«La libre circulation du savoir m’anime»

Ernesto Bertarelli Industriel, investisseur, double vainqueur de la Coupe de l’America, amoureux des Etats-Unis, il s’inquiète de certains propos tenus par Donald Trump.

Campus Biotech, Ernesto Bertarelli.

Campus Biotech, Ernesto Bertarelli. Image: Georges Cabrera

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C’est dans le cadre grandiose du Campus Biotech que l’homme d’affaires Ernesto Bertarelli a reçu le prix Albert Gallatin, décerné par le «Lake Geneva Chapter» de la Chambre américano-suisse du commerce. Interview du lauréat.

Qu’est-ce qui vous anime? Que signifie pour vous cette distinction?

Ce qui m’anime et qui, j’espère, anime les gens, c’est la libre circulation du savoir. Avec le Campus Biotech, notre vision était de réunir des personnes autour d’un objectif commun, la découverte et la compréhension du fonctionnement du cerveau. Aujourd’hui, bien au-delà des murs, des mètres carrés ou des chiffres, ce site est avant tout un lieu où s’échangent des idées. J’irais plus loin: ces échanges traduisent l’enthousiasme et l’ouverture d’esprit de toute une ville, d’une région, avec ses universités, ses hôpitaux, ses entreprises et ses visiteurs venus d’horizons divers.

La Suisse reste donc une terre d’ouverture. Ne s’est-elle pas fermée suite au vote de février 2014 sur l’immigration de masse?

Non, je ne le pense pas. Mais les incertitudes sont bien plus importantes aujourd’hui. Il y a 25 ans, tout était plus simple. Les hiérarchies au sein de la société et des institutions étaient établies. Aujourd’hui, nous avons perdu le sens de certaines valeurs.

A quelles valeurs pensez-vous?

Si la liberté de s’exprimer et d’émettre certaines opinions et celle de se déplacer a augmenté, nos relations à la culture, à la religion, aux mœurs ou encore aux lois sont devenues moins certaines. Les gens expriment de la peur face à cet état de fait. En Suisse, nous avons la chance de pouvoir débattre de ces questions de manière beaucoup plus saine et transparente que dans d’autres pays. Le vote dont vous parliez auparavant a permis justement d’ouvrir le débat, et la Suisse a su trouver des solutions. Preuve en est le déblocage des dossiers avec l’UE.

Que pensez-vous des Etats-Unis de Donald Trump, un pays que vous connaissez bien?

Les Etats-Unis traversent une période de grande confusion. Mais il ne faut pas réduire ce pays à son président actuel. L’est et l’ouest du pays font toujours preuve d’une grande ouverture d’esprit. C’est moins le cas au centre. Cette situation se retrouve ailleurs. Presque partout dans le monde, les populations qui vivent dans les villes ou villages en bord de mer sont plus ouvertes que celles qui vivent à l’intérieur des terres ou dans les montagnes.

La Suisse n’est pas au bord de la mer…

Non, mais elle possède de nombreux lacs et rivières. L’eau a toujours été un moyen de transport et de liaison entre les gens. De plus, en Suisse, de par notre situation géographique stratégique, nous avons toujours cherché à faciliter les mouvements des personnes entre les différentes régions de l’Europe, entre l’Italie et l’Allemagne, ou entre la France et l’Autriche.

Ces peurs qui s’expriment risquent-elles de limiter les libertés?

Toute peur génère des blocages. Ces sentiments sont d’ailleurs étudiés de manière scientifique ici au Campus Biotech, au CISA (ndlr: Centre interfacultaire en sciences affectives). A mon sens, la seule peur réelle est celle de la mort. Je qualifierais plutôt les autres peurs d’angoisses, qui peuvent cependant avoir un effet important sur le comportement des gens. Il faut être conscient de ces angoisses individuelles ou collectives. En Suisse, les thèmes qui leur sont liés sont débattus avec pragmatisme. Parfois, il faut aussi savoir accepter un état de fait, une réalité. Donald Trump a été élu président des Etats-Unis. C’est ainsi.

Ces angoisses ont donc porté Donald Trump au pouvoir, et cette situation nous fait désormais peur?

Nous devons tout d’abord nous adapter à cet état de fait, et nous pourrons dans un deuxième temps émettre un avis avec plus de recul. Il me semble néanmoins que certains jugements et réactions épidermiques à son égard peuvent être largement aussi dangereux que les propos qu’il peut lui arriver de tenir.

Ne met-il pas en danger ces valeurs auxquelles vous tenez?

