L’information n’est pas une marchandise

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Aujourd’hui, un bien commun est en train de disparaître sous nos yeux: l’information indépendante et d’intérêt public. La première menace provient de la doctrine qui veut qu’un journal doive être rentable pour justifier son existence. La seconde menace provient de la réduction progressive de la liberté d’expression et de la censure indirecte qui réduit toujours plus le champ des idées autorisées dans les médias «mainstream» et mène les lecteurs à migrer vers une pluralité d’autres médias atomisés et non professionnels qui remédient à la pauvreté de l’offre existante. Avec ces deux menaces combinées, la presse écrite traditionnelle a peu de chances de subsister, et même son transfert sur le Web peinera à générer la rentabilité nécessaire pour faire vivre des rédactions fortes et indépendantes.

Attend-on de la recherche scientifique ou de l’éducation une rentabilité? Clairement non!

Mettons d’abord à l’épreuve la théorie selon laquelle un média doit être financièrement rentable, ce qui serait la preuve indéniable qu’il répond à une demande du public. Ce raisonnement est-il tenu lorsqu’il s’agit de recherche scientifique ou d’éducation? Clairement non. Faire avancer la science, éduquer, tout comme informer, constitue des investissements que l’on fait dans la société. Le Fonds national pour la recherche scientifique (FNRS) finance la recherche fondamentale avec l’argent du contribuable et, même si d’aucuns objectent régulièrement que la recherche doit rapporter de l’argent et s’autofinancer, la recherche dispose à ce jour d’un budget public. L’information indépendante est elle aussi un bien commun trop important pour être laissé aux seuls intérêts commerciaux. En clair, elle doit relever d’une tâche régalienne. A priori, personne ne luttera afin de l’empêcher de disparaître, mais on ressentira a posteriori les effets de son absence. Reste à définir ce qu’est l’information indépendante d’intérêt public. Il s’agit d’information intègre et qualitative, pluraliste, utile à la vie citoyenne, à des prises de décision informées concernant la politique locale et nationale, et au bien-être économique et social de la population. Le divertissement et le sport en font naturellement partie dans de justes proportions.

Le problème actuel est que personne n’a intérêt à faire exister une information indépendante. Nul philanthrope, nul gouvernement, nulle entreprise, nul groupe d’intérêt. Seul le citoyen, en réalité, a un intérêt direct à ce que survive l’information. C’est pourquoi le droit à l’information devrait être inscrit au nombre des droits fondamentaux dans la Constitution, et une couverture universelle du territoire. Cette information d’intérêt général devrait être financée le plus directement possible par les citoyens, car seule la population regroupe l’ensemble des sensibilités culturelles et idéologiques qui doivent se refléter dans une information véritablement pluraliste et inclusive.

Il y a ensuite la question des menaces qui pèsent sur la liberté d’expression. Certains peuvent s’étonner que l’on tienne ce propos dans une démocratie comme la nôtre, mais le fait est qu’aujourd’hui les jeunes se reportent en nombre vers des penseurs de la dissidence, plus radicaux dans leurs idées, qui s’expriment sur les réseaux sociaux faute de voir ces idées traitées et débattues dans les médias classiques. Une information financée par les citoyens à teneur égale des multiples sensibilités politiques reflétera nécessairement un spectre bien plus large d’idées et laissera une meilleure place au débat citoyen. Seule cette information à large spectre idéologique permettra de réunifier la population, de réduire les tensions et l’abstention, et in fine de remplir la fonction essentielle qui est de challenger l’État, ce dernier étant bien le serviteur du peuple auquel on demande des comptes, et non l’inverse.

Au final, l’information n’est pas une marchandise comme les autres. Elle fait partie des institutions démocratiques. Le sujet doit être politisé, au sens où il doit relever du politique et non du commercial. Certes, il reste le service public audiovisuel assuré par la RTS. Le rejet par la population, en mars, de l’initiative «No Billag» n’aura sauvé que ce service spécifique. Si les Suisses ont réaffirmé avec force (71,6%) leur attachement à un service public, cela n’a donc concerné que la RTS. La presse écrite œuvre au quotidien pour informer de manière largement convergente avec la RTS, sans que la redéfinition de ce qui relève ou non du service public n’ait eu lieu pour reconnaître son utilité. Dès lors, la presse continue de dépérir, alors que nombre de journaux et magazines peuvent prétendre à l’argent public pour leur travail d’information et d’enquête d’intérêt général. Mais alors que, durant la campagne contre «No Billag», il était question de partager la redevance plus généreusement entre la SSR, les petites TV locales et la presse écrite, ces considérations s’éloignent de toute forme concrète depuis que la menace contre la RTS a été écartée.

L’information devrait devenir un droit universel garanti par la Constitution. Idéalement, une initiative populaire devrait être lancée pour recueillir 100 000 signatures, afin que les journaux qui subsistent encore soient regroupés en concession publique et deviennent propriété des citoyens, qui financeraient directement ce service universel et le composeraient eux-mêmes à teneur de leurs sensibilités idéologiques. Le financement doit être contraignant et prendre la forme d’un impôt, mais avec plus de prérogatives dans la composition de l’information. Contraignant car si l’éducation n’était plus obligatoire mais laissée au bon vouloir des citoyens, il n’est pas sûr qu’ils la financeraient alors même qu’elle leur est indispensable. De manière similaire, l’information est une institution démocratique indispensable et doit reposer sur une taxe qui offre en contrepartie au citoyen une liberté de débat où il se sente pleinement et entièrement représenté et inclus.

Une telle initiative populaire pourrait fédérer déjà tous les journalistes suisses, mais aussi les citoyens intéressés par la démocratie et la préservation de cet acquis majeur de nos sociétés, qu’on est en train de sous-estimer au point de le sacrifier. (TDG)

Créé: 11.09.2018, 16h14

Maret Zaki, rédactrice en chef de «Bilan». Twitter: @MyretZaki (Image: Michel Perret)

Ce texte est publié en marge de la journée publique organisée par la Ville de Genève #actmedia pour penser l'avenir du journalisme ce vendredi 14 septembre au Musée d'ethnographie.




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