Le patron de la Raiffeisen est plutôt content de lui

Retraité à 60 ansPatron de la banque depuis 1999, Pierin Vincenz cèdera sa place en septembre. «La transition sera aisée», dit-il. Bilan.

Pierin Vincenz quitte la Raiffeisen après avoir orchestré la constitution du troisième groupe bancaire suisse.

Pierin Vincenz quitte la Raiffeisen après avoir orchestré la constitution du troisième groupe bancaire suisse. Image: P. GILLIÉRON LOPRENO

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Il attend dans le hall de la rédaction, une main dans la poche. Sans aéropage. Seul. Feuilletant un journal, admirant un prunus en fleurs par la baie vitrée. Le teint hâlé, à la façon d’un ancien skieur de compétition qui se serait reconverti dans la pub. Il est même en avance, comme si les rendez-vous ne s’enchaînaient plus aussi vite («Je croyais que la circulation serait pire»). Presque libre, à quelques mois de la soixantaine. Le 20 septembre, Pierin Vincenz remet les clefs de son bureau de direction au sein de Raiffeisen, troisième groupement de banques suisse. Celui qui a fait figure d’iconoclaste dans le landerneau bancaire — on se souvient de ses prises de position dès 2012 en faveur de l’échange automatique d’informations bancaires — ne parvient pourtant pas à s’échapper totalement vers les hautes vallées de ses Grisons d’origine. Il est attendu à la présidence de l’assureur Helvetia dès le 1er octobre. Sa rencontre permet d'évoquer vingt années passées à constituer le troisième groupement de banques du pays.

Vous partez à la retraite en septembre prochain. Un acte militant en faveur de la retraite à 60 ans?

J’ai pris cette décision car j’ai vu la génération avant moi assumer la charge des responsabilités jusqu’à 65 ans et au-delà. Et je me suis rendu compte que, soudain, quand la date fatidique arrive, vous pouviez vous retrouver sans rien; ayant tout sacrifié à votre carrière. Je le répète à mes employés: le versant privé de votre vie est aussi important que le reste. Et puis… si j’ai la chance d’arriver à 90 ans, cela signifie encore trente années devant moi. C’est long. Et je n’ai clairement plus envie d’avoir un agenda plein du matin au soir pour la semaine prochaine et les cinquante-deux qui suivent. L’autre élément ayant pesé dans cette décision est le fait que mon successeur désigné (ndlr; Patrik Gisel) est un homme du sérail qui travaille depuis quatorze ans avec moi: la transition est d’autant plus aisée.

En reprenant la présidence d’Helvetia vous n’allez pas être en congé perpétuel. Vous avez d’autres projets du genre?

J’étudie en effet deux ou trois autres mandats d’administrateur mais je ne peux en parler pour l’instant.

En quinze ans, vous aurez orchestré la constitution du troisième groupe bancaire d’un pays qui ne manquait pourtant pas de banques. Qu’est-ce qui vous a aidé dans cette expansion?

Nous avions à la fois un large terrain de conquête à explorer. En 2000, la moitié de la Suisse n’était pas couverte par notre réseau et à l’époque, tout le monde annonçait la fin des agences bancaires… alors que nous en ouvrions une quinzaine par an. Cela s’explique également par notre volonté de maintenir un caractère très traditionnel de la relation bancaire, avec une âme de coopérative autonome intacte. Cette identité nous a grandement aidés durant une crise financière qui a remis en cause l’image des grandes banques. Cette période a également été marquée par la plus grande professionnalisation de Raiffeisen. Lorsque je suis arrivé dans le groupe, nous chapeautions un millier de coopératives bancaires locales, dans lesquelles travaillaient, en moyenne, à peine quatre employés. On vient de passer sous les trois cents établissements. Et l’objectif de ces regroupements est de n’en plus compter que 250 d’ici peu.

Dans la gestion de fortune, l’heure est au rachat des établissements affaiblis. Raiffeisen va-t-il prendre part à la chasse?

Nous l’avons déjà fait avec la banque La Roche. Et nous allons continuer. Quel critère privilégiez-vous pour identifier une banque susceptible d’être rachetée?

Sa culture d’entreprise, celle de ses responsables. Une banque qui réalise que le monde a changé.

Vous laisserez au sein des milieux bancaires l’image d’un iconoclaste. Qu’est-ce qui vous rend différent de vos homologues?