Pas vraiment, car ses actions génèrent des réactions. Je pense qu’il s’est tiré une balle dans le pied avec ses décisions protectionnistes. Il en va de même selon moi avec la mise sous pression de grandes entreprises américaines comme Google, Apple ou Facebook, sur le sujet ultrasensible de la protection des données et de la sphère privées.

Que pensez-vous des restrictions à la libre circulation des chercheurs? Allez-vous geler vos investissements aux Etats-Unis?

Pas du tout. Donald Trump n’a rien changé de fondamental. Aucun collaborateur des entreprises dans lesquelles nous avons investi n’a été bloqué aux frontières. Mais je suis perplexe quant à l’approche qu’il adopte. Il y a mille autres façons de protéger ses frontières. La Suisse y parvient très bien, alors que nous nous trouvons au centre de l’Europe.

La victoire de Trump, celle du Brexit, les incertitudes en France… Vous craignez la montée des populismes?

Il ne faut pas avoir de regrets. L’aspect positif de ces nouvelles donnes politiques, c’est de pouvoir en vivre l’expérience. Il faudra analyser ces nouveaux phénomènes sur le long terme, pas sur un trimestre – comme pour un investissement, en fait. A nouveau, ces mouvements résultent d’un mécontentement et doivent donc être considérés. Les peurs sont exprimées et ressortent, permettant peut-être de mieux les comprendre et d’essayer de les traiter et les évacuer.

Comment combler le fossé entre la population et les élites dont vous faites partie?

En étant clair et honnête dans ses idées et ses intentions. On observe cette lacune dans différents pays et chez les dirigeants de tous bords politiques d’ailleurs, autant à gauche qu’à droite: ils véhiculent tout autant les uns que les autres ces peurs et ces fausses informations. Nous devons aussi avoir davantage de compréhension et de compassion pour les dirigeants politiques et la fonction publique. Personne n’est parfait. Nous ne devons pas continuellement leur chercher des poux! Sinon, les gens de qualité refuseront à l’avenir d’assumer des responsabilités publiques, alors qu’il est déjà difficile d’en trouver.

Merck Serono annonce la fermeture du site le 24 avril 2012. Vous vous en souvenez?

Oui. Je suis alors à l’EPFL en compagnie de Patrick Aebischer pour inaugurer les chaires Bertarelli en neurosciences. J’ai alors un sentiment de gâchis. Là encore, nous avons eu très peur. Mais nous avons réussi à la surmonter. Et décidé finalement de réaliser le Campus Biotech. Merck Serono était, sur ce site, une belle société, à la pointe de la biotechnologie et avec des activités internationales. Mais le foisonnement d’échanges qui circulent à présent sur le Campus dans le domaine du cerveau est encore plus magique et prometteur. On y trouve des centaines d’emplois, des entreprises… Et pourquoi pas un jour un Prix Nobel?

Né en Italie, vous vivez entre les cantons de Vaud et Berne. Vous avez étudié à Genève puis aux Etats-Unis, où vous vous rendez souvent. De quel coin vous sentez-vous?

Je me sens plus Suisse que Genevois, Vaudois ou Bernois. Mes valeurs de base et mes racines sont européennes. Mais mon éducation et la façon de développer mes entreprises font que je me sens aussi Américain. Je continue à considérer que les régions de Boston ou de San Francisco sont fascinantes, de par leur dynamisme et leur capacité à se renouveler économiquement.

Pourquoi n’investissez-vous pas davantage en Suisse?

J’investis aussi en Suisse. Il faut bien comprendre qu’une start-up, c’est la rencontre entre le capital et la science, et c’est un concept encore difficile à appréhender en Europe, où l’on défend la notion d’indépendance scientifique académique de façon idéologique et non pragmatique. Aux Etats-Unis, le partenariat privé académique fait partie du paysage. Les investisseurs sont d’autant plus ambitieux pour les start-up qu’ils soutiennent. Si le succès n’est pas au rendez-vous, ils tirent rapidement la prise. En Europe et en Suisse, on est souvent trop protecteur, avec une tendance des Européens à être des mères nourricières pour leur start-up. Et l’on oublie parfois que le succès passe la dure réalité de l’échec, il faut accepter cela. A mes yeux, ce sont précisément ces inspirations à échanger et à collaborer entre les Etats-Unis et la Suisse qui représentent l’essence même du Prix Gallatin.

