L’Italie déboussole les investisseurs

Crise politiqueL’Italie va-t-elle abandonner l’Euro? L’impasse politique fait-elle peser un risque pour le franc? Trois scénarios se dessinent.

La bourse italienne a abandonné 2% suite au veto présidentiel sur la proposition de gouvernement populiste.

La bourse italienne a abandonné 2% suite au veto présidentiel sur la proposition de gouvernement populiste. Image: DR

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Un pas en avant, deux pas en arrière. La formation du nouveau gouvernement italien met les nerfs des investisseurs à rude épreuve. Depuis le début du mois, la bourse italienne recule de 10%. Le rejet par le président italien du gouvernement proposé par le Mouvement 5 étoiles (gauche populiste) et la Ligue (droite populiste) constitue le dernier épisode en date. Le président Mattarella n’a pas accepté le très eurosceptique Paolo Savona au poste de ministre des Finances. Dans la foulée, il a confié les clés de la maison Italie au rigoureux Carlo Cottarelli, un ancien dirigeant du Fonds monétaire international. De plus, l’Italie devra retourner aux urnes l’automne prochain.

Après les élections législatives du 4 mars dernier remportées par les deux partis «antisystème», une sortie de la zone euro a été évoquée. Mesure du risque, les taux d’intérêt italiens ont grimpé de 1% pour atteindre 2.65%. Valeur refuge par excellence, le franc suisse s’est, lui, beaucoup renforcé le mois dernier, passant de 1.2 à 1.155 contre l’euro (+4%). Trois scénarios pour la suite.

Scénario extrême: probabilité 10%

Et si l’Italie abandonnait l’euro, dans le cas où les forces populistes venaient à remporter de nouvelles élections? «La sortie d’un membre fondateur de la zone euro serait très compliquée à réaliser dans un cadre ordonné», relève Samy Chaar, chef économiste de Lombard Odier. Cela signifierait des trimestres, voire des années d’incertitude pour les marchés européens. Et qui dit incertitude prolongée, dit avis de tempête sur les bourses.

«Il s’agirait d’une remise en cause profonde de ce qui a été fait depuis 2011», analyse l’économiste. De l’Espagne au Portugal, en passant par la Grèce et l’Italie, des mesures ont été prises pour relancer l’économie, soutenir les banques et assainir les finances publiques. Les résultats sont au rendez-vous avec un chômage en baisse et une croissance qui avoisine 2.4% dans la zone euro.

Une sortie de l’euro signifierait aussi un boom de l’inflation. En effet, quitter la monnaie unique reviendrait à procéder à une dévaluation qui pourrait atteindre 30%. Cela renchérirait d’autant les importations et ferait grimper les prix dans le pays. En réaction, les taux d’intérêt prendraient l’ascenseur et la Banque centrale italienne n’aurait pas d’autre choix que de relever fortement les taux directeurs afin de limiter la casse.

De surcroît, l’Italie peinerait à honorer sa dette libellée en euro (dont le poids augmenterait mécaniquement avec la dévaluation) et devrait probablement annoncer un défaut (partiel) sur cette dernière. Les banques transalpines se retrouveraient alors sous forte pression. Un défaut qui sonnerait comme un coup de Trafalgar dans les marchés. À signaler que le pays reste aujourd’hui l’un des plus endettés d’Europe comparativement à son produit intérieur brut (130% du PIB). À l’inverse, cela serait positif pour l’industrie d’exportation italienne, qui gagnerait en compétitivité.

Dans ce contexte troublé, le franc suisse se raffermirait contre la devise européenne. La parité de 1 euro pour 1 franc pourrait être atteinte, ce qui sonnerait comme une mauvaise nouvelle pour l’industrie suisse d’exportation (horlogerie, machines, etc.). «L’Italie en sortirait peut-être gagnante à vingt ans, mais cela ferait beaucoup de mal à cinq ans», ajoute Samy Chaar.

