«Les menaces sur l’emploi feront accepter la réforme»

Fiscalité des entreprisesPatron des patrons genevois, Blaise Matthey souligne les enjeux de «RIE-3» qui pourrait se solder par de grosses pertes fiscales. Et évoque l’impact du Brexit.

Pour Blaise Matthey, «les menaces sur l’emploi conduiront les Genevois à accepter la réforme».

Pour Blaise Matthey, «les menaces sur l’emploi conduiront les Genevois à accepter la réforme». Image: Olivier Vogelsang

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Directeur général de la FER (Fédération des entreprises romandes - Genève), Blaise Matthey est l'un des principaux représentants des entreprises privées au sein du groupe de travail chargé d'accoucher d'une proposition dans l'épineux dossier de la réforme de l'imposition des entreprises (RIE-3). Rappelons que chaque canton suisse est tenu de proposer un seul taux d'imposition du bénéfice de ses sociétés. Genève a choisi un taux unique de 13%. Les entreprises à statut spécial - des multinationales, pour la plupart - verraient ainsi leur taux passer de 11,6% à 13% et toutes les autres le leur baisser de 24% à 13%. Les gains obtenus par la hausse touchant les multinationales ne compenseraient de loin pas les pertes liées à la baisse des impôts pour toutes les autres. Le trou est estimé entre 400 à 500 millions de francs. Pour le combler en partie, la FER propose notamment une ponction de 0,22% de la masse salariale de l'ensemble du tissu économique du canton, secteur privé et public confondus. A la fin de l'été, le gouvernement proposera au parlement ses solutions. Interview de Blaise Matthey.

Vous venez de participer à une réunion de la Table ronde chargée d’aboutir à une solution dans le dossier RIE-3. Quel est l’enjeu de cette réforme?

Si nous n’aboutissons pas, les sociétés à statut spécial pourraient quitter le canton. 60000 emplois directs et indirects sont potentiellement menacés. Certaines personnes pensent encore que ces entreprises ne partiront jamais, car le lac est magnifique et les montagnes sont belles. La réalité est différente. Les dirigeants de ces sociétés font sans cesse des calculs basés sur un certain nombre de paramètres, dont la qualité de la vie mais aussi la fiscalité. La charge fiscale joue un rôle très important dans le cadre de la concurrence entre les pays. Et puis il s’agit de sociétés de services, qui sont mobiles. Nous avons créé ici à Genève un tissu d’entreprises multinationales beaucoup plus mobiles que des entreprises industrielles.

A-t-on commis une erreur en dépendant trop de ces firmes multinationales au lendemain de la Seconde guerre mondiale?

Je ne crois pas. De quoi aurait-on dû dépendre ? D’une industrie lourde comme la sidérurgie ? De l’horlogerie ? C’est déjà le cas... Des machines ? Le président de Swissmem vient d’annoncer que plus de 40000 emplois sont menacés par la révolution digitale 4.0.

Les industries de la santé?

En Suisse, la pharma est déjà concentrée dans la région bâloise. Genève, qui n’était pas, et ne sera probablement jamais une véritable place industrielle, ne pouvait pas développer son secteur secondaire. Nous avons misé sur les services en attirant des sociétés internationales, avec une main-d’œuvre qualifiée. C’était cohérent car Genève était déjà une ville ouverte sur le monde, avec un rôle diplomatique important. On devrait même aller plus loin dans cette démarche, en réformant nos systèmes éducatifs pour que ce canton se profile comme une place internationale où l’anglais, par exemple, soit encore plus largement maîtrisé.

Comment évaluez-vous l’état de compréhension de ces enjeux parmi les participants de cette réunion, et leur état d’esprit?

Je sens une volonté très sincère de nombreux acteurs – pas tous – d’arriver à une solution. Mais nous n’y sommes pas encore.

Quand pensez-vous que ce groupe présentera ses propositions? C'est le Conseil d'Etat qui fera les propositions, sur la base des opinions exprimées lors de la Table ronde. Peut-être d’ici fin août ou début septembre. Il faut se fixer des délais raisonnables. Ce qui compte, c’est d’arriver à un socle commun. Afin de donner toutes ses chances au débat parlementaire, qui sera certainement suivi par le lancement d’un référendum et in fine un vote du peuple.

Quel élément clé fera que les Genevois acceptent la solution qui leur sera proposée?

Les menaces sur l’emploi, très clairement.

Quelles entreprises sortiront gagnantes de cette réforme?

