La croissance de l’Inde serait largement surestimée

PIBDes économistes remettent en cause les chiffres officiels. Les instituts de statistique sont soupçonnés de partialité.

Les statistiques relatives au produit intérieur brut (PIB) sont devenues un enjeu politique et une question de prestige pour le premier ministre Narendra Modi.

Les statistiques relatives au produit intérieur brut (PIB) sont devenues un enjeu politique et une question de prestige pour le premier ministre Narendra Modi. Image: Keystone

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L’article a fait l’effet d’une petite bombe dans la presse indienne. Début juin, le conseiller économique en chef du gouvernement entre 2014 et 2018 a publié un texte de 33 pages sur le site de l’université de Harvard. Arvind Subramanian résume ainsi sa découverte: «la croissance du PIB indien a été surestimée d’environ 2,5 points en moyenne par an. […] Au lieu des 6,9% avancés pour la période 2011-2016, la croissance était comprise entre 3,5 et 5,5%.» On est loin de la fourchette de 5 à 8% par an calculée par les statistiques gouvernementales.

17 indices sous la loupe

Arvind Subramanian a scruté 17 indicateurs: consommation électrique, ventes de voitures neuves, de deux-roues et de tracteurs, consommation de pétrole, d’acier et de ciment, trafic aérien, exportations, importations, production industrielle, crédit, flux touristiques, fret ferroviaire… De 2001 à 2011, la quasi-totalité de ces indices augmentait plus ou moins au même rythme que le PIB. Puis entre 2012 et 2018, tous ralentissent à l’exception de la consommation de pétrole et d’électricité. La croissance des exportations se tasse de 14 à 3%. La production de voitures chute de 19% à – 0,1%.

Décalage

Ce décalage intervient alors que le gouvernement avait changé le mode de calcul du PIB (produit intérieur brut) il y a quatre ans, revoyant la croissance à la hausse. Plusieurs analystes de grandes banques étaient alors sceptiques. En 2016, un économiste de Bank of America Merrill Lynch estimait la croissance à 4,8% pour 2015, contre 8% officiellement. La remise en cause des statistiques s’est amplifiée depuis le début de l’année. En janvier, alors que la campagne pour les législatives vient de commencer, l’Office central des statistiques recalcule à la hausse la croissance pour 2016 et 2017. Elle passe à 8,2% et 7,2% respectivement, soit un demi, et un point de plus, alors que la conjoncture s’était dégradée durant cette période.

Lutte contre l'argent noir

En novembre 2016, le premier ministre Narendra Modi avait décrété sans préavis l’annulation de 86% du papier-monnaie pour lutter contre l’argent noir. Cette mesure avait bloqué l’activité des petites entreprises qui paient les salaires et les fournisseurs en liquide. Ensuite, en 2017, le gouvernement fédéral avait instauré une TVA unique pour simplifier la myriade de taxes indirectes qui pullulaient dans chaque État. Mais les barèmes de TVA, et les procédures sibyllines pour obtenir un remboursement dans certaines situations, avaient pénalisé les PME. En mai, une étude du National Sample Survey Office, qui dépend du ministère des statistiques, a découvert que la base de données des entreprises du secteur tertiaire, la MCA-21, qui contribue au calcul du revenu national, présentait des lacunes: 37% des sociétés n’existent plus ou ne relèvent plus du tertiaire. En clair, la base de données n’est pas à jour.

Controverse

La controverse illustre à quel point les statistiques sont devenues un enjeu politique et une question de prestige pour le gouvernement Modi. Ce dernier martèle que l’Inde est l’économie la plus rapide du monde, et il en a fait une fierté nationale ainsi qu’un argument de campagne aux législatives du printemps. En avril, pas une semaine ne s’écoulait sans que Narendra Modi ne vante le tigre économique que serait devenue l’Inde. «Depuis plusieurs années, l’Inde est l’économie la plus dynamique. Le FMI et la Banque mondiale reconnaissent l’ampleur de la croissance indienne. Le monde entier croit que l’Inde est l’économie la plus dynamique», clame-t-il le 5 avril. Le mot «croissance» revient en boucle dans ses discours. Modi s’affiche en homme du développement, en chef qui transforme l’Inde en grande puissance. En excitant la fibre nationaliste, il séduit la classe moyenne urbaine et les hautes castes qui rêvent de superpuissance. Efficace, puisqu’il a remporté une large majorité à la chambre basse le 23 mai.

Coup de frein sur l'économie

«Il est clair qu’il y a eu un coup de frein sur l’économie», a concédé Bibek Debroy, le président du comité de conseil économique du premier ministre. Bibek Debroy a toutefois réfuté les conclusions d’Arvind Subramanian, avant de déclarer: «à la minute où vous dites que le PIB indien a été surévalué de 2,5% […], les journaux du monde entier en font leur gros titre. C’est très mauvais pour l’image du pays.»

Créé: 07.07.2019, 18h48

La sécheresse a aggravé la situation

La canicule qui a frappé l’Inde en juin est une conséquence de l’arrivée tardive de la mousson. Avec des effets dramatiques sur la population, mais aussi sur l’économie du pays. Les averses de «prémousson», présentes habituellement dès la fin de l’hiver, accusaient déjà un déficit pluviométrique de 44% par rapport à la moyenne. Le démarrage «le plus tardif de ces dix dernières années», selon des météorologues. En conséquence, ordre a été donné aux paysans de retarder certains semis. Ainsi, mi-juin, les surfaces ensemencées (8,2 millions d’hectares) étaient de 9% inférieures par rapport à l’an dernier, le riz accusant une baisse de 22%, le tournesol et le sésame de 41%, le soja et les lentilles, aliments de base en Inde, de 52%. L’Inde dispose de suffisamment de réserves de riz ou de blé, mais en ce qui concerne les légumes secs et les huiles, il est à craindre que l’Inde ne soit obligée de recourir aux importations en fin d’année, avec une hausse des prix à la clé. I.R.

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