Un milliardaire grec si discret

Famille LatsisPétrole, immobilier, banque: le clan avait bâti un empire. En Suisse, il a beaucoup maigri.

Organigramme simplifié du groupe Latsis, au 24 février 2015

Organigramme simplifié du groupe Latsis, au 24 février 2015 Image: G.Laplace/R.Rossier, Groupe Latsis

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Face à la mer, flanquée de palmiers, la Villa Les Aigles, à Monaco, tranche agréablement avec l’architecture aussi moderne que pesante qui étouffe peu à peu la Principauté. Cette belle bâtisse abrite une des filiales de la banque EFG International, propriété de la puissante famille grecque Latsis. Spiro Latsis, patron de l’empire créé par son père, John, peut s’y rendre en voisin. Ce milliardaire grec de 69 ans réside désormais à Monaco, terre réputée pour la douceur de sa fiscalité.

Même si la fortune de la famille a, ces dernières années, fondu en raison de la crise grecque, les Latsis sont souvent encore considérés comme des «oligarques». Spiro Latsis s’efforce de gérer tant bien que mal un empire complexe qui va de la finance au pétrole en passant par l’immobilier, la gestion de yachts de luxe ou l’armement maritime. Le conglomérat est vaste. Nous en publions l’organigramme simplifié (voir ci-dessus). Comme dans l’empire de Charles Quint, le soleil ne se couche jamais sur celui des Latsis. A l’image des Onassis et des Niarchos, la famille Latsis symbolise pourtant une ère qui s’achève, celle des grands armateurs grecs.

La seule banque EFG International, fleuron du groupe, est présente des Caraïbes à l’Indonésie, en passant par Genève et Zurich (lire ci-contre). «Nos racines sont en Suisse. Notre réseau est international. Situé là où nos clients en ont besoin»: telle est la devise de la banque, qui emploie 2000 personnes, 500 de moins qu’en 2011. Selon la revue Forbes, la fortune des Latsis est passée de 11,3 milliards de dollars en 2008, avant la crise, à 2,4 milliards de dollars aujourd’hui. Spiro Latsis, le patriarche, a rétrogradé de la 51e à la 779e place dans le classement annuel publié par le magazine américain.

La crise de la dette est passée par là. Autrefois, le clan contrôlait plus de 43% du groupe financier EFG Eurobank Ergasias, l’une des trois plus grandes banques commerciales grecques. Mais la famille a eu peur d’être aspirée dans la tourmente. Elle a renoncé à participer à la recapitalisation de la banque. Aujourd’hui, elle se contente des miettes.

Immobilier suisse sacrifié

La cure d’amaigrissement concerne aussi l’immobilier en Suisse. En 2006, les Latsis pouvaient encore s’enorgueillir d’avoir racheté à un promoteur genevois, pour plus de 300 millions de francs, un énorme immeuble situé près de l’aéroport de Cointrin. Cinq ans plus tard, le complexe était revendu à l’assureur Swiss Life. Dans la foulée, le clan lâchait le bloc d’immeubles qui abrite aujourd’hui la banque HSBC, quai des Bergues. Le nouveau propriétaire serait, selon nos informations, «un gros client de la banque». La famille garde encore de nombreux biens fonciers à Genève, à Bellevue, à Meyrin ou encore à Collonge-Bellerive, à côté du «palais» de l’ancien roi Fahd d’Arabie saoudite.

Le groupe a aussi maigri dans l’aviation. La compagnie aérienne PrivatAir (née sous le nom de PetrolAir) a été rachetée par sa direction, dans le cadre d’une opération de management buy-out (MBO). Aujourd’hui, elle emploie 425 personnes et compte toujours sur un de ses marchés historiques, l’Arabie saoudite.

Une nation qui reste chère au cœur de la famille Latsis. Car c’est grâce à la construction de la ville pétrolière de Rabigh, amorcée dans les années 1970, que John Latsis a rapidement bâti sa fortune. Le Grec a vite compris l’importance de nouer des relations durables avec les Saoudiens, au plus haut niveau. Grâce à cette première réalisation, au nord de la ville portuaire et commerçante de Djedda, d’autres portes se sont ouvertes pour lui. Dans les années 1980, alors que les pétrodollars jaillissaient des sables, l’armateur gérait son empire depuis Genève grâce à la SGI, qui regroupait une armada d’ingénieurs appuyant le développement de gros projets en Arabie saoudite dans l’industrie pétrolière.

Ces alliances avec de puissants investisseurs sont toujours utilisées par la famille, comme le témoigne le rachat l’an dernier, pour 915 millions d’euros, du site de 620 hectares de l’ancien aéroport d’Athènes, Hellinikon, dans le cadre d’un programme de privatisation lancé par l’Etat grec. C’est flanqué du groupe émirien Al Maabar et du conglomérat chinois Fosun – qui vient de gober le Club Méditerranée – que le groupe Latsis a remporté la mise avec sa société Lamda Development. La famille reste solidement implantée en Grèce. Elle domine par exemple, via une entité luxembourgeoise présidée par Spiro Latsis, la société cotée en Bourse Hellenic Petroleum, un géant qui exploite dans le pays de Socrate 1800 stations-service et trois des quatre raffineries que compte le pays.