Peut-être est-ce notre organisation démocratique — qui reflète un peu celle de la Suisse — avec ses 3000 administrateurs qui ne sont pas banquiers. Cela exige de la communication, un effort pour expliquer ce que l’on fait. Un exemple? En l’espace de deux jours, j’ai participé à une assemblée à Schaffhouse puis une autre à Lyss. Ces rencontres permettent aussi de bien mieux prendre conscience que ce métier fait partie de la société. Beaucoup ont eu tendance à l’oublier…

Une coopérative dans laquelle vos exigences en termes de rémunération ont heurté les esprits il y a quelques années…

Alors chez Raiffeisen depuis dix ans, j’avais des responsabilités qui n’avaient plus grand rapport avec celles d’un responsable de coopérative. Mais j’admets que cette question a été extrêmement délicate. Et je peux vous dire que nous avons âprement discuté pour savoir quel était le bon salaire pour son responsable correspondant le mieux au statut particulier de cette banque.

La décision de la Suisse de ne plus empêcher sa monnaie de s’apprécier au-delà d’un certain seuil face à l’euro est vécue comme une catastrophe depuis trois mois. Vous partagez cet avis?

Je me rends compte qu’on s’était simplement acheté un peu de répit en mettant le taux de change sous contrôle durant trois ans, une décision prise en 2011 en partie sous pression des entreprises exportatrices. Au final, cela n’a guère amélioré la situation générale. Et puis, en réalité, les entreprises suisses ont toujours dû gérer cette réalité d’une monnaie forte. A mon avis, c’est plutôt l’introduction d’une nouvelle mesure du palliatif à ce contrôle du change — des taux d’intérêt négatifs — qui pourrait avoir des conséquences sévères. Surtout si cette dernière devait rester en vigueur trois, voire quatre ans. Cela pose déjà des problèmes aux caisses de pension. Et personne n’a encore pleinement mesuré l’impact psychologique sur la clientèle si les banques venaient lui annoncer qu’elles ponctionnent ses comptes…

Après six ans de bataille, le monde bancaire se prépare à tourner la page du secret bancaire en communiquant les données sur ses clients aux autorités fiscales étrangères. Prochaine étape, la levée du voile sur la clientèle suisse?

C’est un développement parti de l’étranger qui ne va pas s’arrêter aux portes du pays. Evidemment, à la fin ce sera au peuple de décider. A mes yeux pourtant, il est tout aussi crucial de savoir comment cette évolution sera mise en place. Les banques devront-elles transférer les détails des comptes de leurs clients? Ou est-ce que ce sera au client de prouver à son banquier que ses avoirs sont bien déclarés? A mon avis, la première solution devrait prévaloir. On a vu l’accueil glacial réservé à la deuxième solution par la communauté internationale lorsque la Suisse l’avait proposée. Sans compter que je ne pense pas que les clients aient forcément envie de dévoiler à leur banquier tous les détails de leur imposition.

L’époque du secret bancaire et de la confiance dans les citoyens — longtemps présentés comme une partie intrinsèque de l’âme suisse — serait donc révolue?

Le secret bancaire a rempli un rôle important. A une époque. Par la suite, certains ont exagéré dans son utilisation à des fins d’évasion fiscale. Et plus aucun de nos partenaires à l’étranger n’a supporté ce système. A mon avis, la Suisse — et son industrie financière — n’a en réalité plus vraiment besoin de ces artifices permettant de cacher de l’argent. Ce n’est pas une nouveauté: cela fait des années que certains établissements ont réalisé que ce concept de secret bancaire n’était plus une base d’activité. La preuve? Je ne constate pour l’instant pas d’effondrement de l’argent confié au secteur de la gestion de fortune. En dépit du virage pris vers davantage de transparence. Avec le recul diriez-vous que Berne a mal géré ces attaques diplomatico-judiciaires contre les banques du pays?

Non. Ce sont les banques qui ont continué de défendre ce concept de secret bancaire alors qu’il était déjà devenu intenable. Laissant ensuite les responsables politiques face à une situation ingérable, dos au mur. Qui aurait imaginé que les Etats-Unis allaient traiter les établissements helvétiques comme des terroristes? Qu’ils allaient exiger la fermeture d’un établissement historique comme Wegelin? En réalité, sur le front politique, cet épisode aura surtout souligné à quel point la Suisse manque d’un réseau d’alliés à l’international. Ainsi, ne pas faire partie de l’Union européenne n’a fait que compliquer la gestion de cette crise: regardez les années de transition dont a bénéficié l’Autriche pour abandonner son propre secret bancaire.