Scénario favori des économistes: probabilité 30%

Après les prochaines élections, l’Italie demeura-t-elle gouvernée par un exécutif formé de technocrates et/ou de réformistes? C’est le scénario préféré des économistes. Dans la pratique, les réformes (refonte du marché du travail, réduction des dépenses publiques, relèvement de l’âge de la retraite) continuent et les investissements futurs ciblent la recherche et les nouvelles technologies. Cela mettrait l’Italie à portée de croissance européenne en renforçant son potentiel. Pour avancer, la Péninsule pourrait s’appuyer pleinement sur l’Europe, où les fondamentaux économiques se sont améliorés «que ce soit sur le plan fiscal, de la croissance ou de la solvabilité globale des acteurs», confie Samy Chaar. Un scénario porteur où l’Italie serait en mesure de faire face à son important endettement et dans lequel le franc suisse perdrait son attractivité face à l’euro.

Scénario à mi-chemin: probabilité 60%

Un eurosceptique comme premier ministre à la tête d’un prochain gouvernement italien? «Cela ne signifierait pas obligatoirement une sortie de la zone euro», estime Anton Sussland, analyste indépendant à Genève. L’Italie tenterait de détricoter en partie le cadre de réformes mis en place par les précédents gouvernements. «L’Italie demandera davantage de marge de manœuvre à Bruxelles», confirme-t-il. Le potentiel de croissance de l’Italie serait alors fragilisé.

En réaction, les taux sur la dette italienne devraient grimper un peu et les entreprises risquent de réduire leurs investissements dans le pays. «Mais l’impact sur les marchés financiers européens et le franc suisse serait limité, car les investisseurs ont déjà en partie intégré ce scénario», affirme l’analyste. Hors sortie de l’euro bien entendu.


«La prochaine campagne électorale sera très risquée»

Au lendemain du refus du président Mattarella de faire naître un gouvernement Ligue-M5S et alors que l’Italie affronte sa plus grave crise institutionnelle depuis la naissance de la République, la politologue Vera Capperucci, de l’Université Luiss de Rome, fait le point.

La Ligue et le M5S dénoncent un coup d’État du président Mattarella. Ont-ils totalement tort?
Pas totalement d’un point de vue arithmétique. Le président a empêché de faire naître un gouvernement qui avait la majorité dans le pays et au parlement, et dont le programme avait été expliqué durant la campagne électorale. Mais formellement, le président a respecté la Constitution, et l’accusation de haute trahison pour demander son impeachment ne tient pas. Le président a certainement accompli un geste politique fort, qu’on peut critiquer ou partager, mais il ne peut pas être accusé de trahison.

Le Ligue et le M5S sont suspectés d’avoir secrètement préparé une sortie de l’euro. Y croyez-vous?
Non. Surtout pas de la part du M5S, qui était plutôt modéré sur ce thème durant la campagne électorale. La Ligue est plus ambiguë, mais dans son programme il n’y avait pas la sortie de l’euro. Elle voulait en revanche rediscuter les traités européens.

L’Italie risque-t-elle des troubles à la suite des récents événements?
La prochaine campagne électorale sera très risquée. Non seulement elle portera sur l’Europe et la monnaie unique, mais elle se déplacera également sur le front du rôle, et de la légitimité, du président de la République. Dans un pays chauffé à blanc, une remise en question des institutions, de la Constitution et du chef de l’État sera déstabilisante et périlleuse.

Comment voyez-vous la compagne électorale qui se déroulera cet automne?
Je prévois deux scénarios. Le premier, à mon avis le plus probable, se base sur une très forte croissance de la Ligue. Le pays sera encore plus polarisé entre le M5S et un centre droit où la Ligue sera totalement hégémonique par rapport à Forza Italia de Silvio Berlusconi. Le leader de la Ligue, Matteo Salvini, deviendra l’homme fort du centre droit et le président de la République ne pourra pas refuser de lui laisser former l’Exécutif.
L’autre scénario prévoit une sorte de sursaut autour d’une majorité institutionnelle, que j’appelle «majorité du président». Elle regrouperait autour du Parti démocrate les européistes de la gauche de la gauche ou du centre, et se poserait en défenseur des institutions. Mais c’est selon moi l’hypothèse la moins probable.
Dominique Dunglas - Rome

Créé: 28.05.2018, 21h00

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