Obligation d'annonce: des résultats mitigés

BILANLes employeurs sont désormais tenus de s'adresser d'abord à l'ORP lorsqu'ils cherchent à recruter certains profils. Certains acteurs dénoncent une inflation bureaucratique peu efficiente.

Plus de 40% des postes soumis à l’obligation d’annonce ouverts auprès des ORP concernent le secteur de l’hôtellerie restauration.

Plus de 40% des postes soumis à l’obligation d’annonce ouverts auprès des ORP concernent le secteur de l’hôtellerie restauration. Image: Keystone

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L'heure du premier bilan a sonné pour la controversée mesure dite de l'«obligation d'annonce» appliquée depuis juillet 2018. Conçu pour rendre compatible la votation du 9 février 2014 «Contre l'immigration de masse» avec les accords de libre-circulation conclus avec l'Union européenne, le compromis impose à tous les employeurs de déclarer à l'office régional de placement (ORP) les postes ouverts dans les domaines d'activité où le chômage est le plus élevé - supérieur à 8%. Un seuil qui sera abaissé à 5% dès janvier 2020. Pendant une durée de cinq jours, ces opportunités sont accessibles uniquement aux demandeurs d'emploi inscrits à l'ORP, qui disposent d'un login sur la plateforme travail.swiss pour consulter l'ensemble des offres à échelle nationale, et restent prioritaires durant ce délai par rapport à de nouveaux entrants étrangers.

Lors d'une conférence de presse donnée début novembre, le Secrétariat d'Etat à l'économie (Seco) a relevé le succès obtenu auprès des employeurs, qui «jouent le jeu». Dans les professions soumises à obligation, le nombre de postes ouverts mensuellement aux ORP est passé de 2300 à plus de 16 000 (7,3 fois plus). «L'obligation d'annonce est en majeure partie bien acceptée par les employeurs, les agences de placement privées et les demandeurs d'emploi», se félicite ainsi le Seco. Une satisfaction affichée qui contraste avec les remontées du terrain.

A commencer par le secteur de l'hôtellerie-restauration, premier impacté par la mesure et qui totalise à lui seul plus de 40% des postes soumis à l'obligation ouverts auprès des ORP Casimir Platzer, président de la faîtière Gastrosuisse, dénonce la création d'un «monstre bureaucratique» inadapté: «La base choisie pour définir quel type de profession devait être soumise était obsolète dès le début. L'ensemble du personnel de cuisine est soumis jusqu'à janvier 2020, alors qu'on manque clairement de ressources pour le personnel qualifié. C'est absurde de demander à un hôtel de Saint-Moritz d'annoncer un poste de cuisinier en pleine saison, et d'attendre cinq jours, le plus souvent pour rien, avant d'utiliser d'autres canaux que l'ORP pour repourvoir.» De fait, selon le rapport du Seco, l'ORP n'a pas pu présenter le moindre candidat en cinq jours sur 45% des 200 000 postes soumis à annonce (voir encadré).

Casimir Platzer, président de la faîtière Gastrosuisse (DR)

Plus fine, la nouvelle nomenclature retenue pour janvier 2020 distingue le personnel qualifié (désormais reconnu comme pénurique et non soumis à annonce), des aides etauxiliaires, qui restent soumis. Une évolution tardive qui ne rassure que partiellement Casimir Platzer: «Cela fait deux ans qu'on le demande et toute la branche a fait un énorme effort pour rien. Nous attendons une définition régionale du seuil, aujourd'hui fixée à échelle nationale, car les disparités sont énormes entre des régions alpines et Zurich ou Genève par exemple. Cette bureaucratie reste inadaptée. Nous avons eu le cas d'un hôtel en station, dont 400 personnes arrêtaient de travailler en fin de de saison. Il a fallu annoncer les 400 postes à l'ORP, qui a dû travailler pour rien parce que 350 d'entre eux revenaient la saison suivante.»

Surcharge dans les offices de placement

En conséquence, la surcharge de travail des offices de placement a rapidement suivi l'entrée en vigueur de la mesure. 139 postes à plein temps ont dû être créés, pour faire face au plus du doublement d'annonces à traiter. Quatre «commis» ont ainsi été embauchés à Genève pour la seule mise en ligne des annonces. Des profils purement administratifs qui ne traitent pas les candidatures. Dans le canton de Vaud, où le nombre de postes à gérer annuellement est passé de 11000 en moyenne annuelle à près de 30 000, 4 personnes ont également été embauchées pour gérer les annonces et effectuer une première présélection. Alain Bolomey, responsable des ORP du canton, relève un certain succès de la mesure: «Les employeurs jouent le jeu et certains se sont mis à annoncer tous leurs postes. On a une multiplication importante des annonces sur les postes non soumis à l'obligation. Le marché y a gagné en transparence, avec désormais une vue plus globale des opportunités et des profils sur travail. swiss, au bénéfice des employeurs comme des demandeurs d'emploi. Certes, la charge de travail des conseillers a un peu augmenté, mais le personnel administratif a absorbé une partie significative de la surcharge.»

