Sept ans après la crise, la City se cherche un second souffle

Banque & finance«Des changements considérables ont eu lieu depuis 2008», analyse un gestionnaire de fonds. Enquête.

Après le Credit Suisse, HSBC et Deutsche Bank pourraient annoncer des licenciements.

Après le Credit Suisse, HSBC et Deutsche Bank pourraient annoncer des licenciements. Image: Eddie Keogh/Reuters

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Le mois d’octobre n’est jamais bien serein à la City de Londres. Mercredi dernier, l’annonce par le Credit Suisse de mettre fin à 1800 emplois, en les transférant en Pologne ou en Inde, a été reçue comme une douche froide. Et ni les atermoiements du géant HSBC, qui songe à quitter les bords de la Tamise pour les rivages de Hongkong, ni les mouvements similaires d’autres établissements de haut rang (Standard Chartered, Barclays et RBS), et encore moins les rumeurs quant à une opération d’ampleur de la part de Deutsche Bank, demain, ne sont de nature à calmer les esprits.

Les employés du secteur financier déjà présents en 2008 ont tous gardé en mémoire que la City a alors presque été anéantie. Dans la foulée de la faillite de la banque américaine Lehman Brothers, l’indice boursier londonien, le FTSE 100, dévissait: entre le 29 septembre et le 10 octobre, 18,4% de la valeur boursière des principales sociétés du pays ont disparu. Le calme ne sera partiellement rétabli que le 13 octobre, lorsque le premier ministre et ancien responsable des Finances Gordon Brown annonce la prise de participation du gouvernement dans trois banques nationales pour 37 milliards de livres (56 milliards de francs). RBS, Lloyds et HBOS sont sauvées, mais le contribuable passe à la caisse.

Sept ans plus tard, la polémique autour des comportements des financiers de la City n’est pas éteinte. Joris Luyendijk a largement contribué à la rallumer. Journaliste néerlandais basé à Londres pendant plusieurs années, il a tenu entre le 14 septembre 2011 et le 1er octobre 2013 un blog sur le site du quotidien britannique The Guardian qui lui a permis de rencontrer plus de 200 employés des services financiers venus se dévoiler anonymement. Dans sa compilation, qui vient de paraître en anglais sous le titre «Swimming with Sharks» (nager avec des requins), il assure que rien n’a changé du côté de la City. Le secteur et ses acteurs rejettent toute faute, n’ont pas compris, ne veulent ou ne peuvent corriger les erreurs et les excès qui avaient mené au séisme. Et il estime que les crises se répéteront tant que le système ne sera pas reconstruit de toutes pièces.

Banquiers mieux surveillés

«Des changements considérables ont pourtant eu lieu depuis 2008», tempère Yannick Naud, gestionnaire de fonds après quinze années passées entre Tokyo et Londres en tant que trader et responsable de gestion des produits dérivés.

«Jusqu’en 2008, le régulateur, l’autorité de conduite financière (FCA), intervenait peu et comptait surtout sur l’autorégulation du secteur. On a tous vu que cela ne marche pas et, depuis, il fait son métier. Surtout qu’il dispose aujourd’hui de beaucoup plus d’outils technologiques pour enregistrer et contrôler les échanges téléphoniques, les e-mails et toutes les opérations financières. Cela a eu des conséquences fortes: les banques prenant moins de risques, il y a beaucoup moins de liquidités sur les marchés secondaires.»

«Prouver notre innocence»

Tous les acteurs de la City rencontrés l’affirment: la régulation a fortement encadré et compliqué le travail des employés du secteur. «Entendre dire le contraire me met en colère», nous assure le salarié d’une banque suisse désireux de rester anonyme. «Si l’on ne regarde que les dix plus gros salaires des banques britanniques, oui on peut penser que rien n’a changé car ils ont plutôt eu tendance à progresser. La réalité est bien différente pour les autres employés. Si de nombreux banquiers et traders empochent des revenus très élevés, parfois démesurés, une grosse partie du bonus qu’ils recevaient a été transformée en salaire. Il y a donc moins d’incitation pour eux à prendre des risques. Ensuite, les traders travaillent avec des limites de risques bien plus strictes et des officiers en charge de la supervision sont désormais présents physiquement dans les salles de marché.»

Pour ce financier expérimenté, le changement est issu de la nouvelle mentalité du régulateur, qui a forcé les entreprises à évoluer. «En 2008, je prenais des notes sur la conformité de mes opérations mais personne ne les a jamais regardées, témoigne-t-il. En 2010, on a commencé à me demander si je prenais des notes. Aujourd’hui, nous avons une réunion mensuelle pour s’assurer que tout le monde le fait. L’idée est que, si la FCA débarque dans le département, nous devons être capables de lui prouver que nous sommes innocents, alors qu’avant il suffisait de prouver que nous n’étions pas coupables.»

Les banques, les hedge funds et les compagnies d’assurances ne se sont pourtant pas transformés du jour au lendemain en entités philanthropiques. Pour Yannick Naud, «l’aversion pour le risque des banques est moins la conséquence de la crise et du sauvetage des banques par le contribuable que des énormes amendes qui leur ont été imposées depuis 2008 suite aux différents scandales sur les manipulations, comme sur le Libor, le Forex, et cetera».

