Pour rester au pays, des femmes du Kosovo deviennent cheffes d’entreprise

Economie Grâce à la coopération suisse au développement, des Kosovares prennent leur destin en main.

La biologiste Havushe Bunjaku, entourée par deux agricultrices, Ilmije Bytyç (à gauche) et Serbeze Gashi (à droite), dans un champ de soucis àfleurs jaunes.
L’industrielle Fatmire Maliqi fait construire une nouvelle usine à Ferizaj (en haut,à droite).

La biologiste Havushe Bunjaku, entourée par deux agricultrices, Ilmije Bytyç (à gauche) et Serbeze Gashi (à droite), dans un champ de soucis àfleurs jaunes. L’industrielle Fatmire Maliqi fait construire une nouvelle usine à Ferizaj (en haut,à droite). Image: Roland Rossier

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Comme d’autres nations oubliées des dieux, le Kosovo se bat pour sa place au soleil. Coincé entre la Serbie, le Monténégro, l’Albanie et la Macédoine (voir la carte), le pays ressemble de prime abord à la Syldavie dépeinte dans les aventures de Tintin. Les champs sont proches des villes. Comme si le pays avait oublié de passer par la case «révolution industrielle». C’est l’un des plus pauvres d’Europe. Les jeunes s’en vont. «Rester ici? Vous n’y pensez pas. Il n’y a pas de travail. Rien! Dès qu’une occasion se présente, nous filons à Londres ou aux Etats-Unis», confient deux jeunes étudiantes en droit rencontrées sur le campus de l’Université de Pristina.

Beaucoup de Kosovars rêvent aussi de la Suisse. Et le mot «Swiss» semble ici magique (lire l’encadré). Avec 109 000 ressortissants, la communauté kosovare est la cinquième la plus importante de Suisse, derrière l’italienne, l’allemande, la portugaise et la française.

Cette hémorragie fâche Havushe Bunjaku. Cette Kosovare souriante de 45 ans croit dans le futur de son pays. Et elle est prête à tout pour garder près d’elle ses enfants. Par exemple, à créer sa propre entreprise dans sa maison, située dans un village proche de Pristina, la capitale du Kosovo. «Je me suis lancée en 2007. Biologiste de formation, j’ai d’abord enseigné cette discipline. Mais j’ai vite remarqué que nos montagnes abritaient de nombreuses plantes aromatiques et médicinales.» De la mauve sauvage, des bleuets, de la marjolaine, des soucis aux fleurs jaunes ou orangées. «Nous appelons certaines de ces plantes du «thé de montagne».

Havushe Bunjaku s’enhardit. Ses yeux pétillent. «J’ai commencé à vendre ces herbes en petite quantité, autour de moi. Dans les marchés ensuite. Les gens apprécient les produits locaux, poussant sans herbicides.» La biologiste intéresse alors une, puis deux, puis quinze agricultrices. Dont Ilmije Bytyç, 49 ans, qui décide de faire pousser des soucis dans son champ pentu de 3000 mètres carrés. «Avec mon mari, nous avons investi 300 euros pour nous doter d’un système d’irrigation», résume-t-elle. Séchées, ses fleurs peuvent servir à faire du thé, mais être aussi utilisées comme ingrédients dans l’industrie cosmétique. Cette plante généreuse fleurit tous les trois jours, d’août jusqu’aux premières neiges.

Tenant en main un bouquet de soucis, Serbeze Gashi ne perd pas une parole des récits des deux autres femmes. Elle aussi a été séduite par l’entreprise. Havushe Bunjaku l’a vite convaincue. «Pour compléter les revenus de notre ferme familiale, je confectionnais des vêtements traditionnels, détaille Serbeze Gashi. Aujourd’hui, notre famille vit grâce à la récolte des plantes achetées par Havushe. Et ma fille aînée travaille aussi pour l’exploitation.» La Kosovare apprend aussi les rudiments de l’agronomie. Elle pense que le marché va exploser. «Vous allez voir, nous allons faire du Kosovo une nouvelle Suisse!» rigole-t-elle.