Selon les cantons, le ressenti de la base diffère un peu. Un conseiller d'un office de placement romand relève une détérioration des conditions de travail. «Les budgets n'ont pas toujours suivi la hausse de charge, et certains conseillers doivent traiter jusqu'à deux fois plus de postes. Le risque est de faire de l'abattage, avec moins de temps pour rencontrer les candidats et faire un travail qualitatif. Sans compter les postes ouverts alors que les employeurs ont déjà le candidat et attendent juste cinq jours. Rien ne les oblige à prendre ceux que l'ORP propose.»

Porte d'entrée importante des étrangers sur le sol national, les agences privées de placement, en particulier les sociétés de travail temporaire, ont dû s'accommoder de la mesure. La faîtière Swissstaffing a négocié, et continue encore, en leur nom auprès de la Confédération et du Seco. Une exemption de l'obligation d'annonce pour les contrats de moins de quatorze jours a pu être obtenue, afin d'éviter une surcharge insupportable compte tenu du nombre de postes ouverts par le secteur.

Un conseiller d'une agence romande relève certains contournements: «Nos clients ne peuvent pas toujours attendre cinq jours pour l'entrée en poste d'un temporaire. On peut créer une première mission de moins de quatorze jours, tout en sachant qu'elle va durer plusieurs mois. On met l'annonce, puis on prolonge la mission du temporaire en poste dès que le délai de cinq jours est terminé. On peut aussi jouer sur le titre du poste. Un magasinier est soumis à annonce, mais un préparateur de commande non, alors que la différence entre les deux est parfois ténue.»

Bombe à retardement?

Face à l'inflation administrative déjà générée par l'obligation d'annoncer les métiers au-delà de 8% de chômage, on s'attendrait à une explosion de la charge avec le passage du seuil à 5% en janvier 2020. Il n'en sera rien. De 25% de chômeurs concernés, on devrait passer à 22%.

Bernhard Weber, économiste spécialiste du marché de l'emploi au Seco, l'explique: «La nouvelle nomenclature affine l'obligation par métier sur certains secteurs comme l'hôtellerie-restauration. Mais surtout le taux de chômage a baissé de 30% depuis 2017, de 3,1 à 2,3% de la population.»

En revanche, si le chômage devait remonter, la charge administrative pour le domaine du recrutement pourrait exploser. «Il y a un décalage dans la mesure où le calcul du chômage par profession se fait sur douze mois avant d'être applicable. Si le taux de chômage était resté à 3,1% à échelle nationale, le passage au seuil de 5% en janvier aurait concerné 18% de la population active. Or aujourd'hui, avec la baisse du chômage, seuls 6,4% des actifs travaillent dans une profession soumise à l'obligation.» Une potentielle bombe à retardement administrative, à l'heure où le ralentissement de la conjoncture, tant au niveau mondial que suisse, semble se confirmer.

Créé: 13.11.2019, 16h06

Des résultats discutables

PLACEMENTS 18,6 millions, c'est le surcoût annuel de la mise en place de l'obligation d'annonce au niveau de l'administration (essentiellement les offices régionaux de placement). Un chiffre qui ne prend pas en considération la charge administrative au niveau des employeurs et des agences de placement privées, ni les pertes liées à l'attente de cinq jours pour l'embauche d'un employé, souvent en vain.

En effet, selon le rapport du Secrétariat d'Etat à l'économie, pour 45% des annonces postées, les ORP n'ont pas été en mesure de proposer le moindre candidat. En conséquence, l'influence sur la baisse du chômage est plus que limitée. D'autant plus que sur les 64 000 postes annoncés sur les douze premiers mois aux ORP et pour lesquels l'ORP a fourni au moins un candidat, seuls 4800 placements de demandeurs d'emploi ont été réalisés (8,3%) sur des métiers où le chômage est pourtant réputé nettement supérieur à la moyenne. Ce qui fait un peu plus de 4% de placements sur la globalité des annonces posées. J.P.

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