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Un plan pour sauver l’usine ABB Sécheron

Les salariés du site industriel proposent à la multinationale d’étaler l’agenda de la délocalisation, afin d’éviter une centaine de licenciements.

Magali Girardin

Les ateliers de Meyrin s’exercent à la realpolitik en temps réel. Menacés de voir leur usine transformée en friche industrielle, les 212 salariés du site d’ABB Sécheron ont élaboré, en six semaines, un plan détaillé pour sauver les emplois du site. Bien loin du baroud d’honneur, ces solutions ont été présentées vendredi à la direction de l’usine genevoise, puis à l’ensemble des salariés, soudés par six jours de grève endurés au début de novembre. Surprise, le rapport remis révèle que les travailleurs ne s’opposent pas à la délocalisation. La voie est étroite. Le 6 novembre, l’annonce par ABB de la délocalisation de la fabrication genevoise de «transformateurs de masse» – le poumon d’une locomotive électrique – était scellée dans la foulée par la promesse, faite aux milieux boursiers, d’une «réorganisation à l’échelle mondiale» de cette activité. Premières étapes de l’élagage: Genève, donc. Mais aussi Saint-Louis, dans le Missouri, dont les emplois sont condamnés. Difficile d’imaginer la direction zurichoise revenir en arrière dans ces conditions.

Utiliser les armes du patronat

Les salariés genevois, dont une grande part habite de l’autre côté de la frontière, s’en sont gardés. «On ne va pas aller contre le sens de l’histoire», lance l’un d’eux. Leur plan propose simplement un étalement de la période durant laquelle l’activité sera transférée en Pologne – trois ans au lieu d’un an et demi. «On propose de revoir le planning afin que ce transfert de production – on l’a déjà fait vers l’Inde dans le passé – soit structuré et ne casse pas tout», explique un ouvrier à qui cette solution de la dernière chance a été présentée hier en assemblée générale. Ce répit de trois ans offre un deuxième avantage, selon un communiqué syndical. Il permettra de développer de nouveaux services. D’abord autour de la spécialité maison – ces fameux transformateurs ferroviaires. Puis en lien avec le domaine des nouveaux transports publics. Exemple concret avec TOSA, ce bus électrique rechargeable d’ABB, entré en fonction il y a une semaine à Genève. «On peut imaginer des employés formés pour assurer une équipe de maintenance TOSA, mobilisable en moins de dix minutes», souffle un salarié. Le reste viendra des nouvelles PME technologiques, liées aux transports électriques, que l’État de Genève et les responsables de l’usine veulent attirer dans les halles désertes. Un «pôle d’excellence», dans le jargon de la «task force» mobilisée durant un mois par Pierre Maudet, conseiller d’État en charge de la Sécurité et de l’Économie. Que reste-t-il de la cause principale, le sauvetage des 100 postes fixes – dont environ une moitié dans les ateliers – et des 43 temporaires menacés? Il faudra faire dans la dentelle, calculette en main.

Passer de 150 à zéro licenciés secs

Le pôle d’innovation, avec ses start-up venant s’installer dans l’usine? Le pari est de former puis d’y recaser une trentaine d’employés. Ensuite, il faudra décompter ceux qui démissionneront d’eux-mêmes, dès l’an prochain. Puis ceux qui iront sur TOSA. Et ceux qui seront «reclassés» chez ABB, la multinationale aux 136 000 postes de travail. Autant de solutions qui, bout à bout, feront passer de 150 à 50, puis à 40, 30 et peut-être zéro le nombre de licenciements secs. De la théorie? Vendredi, à l’issue de sa présentation, la direction de l’usine a soutenu ce plan, auquel ont participé une douzaine d’ouvriers, des cadres, des ingénieurs. Parmi eux, un des meilleurs experts ferroviaires en Europe – surnommé «Train Brain» – et un cadre qui devait plancher sur la délocalisation vers Lódz. Même le groupe ABB disait hier avoir répondu durant ces six semaines à de «nombreuses questions sur la situation difficile du marché [ferroviaire], le besoin d’action et les plans de restructuration». L’unité et la mobilisation des salariés de ce pilier de l’industrie genevoise tiennent en partie aux épreuves traversées ces quinze dernières années. «Au début des années 2000, l’usine était vide, menacée de fermeture; notre recentrage sur ces transformateurs de traction nous a permis de devenir, en quinze ans, le leader de la spécialité – alors tout mettre cela par terre, jamais!» clame un employé.

Un refus ne serait «pas compris»

«Les salariés ont compris le message et demandent simplement d’autres modalités. Toute réponse autre que positive apparaîtrait incompréhensible», réagit Alessandro Pelizzari, secrétaire régional d’Unia à Genève, contacté hier au téléphone. «Avec les différents projets prévus pour ce site – dont l’histoire a été faite de mues semblables – la rentabilité peut être assurée», martèle le syndicaliste. Un constat que n’est pas loin de partager l’État de Genève, lorsqu’il salue dans un communiqué «l’état d’esprit particulièrement constructif de part et d’autre» ou des «propositions pertinentes pour le maintien des emplois et le renforcement de l’activité industrielle du canton». Il reste à retenir l’attention d’Ulrich Spiesshofer, l’Allemand de 53 ans à la tête de la multinationale. Contacté vendredi, ABB fait savoir qu’il allait «examiner attentivement» les détails du plan envoyé par les frondeurs genevois, «afin d’arriver à une conclusion quant à la meilleure façon de garantir la compétitivité durable d’ABB Sécheron». Verdict prévu à la mi-janvier.

Rappel des faits Un fleuron genevois en crise

Les premières étincelles du conflit social datent du début du mois d’octobre. Alors qu’ils assistent aux transferts à l’étranger de petites équipes depuis 2015, les employés d’ABB Sécheron craignent le pire quand leurs questions à la direction restent lettre morte. Tout s’accélère le 26 octobre. Ce jeudi-là, le personnel reçoit un e-mail de Jean-Luc Favre, directeur général, annonçant sa démission après vingt-cinq ans d’activité. Le dirigeant ne s’est jamais exprimé publiquement sur cette décision. En revanche, l’interprétation est unanime: il ne partageait plus les plans de «démantèlement» de la filiale du groupe ABB. S’ensuit un débrayage du personnel qui hausse le ton en vue de recevoir des garanties. Au contraire, il recevra l’officialisation du projet de délocalisation de la production de masse, un jour de bise noire. Au matin du 6 novembre, une délégation venue de Zurich annonce la suppression d’une centaine de postes fixes ainsi que la fin d’une quarantaine de contrats temporaires. Le site genevois demeure, mais dans des dimensions restreintes. Rapidement, les autorités politiques mettent sur pied une «task force». Si la direction accepte d’y siéger aux côtés des représentants politiques et du personnel, la relation est loin d’être apaisée. Preuve en est, la grève qui paralyse la production et les déclarations des politiques qui se sentent trahis par le groupe qui a bénéficié de fonds publics pour développer TOSA. Faux, rétorque alors Remo Lütolf dans un entretien à la Tribune de Genève. Le Canton aurait juste «passé une commande, comme n’importe quel autre client».

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