spécialisée dans la gestion d’actifs. Il est aussi banquier d’affaires à ses heures: en 1960, il rachète 35% du capital du Club Méditerranée. Les ponts sont ensuite coupés avec Londres et Paris.

En 1963, après s’être séparé de l’artiste bulgare Veselinka Vladova Gueorguieva, Edmond épouse Nadine Lhopitalier, alors actrice de cinéma. Le banquier poursuit ses investissements, en particulier dans le vin et le tourisme, pendant que sa femme enseigne les bonnes manières.

Ami de Lady Diana

A Londres, également dans les années 1960, NM Rothschild Sons s’intéresse à la presse, prenant des parts dans le capital de The Economist et The Telegraph, et dans d’autres entreprises. L’audace et l’esprit d’entreprise seront portés jusqu’en 2003, par Evelyn de Rothschild, décrit par Tristan Gaston-Breton comme «collectionneur d’art avisé, passionné de chevaux, authentique philanthrope et ami personnel de Lady Diana, bref un Rothschild pur jus». Dans les années 1980 et 1990, la politique très libérale suivie par la banque inspire Margaret Thatcher dans la privatisation de British Rail, mais aussi celles de British Petroleum, Cable & Wireless, British Steel, British Coal… Dans la City, Rothschild est alors solidement installé au cœur du pouvoir. En juillet 2003, comme dans Koh-Lanta, c’est la réunification entre la branche anglaise NM Rothschild Sons (2000 salariés) et la branche française, Rothschild & Co (130 employés).

60 ans avant Macron

A Paris aussi, les Rothschild ont tissé leur toile. Soixante ans avant Emmanuel Macron, Georges Pompidou, futur président de la République, y travaillera durant sept ans. Le 10 mai 1981, avec l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand, la branche parisienne panique: l’établissement va-t-il connaître le sort d’autres banques nationalisées? A Genève, Edmond n’a pas ces craintes, sa banque étant estampillée de la croix blanche sur fond rouge. Mais le groupe parisien ne connaît pas ce sort et, sous la conduite de David de Rothschild, qui devient rapidement l’homme fort de la société familiale, elle connaît un fort développement dès 1986.

Les fusions-acquisitions, c’est le sel et le miel des banquiers d’affaires. En 1991, Jean-Claude Meyer, associé, pilote le rachat de Suchard par Philip Morris. Environ vingt ans plus tard, c’est un autre associé de Rothschild, Emmanuel Macron, qui permet à Nestlé de gober – pour près de 12 milliards de dollars – la division nutrition infantile du géant américain Pfizer. Aujourd’hui, c’est Ariane de Rothschild qui dirige les affaires de la banque genevoise. Mais quatre autres Rothschild de la branche parisienne conseillent Rothschild Bank AG qui, depuis Zurich, affiche désormais plus crânement ses ambitions sur Genève.

Notes: Tristan Gaston-Breton, «La saga des Rothschild», Paris, Ed. Tallandier, 2017.

Martine Orange, Rothschild. «Une banque au pouvoir», Paris, Ed. Albin Michel, 2012.

(TDG)

Créé: 21.06.2017, 17h09

Une dynastie de financiers

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