500 postes de travail créés

Pour développer sa petite affaire, qui lui permet déjà d’employer son mari (autrefois salarié dans une PME), un commercial et d’aider une quinzaine d’autres foyers, Havushe Bunjaku peut compter sur les conseils et le soutien financier de l’aide suisse au développement (DDC, Direction du développement et de la coopération). Sur place, ce programme dénommé PPSE (Promoting Private Sector Employment) bénéficie des conseils de Swisscontact. L’objectif des aides helvétiques est de repérer notamment des femmes ayant suffisamment d’étoffe pour créer des entreprises et embaucher. En trois ans, plus de 500 postes de travail (équivalents plein temps) pérennes ont ainsi été créés au Kosovo dans le cadre de ce programme axé sur le tourisme durable et la filière agroalimentaire.

Havushe Bunjaku est parfaitement consciente des lacunes de ses produits. «Je dois améliorer mon packaging. Même si de plus en plus de clients connaissent nos thés et nos mélanges, ils se fient encore à des produits mieux emballés, qui proviennent de Turquie ou des pays arabes.» Mais la Kosovare a un atout qu’aucun commerçant turc ne peut lui disputer depuis Ankara ou ailleurs: sa force de conviction face au consommateur, juste en face. Elle y croit. Et s’aperçoit que de plus en plus de jeunes sont sensibles au fait que ces plantes proviennent des terres et des montagnes de leur enfance ou de celles de leurs parents. «Nous démarchons aussi la diaspora kosovare, qui adore ramener ces thés dans les différents pays où elle est établie, sous forme de cadeaux. Au début, nous proposions deux ou trois variétés différentes. Aujourd’hui, nous offrons une palette de vingt sortes de thés.»

Pour s’approvisionner dans les collines, une simple licence délivrée par le Ministère de l’agriculture est nécessaire. «Mais nous ne pouvons collecter les plantes sauvages que dans des zones désignées à cet effet.»

Une montagne de baklavas

L’aide suisse au développement soutient aussi des projets semi- industriels, plus audacieux. A Ferizaj, une bourgade située au sud de Pristina, Fatmire Maliqi s’est lancée, à 54 ans, dans une aventure peu banale: construire une usine de fabrication de baklavas. «Je prie pour que la production démarre en octobre», lâche-t-elle avant de dévoiler, derrière sa modeste maison, un bâtiment en cours d’achèvement. Des ouvriers s’affairent sur le toit de l’immeuble. «Cette opération va coûter 300 000 euros, détaille-t-elle. Mais nous avons déjà des commandes. Depuis la Belgique, et peut-être aussi en Allemagne. Les Arabes veulent aussi acheter nos baklavas. Mon fils s’est rendu dans une foire, à Dubaï. Mais leurs désirs sont trop importants. Nous n’aurons pas les capacités suffisantes pour leur livrer la marchandise.» Fatmire Maliqi se tait. Réfléchit. Et ajoute, malicieuse: «A moins d’agrandir l’usine!»

Pour séduire la clientèle, elle propose des baklavas parfumés à la noix de coco, matière première fournie par Swisslion, un industriel bosnien. Ou encore des pâtisseries sucrées aux amendes, aux pistaches, au miel. Après s’être exilée à Hambourg (entre 1999 et 2003) avec ses cinq enfants à cause de la guerre civile, elle décide de rentrer au pays. «J’ai alors découvert que beaucoup de femmes n’avaient plus le temps de confectionner des baklavas et qu’elles oubliaient peu à peu les recettes, héritées de l’époque ottomane. J’ai commencé la fabrication dans ma cuisine, en 2006. Sans le moindre sou. Aucune banque ne voulait me prêter de l’argent.» En 2010, un contrat signé avec un grand distributeur permet à son affaire de démarrer.

Créé: 17.09.2017, 18h49

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