Cette analyse tend à confirmer l’importance et le rôle majeur de la politique du bâton. Surtout que, comme l’explique Daniel Beunza, professeur de management à la London School of Economics (LSE), «tant que les investisseurs récompenseront les banques et les hedge funds qui apportent les plus gros retours sur investissements et donc qui prennent le plus de risques, il sera difficile pour les responsables de ces institutions de nager à contre-courant et de risquer ainsi de disparaître face à leurs concurrents».

Le parti du gouvernement

La nécessité pour la City et le monde financier de disposer d’un régulateur puissant, indépendant et implacable semble donc avérée: il est le garant du maintien de l’encadrement et de la surveil­lance actuels. A cet égard, les choix du responsable des Finances britanniques, George Osborne, sont de mauvais augure. Le chancelier de l’Echiquier a en effet annoncé à la mi-juillet au président de la FCA, Martin Wheatley, que son contrat de cinq ans, qui prenait fin en mars 2016, ne serait pas renouvelé.

Le 17 juillet, celui-ci a donc annoncé sa démission immédiate, avant d’avouer sa déception de partir «avec un sentiment de travail non achevé». Martin Wheatley avait en effet imposé les réformes du secteur contre l’avis des principales institutions financières, dont il était devenu l’ennemi numéro un. George Osborne a donc pris fait et cause pour la City dans sa volonté maintes fois répétée de mettre fin «au dénigrement des banquiers».

Une City made in Japan!

Ce coup de théâtre a correspondu avec un autre événement majeur à la City: la vente par le groupe Pearson du Financial Times pour 844 millions de livres au quotidien japonais Nihon Keizai Shimbun, plus communément appelé Nikkei. L’institution de la presse économique et financière internationale qu’était devenu le FT ne sera désormais plus dirigée depuis Londres, mais depuis Tokyo. Un sacré choc pour la plus importante place financière mondiale.

Ce n’est pourtant pas ce qui inquiète le professeur Daniel Beunza: «Le FT gardera-t-il les moyens financiers pour maintenir la même qualité journalistique et poursuivre son développement technologique?» La question mérite largement d’être posée. Tout d’abord, Nikkei aura besoin de trente-cinq ans pour rentabiliser son investissement si le FT garde le même niveau de rentabilité. La tentation de réduire les coûts risque donc de poindre rapidement.

Ensuite, la réputation de son nouveau propriétaire apparaît trouble. Lorsque le directeur exécutif d’Olympus, Michael Woodford, avait dévoilé en 2011 les fraudes opérées par son prédécesseur, avant de se faire licencier, Nikkei avait en effet refusé de traiter de l’affaire. «Et lorsque le scandale a été révélé, le Nikkei s’est comporté comme le service de presse de la compagnie», a expliqué Michael Woodford. Un comportement qui ne laisse rien présager de bon pour l’indépendance du FT vis-à-vis de la City.

Les jeunes préfèrent la technologie

«Travailler dans la finance n’est aujourd’hui plus à la mode et les jeunes ingénieurs préfèrent largement travailler dans les nouvelles technologies, par exemple chez Google, Facebook ou Microsoft», explique Daniel Beunza, professeur de management à la London School of Economics. Les critiques subies après la crise et la mort d’un stagiaire chez Merrill Lynch pour surdose de travail n’y sont évidemment pas pour rien. «Les institutions financières veulent donc changer l’image du secteur, ce qui passe par un changement des mentalités et de la culture d’entreprise, assure le professeur. Goldman Sachs a par exemple limité le nombre d’heures que les jeunes employés peuvent travailler. Ils doivent quitter leur bureau au plus tard à 20 h le vendredi et ne peuvent se connecter au serveur le samedi. Du coup, cela a obligé à repenser toute l’organisation de l’entreprise car les décideurs doivent donner leurs ordres bien plus tôt dans la semaine s’ils veulent que leurs tâches soient effectuées.»

Créé: 28.10.2015, 07h21

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En se désengageant partiellement de?la?banque d’affaires, le Credit Suisse a?émis la semaine dernière un signal qui pourrait bien être suivi par des rivaux. La banque d’affaires regroupe surtout des activités destinées à une clientèle de grandes entreprises. Elle s’occupe par exemple des fusions et acquisitions, des entrées en Bourse et d’autres levées de fonds, des achats et ventes de titres, des grosses restructurations, du montage et du placement d’emprunts obligataires. Dans certains établissements, la banque d’affaires peut aussi prendre une part au capital de ces entreprises, mais aussi conseiller et accompagner des Etats (réorganisation de leur dette, par exemple). New York et Londres restent les capitales incontestées de cette activité. Les grands noms de la banque d’affaires sont anglo-saxons: Goldman Sachs, Morgan Stanley, Merrill Lynch (absorbée par Bank of America). Deux?établissements de ce type sont à?l’origine de la crise financière de 2007 et 2008: Bear Stearns et, surtout, Lehman Brothers, disparue il?y a sept?ans. R.R.

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