Combien pèse l’empire? Quelles sont les sociétés plus ou moins rentables? Quel est le nombre d’employés au service de cette dynastie? Malgré plusieurs tentatives, la famille a refusé de fournir des données autres que celles qui figurent sur le site officiel du groupe.

Sous la loupe du gouvernement

Immobilier, pétrole, banque: autant de secteurs sensibles qui sont pourtant scrutés tant par la population que par le nouveau gouvernement grec. Selon le Financial Times, Athènes pourrait faire pression sur ses «oligarques» pour qu’ils passent d’une manière ou d’une autre à la caisse. Le quotidien couleur saumon a cité cinq noms – dont celui de Spiro Latsis – en insistant également sur l’influence exercée sur les médias par certains d’entre eux, ce qui n’est pas le cas du Grec résidant à Monaco. Mais, pour Costas Bakouris, directeur en Grèce de l’ONG Transparency International, «aucun indice de collusion n’a été remarqué entre ces familles et les anciennes autorités». Bakouris connaît les Latsis. Et il apprécie leur philan­thropie. Spiro Latsis est aussi dépeint par ses proches comme un homme plus attiré par la vie intellectuelle que par les affaires pures et dures. Comme son père, il a su s’entourer d’hommes avisés.

A l’exemple de Peter Kalantzis, collectionneur de puissants conseils d’administration, ou encore de Daniel Zuberbüh­ler, ancien patron de la Commission fédérale des banques (aujourd’hui FINMA), dont les conseils doivent valoir de l’or au moment où l’ouragan souffle sur la place financière helvétique.

Citons encore Denis Duboule, professeur à l’UNIGE et à l’EPFL, qui préside la Fondation Latsis Internationale (FLI), une institution qui décerne chaque année 300 000 francs. «La fortune de cette fondation est relativement peu importante. Environ 10 millions de francs», indique Denis Duboule. Ayant lui-même reçu un prix en 1994, le scientifique genevois a accepté de présider la FLI. Et il le fait avec plaisir, ayant notamment été séduit par l’un de ses objectifs: récompenser les jeunes chercheurs âgés de moins de 40 ans. Pour Costas Bakouris, les Latsis ne sont pas des «oligarques»: «Cette expression est plutôt employée pour les Russes. Ici, on parle plutôt de riches familles.» «La question de l’oligarchie est en Grèce très complexe, note pour sa part Pavlos Eleftheriadis, professeur associé en droit de l’Université d’Oxford, qui n’hésite pas, lui, à utiliser cette expression. Le cœur du problème, c’est celui de l’inégalité politique, où certains hommes d’affaires ont un poids politique excessif. Leur pouvoir disproportionné s’appuie notamment sur le contrôle des médias et sur les particularités du système électoral grec.»

Pour ce membre du parti La Rivière, une nouvelle formation située au centre de l’échiquier politique grec, «ceux qui possèdent leurs propres canaux de télévision ont un contrôle total sur la programmation». Conséquence? L’indépendance journalistique est menacée. Les choses vont-elles changer? Les plans de Syriza restent vagues. «Une fois arrivés au pouvoir, beaucoup de leaders politiques succombent à la tentation du statu quo», ajoute Pavlos Eleftheriadis.

En attendant ces beaux jours, les Latsis peuvent continuer à gérer leur empire. Depuis des pays qui rêvent de devenir une place financière qui compte. A l’exemple de l’Uruguay. Présente à Montevideo, la paisible capitale de cet Etat, EFG International a aussi des bureaux dans la très chic station balnéaire de Punta del Esta. Dans l’immeuble Calypso. Face à la mer. (TDG)

Créé: 24.02.2015, 07h53

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Des touches d'exotisme

Sur les 47 unités du groupe financier EFG International, une vingtaine se situent dans de petites îles encore considérées comme d’indécrottables paradis fiscaux, comme les îles Caïmans, les Bahamas ou les îles Anglo-Normandes. La banque maintient aussi des officines dans des villes peu usuelles sur la carte de la planète finance, peut-être pour se démarquer de la concurrence, comme Quito ou Bogotá. Qui dit destinations exotiques dit croisières de luxe. Même si le groupe reste par ailleurs un important armateur, exploitant une flotte de 14 bateaux commerciaux (contre une armada de 90 navires en 1982), il a aussi récemment créé la PrivatSea. Cette compagnie, notamment présente en Suisse, en Grèce et en Arabie saoudite, emploie 300 personnes, dont 270 membres d’équipage. R.R.

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