Ces jeunes du monde paysan devenus experts en marketing

AgricultureLe nombre d’exploitations ne cesse de baisser. Mais, dans les campagnes, la relève ne se lamente plus. Elle agit.

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Le jeune veau s’aventure vers elle, immédiatement suivi par d’autres, moins peureux. Alice Gilliand les adore tous. Et ils le lui rendent bien, têtant sa main comme s’il s’agissait de la mamelle d’une vache. A Combremont-le-Grand, dans la Broye, la jeune Vaudoise donne de sacrés coups de main à la ferme familiale, qui l’a vu naître il y a presque 27 ans.

« Mes parents ont réussi à faire vivre, grâce à l’exploitation, une famille de quatre enfants. Aujourd’hui, je doute qu’il soit encore possible de le faire. Je travaille dans l’industrie mais je reviens ici dès que je le peux. Plus jeune, j’étais le garçon manqué, toujours proche du bétail ». «Je n’ai jamais eu peur de me salir les mains », ajoute celle qui, pour promouvoir les métiers de la terre, n’a pas hésité à poser pour le calendrier paysan (voir notre galerie photo sur www.bauernkalender.ch) . Elle a été retenue avec une autre Romande, parmi 200 candidatures. « Je voulais changer l’image d’une agriculture trop souvent perçue comme arriérée », résume la jeune femme. De fermes hantées par des paysans de plus en plus rares.

S’occuper d’une ferme d’élevage, c’est être présent 24 heures sur 24, sept jours sur sept et 365 jours par an.

Car le secteur semble mourir. Le nombre d’exploitations a chuté en Suisse de 16% entre 2003 et 2013, selon l’OFAG (Office fédéral de l’agriculture). Et l’hémorragie se poursuit, dans le canton comme en Suisse romande. Dans l’ensemble des dix districts vaudois, la main d’œuvre familiale est passée de 11000 à 8400 personnes. A Genève, la chute a été à peine moins forte (de 889 à 704).

Promouvoir la proximité

Mais des paysans refusent ce sort funeste. Ils se battent. Ce week-end, l’association Notre Panier Bio – qui fête dix ans d’existence - enfourche les vélos pour rouler entre 25 et 40 kilomètres, avec des pauses au sein des fermes et ateliers impliqués dans leur projet (inscription en ligne : www.notrepanierbio.ch). Ce dimanche, la caravane va circuler au sud du Lac de Neuchâtel. Quatre autres dimanches sont aussi prévus, entre juin et septembre. Exploitante de la ferme familiale des Terres Rouges, à Pomy, près d’Yverdon, Caroline Thubert-Richardet est convaincue que ce type d’initiative permet de promouvoir l’agriculture de proximité. La Vaudoise admet « être toujours sur le fil du rasoir » mais s’en sortir «Notre ferme existe depuis six générations. Nous produisons du lait et du pain bio. Heureusement, nous occupons une niche de marché encore rentable. Mais nous ne comptons pas nos heures. Nous ne nous plaignons pas. Nous voulons cependant alerter les gens sur les risques de disparition d’une agriculture de proximité proposant des produits sains. Nous souhaitons juste que les consommateurs nous suivent ! »

Le travail à la ferme est dur. « Notre famille possède 50 vaches. S’occuper d’une ferme d’élevage, c’est être présent 24 heures sur 24, sept jours sur sept et 365 jours par an. Il faut traire les bêtes matin et soir. C’est un choix de vie et ce ne sera pas forcément le mien », lâche Alice Gilliand, dont l’âge correspond à celui qu’avait son père au moment où il a repris l’exploitation.

Un esprit start-up souffle sur un secteur où les revenus restent modestes : 35'000 francs par personne en moyenne en Suisse, logé et partiellement nourrie, contre environ 70'000 francs dans les autres secteurs. A Lully (GE), Alban Jaquenoud, 38 ans, représente – avec son frère aîné Florian, 41 ans, et son cousin François, 28 ans - la quatrième génération de maraîchers. Spécialisés dans la production et la commercialisation de tomates, ils mettent en avant un de leurs articles, la tomate Piccolo : « nous sommes les seuls en Suisse à en produire. Et nous le faisons savoir. Depuis trois ans, le poste du budget qui a explosé, c’est le marketing : nous y consacrons environ 60'000 francs par an ». La famille Jaquenoud a aussi décidé d’inclure dans ce budget un mandat externe pour rémunérer une personne chargée de promouvoir leurs produits dans les réseaux sociaux.

Quadrature du cercle

Avec un effectif, de juin à septembre, de 60 à 65 personnes, l’exploitation est l’une des plus importantes du canton. Quant aux investissements, ils sont notamment consacrés pour améliorer la logistique de transport des palettes, mais aussi dans le domaine de l’efficience énergétique : « l’an dernier, résume Alban Jaquenoud, nous avons investi 300'000 francs dans un nouveau système de ventilation destiné à combattre l’humidité dans les serres ». Comme une fraise sur ce gâteau, la ferme vend aussi des Mara des Bois. Un distributeur automatique permet aux consommateurs de s’approvisionner.

Les agriculteurs sont confrontés à la quadrature du cercle : la nécessité d’investir, afin de maintenir ou d’améliorer la productivité, tout en gardant des liquidités pour les soucis, notamment météorologiques, qui accompagnent la vie des paysans depuis la nuit des temps. Or, selon le rapport agricole de l’OFAG, chaque exploitation suisse investit en moyenne près de 62000 francs par an. Un montant qui se comprend, un tracteur neuf coûtant entre 120'000 et 180'000 francs. Trois ans d’investissement engloutis. La réfection du toit de la grange attendra : c’est fromage ou dessert.

Selon Loïc Bardet, directeur d’Agora, « Ce qui est inquiétant, c’est que le revenu agricole global stagne et que, en même temps, le nombre d’exploitations diminue. Les gains de productivité liés à la concentration ne se retrouvent donc pas dans ces chiffres. Ce porte-parole du monde agricole encourage alors les paysans à se regrouper et à mieux prendre en compte les demandes du marché.

En sautant par-dessus les intermédiaires, les paysans ont l’avantage d’être face aux consommateurs. «En 2018, la totalité de notre production de pain au levain sera vendue en direct », annonce Caroline Thubert-Richardet. Les vignerons genevois l’ont bien compris. Ce week-end, l’opération Caves Ouvertes organisée dans l’ensemble du canton devrait attirer 30'000 personnes. Dans la Broye, le Nord vaudois ou à Genève, des jeunes agriculteurs, marchant sur les traces de leurs aînés, retroussent leurs manches et débordent d’idées pour se maintenir à flot. La vente directe est assurément l’une des solutions. Qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’il gèle.

(TDG)

Créé: 19.05.2017, 16h41

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