Quid de votre participation au programme d’amnistie judiciaire offert aux banques par les Etats-Unis depuis 2013?

Nous aurons dépensé au total près de 20 millions de francs pour passer au crible la situation de nos 4 millions de clients. Dès le début du processus, nous avons dit que nous n’avions jamais mis en place de stratégie visant à protéger l’argent américain non déclaré au fisc de façon systématique. La meilleure preuve? Nos conditions générales n’ont jamais été traduites en anglais…

Autant de problèmes reflétant la difficulté pour la Suisse de garder son indépendance. Est-ce encore possible? Avec l’Europe, la voie des bilatérales est-elle encore la meilleure?

A mes yeux, cela reste le meilleur des compromis. Il faut aller négocier avec Bruxelles, expliquer la spécificité suisse avec cette proportion, inédite en Europe, de 20% d’étrangers dans la population. Je serais extrêmement déçu si Berne ne parvenait pas à faire valoir ses arguments.


«Ces gens ne vont pas vivre sous tente!»

C’est le mauvais élève de la classe. C’est la maîtresse — la Banque nationale — qui l’a dit. Certains camarades répètent. Raiffeisen alimente-t-il l’envolée de l’immobilier avec ses prêts additionnels? Réponse du principal intéressé.

En Suisse romande, l’immobilier a remplacé la météo dans les conversations. Certains de vos concurrents, comme la BCV, s’imposent une limitation du nombre additionnel de prêts accordés, «afin que le marché ne s’emballe pas». Et vous?

Pour moi, le marché immobilier n’a rien d’anormal: il y a beaucoup de gens qui arrivent en Suisse et donc une forte demande de logements. Ces gens ne vont tout de même pas vivre sous tente! Vu le niveau incroyablement bas atteint par les taux d’intérêt, les ménages qui disposent des fonds propres requis n’hésitent pas longtemps entre louer et acheter un logement. Il ne faut pas non plus se voiler la face: acheter une maison, disposer d’un jardin, reste un rêve pour beaucoup de familles. Sans compter que nombre de gens plus âgés, déjà propriétaires, envisagent d’acheter un autre appartement à titre de placement, ne voulant prendre de risque ni en Bourse ni dans l’euro.

Raiffeisen ne contribue donc pas à l’emballement, en y risquant sa chemise?

80% de nos prêts sont octroyés à des gens qui vont habiter leur logement. Et la moyenne des hypothèques octroyées est de 360 000 francs - et de 450 000 francs pour les nouvelles. On est donc dans une relation bancaire responsable. Et puis, rappelez-vous du début des années 90: la véritable crise n’avait en réalité que peu touché les résidences principales. Sans compter que, aujourd’hui, la concurrence entre banques est telle qu’il est difficile à quiconque d’offrir des conditions vraiment plus avantageuses sur ses prêts. Reste une réalité: une agence bancaire sur trois est une Raiffeisen. On connaît la région, on est là depuis des décennies. Le client vient nous voir. (TDG)

Créé: 23.04.2015, 21h09

Articles en relation

Raiffeisen Genève reste dopée aux hypothèques

Avec un bond de 6,3% pour Vaud et 7,4% pour Genève, les deux filiales ont poursuivi en 2014 leur forte croissance hypothécaire Plus...

Notenstein, le caillou dans la chaussure de Raiffeisen

Banque En dépit des maux de sa filiale de gestion de fortune, le troisième groupe bancaire de Suisse engrange un profit record en 2014 Plus...

«La place bancaire suisse est forte et elle a tout pour le rester»

Raiffeisen Patrik Gisel, qui remplacera l'actuel président à la direction de la banque suisse dévoile la manière dont il envisage cette transition. Interview. Plus...

«Je ne brigue pas la présidence de Raiffeisen»

Interview exclusive Pierin Vincenz, à la tête opérationnelle de la troisième plus importante banque suisse, commente sa décision de quitter son poste de directeur dans une année. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Les Français envisagent le référendum d'initiative citoyenne
Plus...