La région de Sikkim achève sa conversion au tout biologique

IndeFace à la baisse des réserves d’eau, à la pollution et à l’endettement des agriculteurs, l’Inde tente de se sortir de la crise agraire.

À partir de 2003, le gouvernement du Sikkim a lancé un vaste plan de transition bio dans cette région du nord-est de l’Inde.

À partir de 2003, le gouvernement du Sikkim a lancé un vaste plan de transition bio dans cette région du nord-est de l’Inde. Image: Getty Images

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En 2003, lorsque le gouvernement du Sikkim décrète que l’agriculture devra se convertir au bio, Karma Dichen y voit une annonce sans lendemain. Ce paysan qui cultive un hectare est d’autant plus étonné que cette réforme tranche avec les politiques en place: «Avant 2003, les autorités nous encourageaient à utiliser les engrais et les pesticides chimiques.» En forçant les agriculteurs à passer au bio, le Sikkim rompt avec la «révolution verte» bien ancrée en Inde depuis les années 60. À cette époque, le gouvernement commence à importer des semences de blé et de riz dites à haut rendement. Le Pendjab, l’Haryana et l’Uttar Pradesh sont choisis comme laboratoires de ces nouvelles techniques.

Épuisement des nappes

Mais la culture exclusive des deux céréales, alliée aux nouvelles semences, exige beaucoup d’eau, d’engrais et de pesticides. La fertilité des sols et le niveau des nappes phréatiques s’épuisent. L’achat d’intrants chimiques précipite les agriculteurs dans l’endettement.

Du coup, lorsque le gouvernement du Sikkim lance la transition bio en 2003, la réforme est jugée inévitable. «C’est le seul moyen de sauver notre mère la Terre», martèle Khorlo Bhutia, le directeur du département de l’horticulture. Et puis la conversion semble facile. «En 2003, la consommation d’engrais chimique au Sikkim s’élevait à un dixième de la moyenne nationale», raconte le docteur Anbalagan, directeur exécutif de la mission organique du Sikkim.

En 2015, le Sikkim franchit une étape supplémentaire en interdisant les engrais et les pesticides chimiques. Et de 2003 à 2017, il dépense un milliard de roupies (10 à 13 millions de francs) pour certifier 76 100 hectares de terres.

Interdiction du non bio

Les premières années donnent raison aux sceptiques. «Ma production a baissé pendant trois ans et le gouvernement a dû couvrir nos pertes en instaurant des prix garantis», raconte Karma Dichen. Les consommateurs boudent les fruits et légumes bios, trop chers. Alors en avril dernier, les autorités interdisent la vente d’une douzaine de denrées non-bio. Pour éviter la pénurie, seuls les aliments qui ne sont pas ou peu cultivés sur place sont importés: céréales, légumes secs, pommes de terre, oignons, mangues, piments…

Aujourd’hui, le Sikkim ne peut pas compter sur sa seule production agricole pour nourrir ses 620 000 habitants, auxquels s’ajoutent 1,4 million de touristes venus en 2017. Montagneuse, minuscule, la région manque de terres. Mais la conversion semble faire effet. À Gangtok, la capitale, les étals des épiceries sont abondamment pourvus en légumes et fruits bios, signe que la production locale satisfait la demande. Après trois années difficiles, Karma Dichen a réussi la conversion: «Ma production de riz dépasse de 5% le niveau antérieur. Les légumes sont plus gros. Avant, les choux que je récoltais pesaient entre 500 et 700 grammes. Aujourd’hui, ils font un kilo. Je n’utilise que des engrais organiques. Le gouvernement a organisé des formations pour apprendre aux agriculteurs à fabriquer du compost ainsi que des pesticides à base d’urine de vache et de riz fermenté.»

L’agriculture du Sikkim reste confrontée à plusieurs problèmes. «Beaucoup de cultivateurs ne savent pas fabriquer les pesticides bios et ils ont du mal à lutter contre les parasites. La plupart exercent un second métier, très peu sont agriculteurs à plein temps. C’est une profession qui traîne une image de pauvreté et que le corps social méprise», constatent Abhinandan et Abhimanyu Dhakal, deux entrepreneurs qui travaillent avec 600 agriculteurs locaux pour cultiver des poires de terre biologiques. Ils sont néanmoins optimistes: «Notre production à l’hectare a retrouvé son niveau d’avant la réforme et nous avons posé les bases d’un modèle économique très rentable. Nous n’avons plus besoin d’acheter des engrais et des pesticides chimiques, ce qui réduit les coûts. Les terres sont plus fertiles.»

D’autres États s’y mettent

Le modèle du Sikkim fait des émules. L’Arunachal Pradesh et d’autres États du Nord-Est sont en train de convertir leur agriculture au bio. L’an dernier, le gouvernement du Sikkim a formé une co-entreprise avec le fabriquant d’engrais chimique Iffco pour produire des semences, des engrais et des pesticides bios.

Mais en finir avec l’agriculture conventionnelle en Inde sera long. «Au Pendjab, il est impossible de cultiver sans engrais ni pesticides chimiques. Passer à l’agriculture biologique leur prendra au moins trois ans, le temps que les sols se régénèrent», prévient Khorlo Bhutia.

Le pouvoir central débourse 10 à 11 milliards de francs de subventions pour les engrais chaque année, des fonds qui pourraient contribuer au financement d’une telle transition. Mais le gouvernement fédéral hésite. Pour le docteur Anbalangan, il faut compter avec les industriels: «Des entreprises du secteur chimique font du lobbying dans la presse pour empêcher le bio de faire tache d’huile.»

(TDG)

Créé: 23.09.2018, 18h41

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