Campus Biotech, là où tout recommence

«Une telle distinction a ses exigences, cher Ernesto: loin de seulement récompenser ce que vous avez fait pour l’amitié (entre la Suisse et les Etats-Unis) elle éclaire ce que vous pourrez faire à l’avenir – en tant qu’homme d’affaires, sportif et philanthrope.» Noyée dans deux heures de discours laudateurs prononcés à l’occasion de la remise du Prix Gallatin, la phrase du conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann est venue rappeler les attentes à l’égard de celui qui aura été célébré jeudi soir comme un héros national. L’homme politique bernois avait fait le déplacement pour se joindre à un chœur de louanges entonnées face à trois cents invités triés sur le volet.

L’allusion visait notamment ce Campus Biotech dont les verrières vertigineuses surplombaient la cérémonie. Et donc le succès doit encore effacer l’amertume laissée par la fermeture de l’ancien centre genevois de Serono. C’était en 2012 et 1250 collaborateurs s’étaient alors retrouvés à la porte – le plus grand licenciement annoncé à Genève – après que les Allemands de Merck eurent décidé de fermer le siège de la société biotech, vendue cinq ans plus tôt pour un total d’environ 16 milliards de francs par la famille Bertarelli. «Un moment douloureux pour Genève et la Suisse» a reconnu le pourtant très libéral conseiller fédéral.

Axé notamment sur les neurosciences, le centre de recherche installé dans ce qui abritait ses bureaux il y a dix ans encore représente la deuxième vie du multimilliardaire. Ce dernier l’a implicitement reconnu en se présentant non point comme «orphelin de sa société [vendue]» mais comme «le propriétaire d’un avenir éclatant fait d’investissements et d’emplois». Des jours glorieux que devait dessiner dès vendredi le forum annuel sur la «neuro-ingénierie» organisé par la fondation Bertarelli sur le Campus Biotech.

La soirée de jeudi aura également permis de revenir sur les origines du centre de recherche de Sécheron, dont les Bertarelli sont, de nouveau, (co)propriétaires à 50%. «Ernesto était à l’EPFL le jour où la nouvelle de la fermeture par Merck est tombée, je lui ai dit: pourquoi ne pas racheter [le bâtiment]?» s’est souvenu Patrick Aebischer. Pour concrétiser le projet, ils feront appel à un autre milliardaire philanthrope, le Bernois Hansjörg Wyss, aujourd’hui installé dans les Rocheuses.

Le maître de lieux confirmera de son côté le rôle d’éminence grise joué par l’ancien président de l’EPFL, l’homme «vers lequel je me suis tourné quand j’ai vendu ma société» et qui «avait déjà joué un très grand rôle dans tout ce que j’avais fait, avec Serono comme Alinghi». Répondant aux critiques sur l’influence croissante des intérêts financiers dans la recherche qui leur ont été adressées, celui qui partage sa vie entre la Suisse et les Etats-Unis a tancé «ceux qui critiquent la fusion entre la science et le capital – ceux-là ne veulent pas de start-up». Qu’en est-il du Campus Biotech? Aujourd’hui, plus de 800 personnes, chercheurs et doctorants notamment, y travaillent. Trois PME biotechs, Addex, Sophia Genetics et GliaPharm, y sont installées. P-A.S

Créé: 07.04.2017, 19h59

Patron à 31 ans

Les années ne semblent pas avoir de prise sur Ernesto Bertarelli. A 51 ans, l’homme d’affaires suisse d’origine italienne reste svelte et sportif. Sa passion de toujours, la voile, en est certainement l’une des explications.

Vainqueur à deux reprises de la Coupe de l’America à bord de son bateau mythique Alinghi (2003 à Auckland et 2007 à Valence), il vit en Suisse mais se rend fréquemment aux Etats-Unis, où il a suivi ses études supérieures (Babson College, puis Harvard). A 31 ans, en 1996, il devient CEO de Serono, société pharmaceutique fondée en 1906 en Italie, développée par son grand-père puis par son père.

En 2007, à 42 ans, il vend le groupe familial après l’avoir ancré dans le secteur de la biotechnologie. Aujourd’hui, il continue d’investir dans la santé, aux Etats-Unis et en Europe, alors que la fondation de la famille Bertarelli soutient notamment les neurosciences mais aussi d’importantes réserves marines (lire notre graphique).

Ernesto Bertarelli a suivi sa scolarité à Genève, à l’Institut Florimont puis à l’Ecole Moser. Il s’est marié en 2000 avec Kirsty Roper, ancienne Miss Royaume-Uni. Le couple a trois enfants.

Pierre-Alexandre Sallier

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