«La racine du mal français? L’éducation»

«Gilets jaunes»La colère qui sourd de la France a été nourrie par le déclin de la méritocratie et la fin des usines, alerte l’économiste Patrick Artus

Patrick Artus. Son analyse compte, ne serait-ce qu’en raison de l’oreille que lui prête le président Macron.

Patrick Artus. Son analyse compte, ne serait-ce qu’en raison de l’oreille que lui prête le président Macron. Image: Georges Cabrera

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Le propos ne fera évidemment pas plaisir aux dizaines de milliers de Français qui ont crié leur colère dans la rue depuis novembre. Ni à tous ceux, bien plus nombreux, qui disent soutenir le mouvement, sondage après sondage. Chef économiste de la banque d’affaires française Natixis – un pilier de la finance hexagonale ayant rassemblé les services financiers de la Caisse des Dépôts, des Caisses d’Épargne et des Banques Populaires – Patrick Artus revient sur l’origine de la crise sociale qui secoue le cœur de l’Hexagone. Et elle n’aurait que peu à voir avec le prix du diesel. Alors que le président Macron est tenté par le pari du référendum, son analyse compte, ne serait-ce qu’en raison de l’oreille que lui prête le pouvoir.

– Alors que la France mène son «Grand Débat», la contestation des «gilets jaunes» part dans tous les sens. Inégalités, salaires, impôts… qu’est-ce qui a allumé la colère des provinces?

Les racines du mal sont plus profondes et tiennent à deux phénomènes. La faillite du système scolaire et la désindustrialisation. Ils expliquent à eux seuls la conviction qu’ont les Français – plus qu’aucune autre nation – que leurs enfants s’en sortiront moins bien qu’eux. C’est bien cela qui nourrit, davantage que tout autre sentiment d’injustice, la colère actuelle.

«La méritocratie à la française est cassée»

Les études de l’OCDE montrent que le système éducatif français est devenu celui qui corrige le moins les inégalités; pire que celui des États-Unis, un comble. La scolarité est gratuite, mais les enfants des catégories défavorisées sont ceux qui font les plus mauvaises études. Ainsi, le tiers de ceux qui parviennent à sortir de l’Université avec un «master» se rabat sur un travail qui ne correspond pas à leur diplôme… ce qui, par ricochet, envoie les non-diplômés au chômage. Or nombre de familles voient leurs enfants affronter un tel déclassement. La méritocratie à la française est cassée.

– Vous parlez du mal silencieux de la désindustrialisation. Cela semble davantage à un plaidoyer patronal en faveur de la compétitivité qu’à une lecture de la crise sociale…

– Mais cette désindustrialisation a surtout profondément modifié la structure du travail. Elle explique le malaise – en particulier dans les petites villes de province, dont l’usine représentait le principal employeur. Il y a cent ans, la gauche présentait les ouvriers des usines comme «l’élite de la classe ouvrière». Ce n’est pas faux aujourd’hui encore, surtout à regarder l’Allemagne où l’industrie continue d’offrir 20% des emplois, contre 9% en France. Ces postes affichent des salaires moyens de 62 000 euros par an, contre… 32 000 euros dans les services. Comme disent les Américains, papa travaillait chez GM, j’ai fini chez Starbucks. (ndlr: selon une enquête Adecco-LeParisien publiée lundi, le commerce, l’informatique et la restauration trustent 60% des recrutements en France).

«Sur le front des salaires, il n’y a pas d’exception française»

– Une France travaillant pour rien, minée par les inégalités… n’est-elle pas là, la vérité criée sur les ronds-points?

– Désolé, ceci est peut-être vrai des États-Unis mais sur le front des salaires, il n’y a pas d’exception française. L’Hexagone reste un des rares pays de l’OCDE (ndlr: le groupe des pays «riches») dans lequel la part des salaires dans le revenu national a augmenté ces vingt dernières années – au détriment de la rémunération du capital. Et cela sans compter la palette d’allocations offertes aux salariés les plus pauvres permet d’afficher, après cette redistribution, les inégalités les plus basses de l’OCDE. Non, il n’est pas facile pour une mère célibataire de s’en sortir – en France comme ailleurs. Mais ces aides permettent à un salarié rémunéré au SMIC (ndlr: 1520 euros mensuels) d’espérer au toucher au total près de 2000 euros par mois.

– Les «gilets jaunes» revendiquent plus de services publics et moins d’impôts. Ils estiment donc ne pas en avoir pour leur argent. Gabegie?

– Pour pouvoir réduire les impôts, le gouvernement – de quelque bord qu’il soit – doit bien économiser ailleurs. Et faire des choix. Quelques exemples. Les retraites pèsent en France l’équivalent de 14% du PIB (ndlr: produit intérieur brut) contre le plus souvent 10% ailleurs, une conséquence directe du maintien à 62 ans de l’âge du départ la retraite. Et que dire de ces 140 milliards d’aides annuelles de toutes sortes consenties aux entreprises – soit 6% du PIB et chaque gouvernement en rajoute – sans que personne n’en mesure l’efficacité? Autre anomalie, des fonctionnaires qui, à charge de travail et fonction égales, s’avèrent 13% plus nombreux que ceux d’autres pays.

– Que fait le gouvernement, dont on garde surtout en tête le combat pour assainir les finances de la SNCF?

Il a commencé à travailler sur une vraie réforme de l’école. Problème, elle ne portera pas ses fruits avant vingt ans. Même chose avec le système de formation professionnel, qui va connaître un changement radical. Le grand chantier à venir reste celui des retraites, avec l’unification de sa quarantaine de régimes différents. En réalité, ce que l’on peut reprocher au président Macron, c’est surtout l’absence d’expérience politique du terrain. Ce qui l’empêche de percevoir les réactions irrationnelles provoquées par des mesures hyperrationnelles. Par exemple, compenser la hausse des taxes sur les carburants – au nom du réchauffement climatique – par une baisse des cotisations sociales sur le travail. Cela semble équivalent. Pourtant, cela crée l’émeute.

Créé: 04.02.2019, 19h59

Pétrole bon marché contre menaces de récession

– Les milieux financiers vivent aujourd'hui dans la crainte d'une crise mondiale. En 2019, retour de la récession?
Deux visions du monde s'affrontent en réalité. Celle de la grande majorité des économistes qui, du FMI à la Banque mondiale en passant par l'OCDE notent un ralentissement cyclique dans la plupart des pays - la croissance mondiale devrait décliner de 3,9% à 3,6% cette année selon le FMI - mais pas de récession. Et les marchés financiers, qui jouent la carte d'une stagnation économique en 2019 et 2020. À mon avis, ces derniers surestiment les risques – guerres commerciales de Trump, Brexit, Italie – et sous-estiment les soutiens à l'économie.

– Des soutiens à l'économie? Lesquels?
En Europe, 2019 sera encore une bonne année en termes d'augmentation des salaires et la dépense publique va également progresser. Mais surtout, le déclin du prix du pétrole de 80 à 60 dollars, s'il se maintient sur l'année, injectera mécaniquement 1% de croissance en plus. C'est considérable. Et cela explique pourquoi, en dépit de toutes les difficultés sur le plan intérieur, nous tablons sur une croissance en France supérieure à celle de 2018.

P.-A.SA.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

)6 nouveaux projets en faveur des piétons et des cyclistes
Plus...