Pas les sociétés multinationales concernées : leurs charges fiscales vont considérablement augmenter. Les entreprises locales seront avantagées. Elles pourront ainsi investir et créer de nouveaux emplois.

Comment peut-on avoir des garanties qu’elles le fassent?

Aucune garantie n’existe. Mais des études montrent qu’en cas de baisse de la pression fiscale, une réallocation se fait en direction de nouveaux investissements. A ce stade, il s’agit de paris : nous n’avons jamais vécu cette situation ! Mais je pense qu’une baisse de la fiscalité des entreprises est de nature à renforcer la place économique, grâce aux investissements, à l’attirance de nouvelles sociétés ou à la taxation des dividendes d’actionnaires d’entreprises encouragées à réaliser des bénéfices plus importants.

Pourquoi les entreprises n’affichent-t-elles pas leur intention d’investir si le taux devait passer de 24% à 13%?

De grands groupes horlogers ont déjà annoncé des investissements très importants. D'autres demeurent plus discrètes, ce qui ne veut pas dire qu'elles resteront immobiles.

Mais beaucoup d’entreprises paient peu ou pas d’impôts. On dit que seule une quinzaine de grandes sociétés vont vraiment profiter de ces baisses ? Pourquoi ne pas clarifier la situation?

40% des entreprises locales paient des impôts. Au-delà de ce chiffre, je ne sais pas combien d’entreprises pèsent tel pourcentage des rentrées fiscales liées à la taxation du bénéfice. A la FER Genève, nous défendons l’économie dans son ensemble, sans regarder la situation particulière des uns ou des autres. Je n’ai ni la capacité ni la volonté de demander à nos membres le montant de leurs impôts ! Et c’est très bien ainsi.

Comment les entreprises vont-elles compenser les pertes fiscales?

Nous proposons d’augmenter de 0,22% la masse salariale et de consacrer ce montant pour la formation professionnelle et le soutien à l’équilibre de la vie familiale. Notre proposition est sur la table depuis le 15 mai 2015, avec comme condition un taux d'imposition de 13%. Elle a suscité des réactions : des PME nous ont dit qu’il n’était pas normal d'augmenter les cotisations salariales, puisqu’elles ne payaient pas d’impôts et n’allaient donc pas profiter de ces baisses, qu’elles supportent un coût du travail alourdi de 0,22%. Je comprends leur réaction mais je considère que cette charge est raisonnable : elle représente 15 francs par mois pour un salaire de 7000 francs. Et puis, il ne faut pas oublier qu'elles dépendent très largement de la dynamique économique résultant des activités des entreprises multinationales. Nous sommes prêts à discuter d’autres propositions, dans une enveloppe bien définie et à la condition d'un accord des principales composantes politiques , mais aucune ne nous est parvenue.

Les syndicats y sont opposés car ils estiment que votre proposition alourdit le coût du travail...

C’est la première fois que j’entends les syndicats et la gauche venir nous dire de ne pas alourdir le facteur travail. Je ne les ai pas entendus lorsque les allocations familiales ont été augmentées d’un point. Ici, il ne s’agit que de 0,22%. Je crois surtout que ce qui les inquiète, c’est l’impact sur les finances des collectivités publiques qui, comme employeur, devraient aussi payer ces 0,22%. Ils semblent découvrir que les collectivités publiques doivent aussi payer leurs charges sociales ! Dans ce dossier, je vais d’étonnement en étonnement… Une chose est sûre : nous avons exclu d’aller au-delà de ce 0,22%, et d’alourdir le bateau avec d’autres mesures.

Les multinationales ont accepté assez rapidement le taux de 13%. Cela pourrait faire penser qu’elles pourraient vivre avec un 13,5% ou un 14%, non?

Le risque de départs existe déjà à 13%. Certaines firmes, dans le domaine du négoce, qui est un secteur très mobile, réfléchissent à leur avenir sur cette base.

Quel est l’impact de la décision vaudoise, acceptée par le peuple, de fixer leur taux à 13,78%?

Cette décision a une grande influence, car nous ne pouvons pas nous permettre d’avoir un taux supérieur à celui du canton de Vaud. Or, à Genève, les entreprises supportent déjà la taxe professionnelle communale.

Pourquoi aucune entreprise ne saute-t-elle de joie avec cette perspective de baisse importante de sa charge fiscale?

Est-ce le côté calviniste (il sourit). Si vous criez de joie en faisant savoir que vous allez payer moins d’impôts, vous allez attirer de la jalousie. Mais je sais que certains milieux sont heureux de voir cette réforme se profiler à l’horizon.

Lesquels ? Les banques?

Encore faut-il qu’elles fassent du bénéfice.

Que se passerait-t-il si la réforme était refusée par le peuple?

En cas de refus au niveau fédéral, Genève devra faire sa réforme toute seule. Ce serait une situation compliquée car il est prévu que la Confédération participe à la compensation des pertes fiscales à hauteur d’une centaine de millions. Le taux genevois ne pourrait pas être baissé à 13%. Une différence se ferait jour avec le canton de Vaud. Très rapidement, des entreprises s’établiraient sur Vaud. Certaines y songent déjà. D’autres sociétés pourraient choisir d’autres cantons ou pays très compétitifs.

Quel est votre pronostic quant à l’issue du vote?

Il est favorable, L’enjeu est tel que les Genevois vont le comprendre. Je suis plus optimiste sur le plan genevois que sur le plan fédéral. Car, en Suisse, des cantons pratiquent déjà des taux d’imposition des bénéfices très bas. Les gens de ces cantons pourraient penser que les Genevois n’ont qu’à se débrouiller…


L’absence d’accords peut plonger les pays dans la récession

Autre thème d’actualité, la décision des Britanniques de quitter l’Union européenne. Un sujet aussi sensible pour la Suisse.

Quel pourrait être l’impact du Brexit?

Impossible à l’estimer aujourd’hui mis à part la question des taux de change. Mais la problématique rencontrée par les Britanniques est similaire à celle qui concerne les Suisses, dont la majorité a pris le risque de démanteler les accords bilatéraux en acceptant l'initiative sur l'immigration de masse en 2014.Beaucoup de questions se posent : que va-t-il rester de ces accords sur l'Union européenne ne veut pas de la solution suisse sur l'immigration? Comment va-t-on gérer les besoins de main d'œuvre sans pénaliser les entreprises, la recherche, les échanges de jeunes, etc. ? Aura-t-on une participation toujours active dans la recherche européenne, déjà restreinte en l'état ? Pourra-t-on maintenir les transports aériens? Sera-t-on à terme exclu du système de contrôle de la délinquance ? Une différence majeure est à relever entre les deux pays : la Suisse ne bénéficie pas des accords sur les services financiers. Elle le voudrait mais, dans les circonstances actuelles, c'es inimaginable. Globalement, le fait de se retirer de ces accords sans solution de rechange crédible et cohérente est susceptible de plonger tous les pays concernés dans une récession.

Vous ne peignez pas le diable sur la muraille, là?

Non. Le monde est désormais globalisé et cela repose sur des bases qui ont pris des années à être élaborées, sans qu'on en soit conscient. Nous sommes habitués dans notre quotidien à utiliser, par exemple, des compagnies aériennes bon marché pour une escapade ou un voyage à l’étranger, mais pour cela il faut un accord multilatéral. C’est notamment grâce à l’accord sur les transports aériens que nous pouvons nous déplacer à bas coûts. Sans cet accord, pourra-t-on encore assurer les dessertes ? L’aéroport de Genève aura-t-il les moyens d’investir, ou de verser son bénéfice à la collectivité?

Le Brexit pourrait pousser des sociétés anglaises à se déplacer. Mais quel serait leur intérêt à s’installer dans un pays comme la Suisse, qui n’appartient pas à l’Union européenne?

Raison pour laquelle nous devons réussir à maintenir les accords bilatéraux, et en conclure d’autres, notamment sur les services financiers. Mais ne nous leurrons pas : il faudra un accord institutionnel dont la majorité des Suisses ne veut pas. Presque chaque semaine, la Suisse en est maintenant réduite à envisager pour les discussions avec l’UE une variante différente de clause de limitation de l’immigration. Tout cela crée une incertitude comparable à celle qui existe désormais en Grande-Bretagne. Nous n’avons pas imaginé que les Britanniques votent pour le Brexit. On a sous-estimé l’état d’esprit des Anglais, dans les campagnes mais aussi dans bon nombre de villes industrielles. Les partisans du Brexit leur ont expliqué que le grand Satan venait de l’extérieur. Il a certes des défauts, mais cela a évité à tout le monde de s’interroger sur les problèmes intérieurs du pays. On leur a vendu Bruxelles comme une machine à produire des règlements alors que 14% des lois britanniques sont influencées par celles de l’UE. C'est exactement l'état d'esprit qui prévaut largement en Suisse

Créé: 01.07.2016, 20h04

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